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Par Ismaïl Bellaouali
(Traduction de larabe : TelQuel, adaptation : Hassan Hamdani)
Société. Khouanji way of life
à Barbuland, les hommes ne se rasent pas, les femmes cachent leurs formes et la bise est une pratique codifiée. Cette contrée exotique est à deux pas de chez vous
En affichant des signes religieux extérieurs, certains Marocains croient posséder le monopole de la foi. Et tous les autres musulmans deviennent, à leurs yeux, des apostats et des brebis égarées, qui ignorent tout de la Charia. Deux options sont alors envisageables. Soit ces jusquauboutistes de la chose religieuse ont tout inventé et Dieu na rien à voir dans laffaire. Soit les préceptes de lislam cautionnent leur |
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intransigeance et mériteraient du coup dêtre sérieusement actualisés, à la manière dune page Internet. Dans les deux cas, le croyant à la religion light (ou pas croyant du tout) est confronté à une guerre dusure menée par les puristes de la rakâa, tous ceux qui se sont érigés en arbitres de lapparence idéale et du geste parfait, à la façon dun juge de patinage artistique. Comment en est-on arrivés à de tels débats oiseux ?
Revoyons la scène au ralenti. Tout a commencé avec Taki Eddine El Hilali, le représentant du mouvement wahhabite au Maroc, explique Mohamed Darif, spécialiste des mouvements islamiques. Né en 1893 dans la région du Tafilalet, cette figure de proue du Wahhabisme marocain était également un pionnier dun prosélytisme musulman sans frontières. Après un long séjour en Arabie Saoudite, sur invitation du roi Abdelaziz, fondateur de lArabie Saoudite et grand protecteur du wahhabisme, il passe trois ans en Inde à côté de Mawdoudi (référence ultime des islamistes pakistanais), avant de partir enseigner la théologie islamique en Allemagne, au début de la Seconde guerre mondiale. Il devient le responsable de la section arabe de Radio Berlin (organe de propagande du régime nazi), avant de rentrer au bercail après un long passage en Irak et en Arabie Saoudite.
Au Maroc, il officie dans des mosquées de Casablanca avant de tirer sa révérence en 1987. Tout au long de ces années, El Hilali a encouragé de nombreux Marocains à se rendre dans le royaume wahhabite pour y poursuivre leurs études. On laura deviné, non pas en histoire de lart, mais en théologie. Les autorités marocaines laissent faire et encouragent même ce mouvement, non pour des raisons doctrinales mais politiques. Après la révolution iranienne, Hassan II va se servir des Wahhabites pour contrer les islamistes et éviter la contagion iranienne, explique Mohamed Darif. Des filières détudes islamiques ont été crées dans les facs de lettres pour remplacer celles de philosophie et de sociologie. Ces facultés sont devenues des bastions du Wahhabisme marocain et un terrain daffrontement avec lennemi gauchiste, puis contre les frères ennemis dAl Adl Wal Ihsane, accusés dhérésie en raison de leur référentiel soufi. Mohamed El Maghraoui, nouveau gourou du Wahhabisme au Maroc, ira jusquà déclarer comme apostats les adeptes du cheikh Yassine. Lhomme fonde à Marrakech lassociation Al Daâwa Ilal al Koraân wa Sunna ( Appel au Coran et à la Sunna). Nanti de largent fourni par lArabie Saoudite et les fondations wahhabites, il crée un réseau décoles coraniques. Beaucoup dentre elles seront fermées suite aux attentats du 16 mai 2003. Les autorités ayant pris conscience quon ny pratiquait pas que des activités socio-éducatives pour après-midi enfantine. On y apprend aussi aux fidèles les règles fondamentales de létiquette et du savoir-vivre wahhabites : comment shabiller, comment se maquiller, comment (ne pas) se raser, comment se présenter à une femme et ne pas saluer un infidèle
Florilège des lois (divines ?) du Khouanji way of life. |
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Ya pas photo !
Des tonnes de fatwas ont interdit de se prendre en photo ou dimmortaliser son prochain sur pellicule (ou carte mémoire, dailleurs). Si bien que dans un intérieur khouanji bien tenu, vous ne trouverez jamais posées sur une commode de photos de mariage, danniversaire de laîné, ni de la circoncision du petit dernier. Cet interdit est justifié par un hadith, rapporté par Al Boukhari et Mouslim, sur la base des propos de Saïd Ibn Abi Al Hassan. Parole à lintéressé : Jétais chez Ibn Abbas, quand un homme lui déclara : Aba Abbas, les figurines que je fabrique me permettent de gagner ma vie. Ibn Abbas rétorqua à lhomme : Jai entendu le prophète dire que celui qui crée une figurine sera puni par Dieu, jusquà ce quil arrive à insuffler la vie à cette figurine. Et ça, il ne pourra jamais le faire. Al Imam Naouaoui est encore plus explicite : Les représentations des animaux sont strictement interdites et constituent des péchés, parce quelles défient Dieu. Pour bien enfoncer le clou, plusieurs hadiths affirment que des photos dans une maison font fuir les anges
tout comme la présence de chiens. On pourrait en déduire que, confronté à la photo de votre caniche, un ange prendrait ses jambes à son coup à la vitesse grand V. Certains ont été encore plus loin dans lextrapolation, en affirmant que la police diffuse des photos jaunies des islamistes arrêtés, car ces derniers ont arrêté de se faire tirer le portrait depuis belle lurette. |
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Qui trop embrasse mal étreint
Les prêcheurs des chaînes satellitaires sont submergés de questions, tirées par les cheveux, sur la limite entre tendresse et acte charnel. Pot-pourri : Ai-je le droit denlacer mes enfants ?, Puis-je embrasser ma femme devant des étrangers ?, Est-il permis de faire un bisou à une petite fille qui nest pas la mienne ?. Les khouanjia, eux, ont réglé la question depuis longtemps, même pour cet acte anodin quest la bise. Et ceci avec la précision dun bilan comptable. Les frérots sembrassent une fois ou trois fois, mais jamais ils ne se font la bise par nombre pair, car Dieu est unique et il aime lunique. Dans le cas des trois bises, les deux premières seraient donc pour la personne embrassée et la troisième pour
qui de droit. Mais alors comment dire bonjour à un non-musulman ? En le snobant tout simplement car, même dans ce cas, la Charia a statué : Ne salue pas le premier, mais si jamais il te salue, tu es obligé de répondre. Mondialisation et tourisme international obligent, un cheikh éminent du Moyen-Orient en a remis une dernière couche, juste pour la route : Puisque de toute façon les apostats sont parmi nous, évite de tendre la main le premier. Mais sil tend la main, il faut le saluer, quoiquil serait préférable de ne pas le faire. Bonjour la politesse. |
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Priorité au bio
Les basiques de la beauté islamiste ne se limitent pas au voile, à la gandoura ou au bonnet. Chez ces gens-là, monsieur, on se pomponne aussi. Mais au niveau des produits cosmétiques, on est à des années-lumière des rayons de Marionnaud. Un bon ravalement de façade islamiste exige des produits naturels et 100% halal. Aux dernières nouvelles, la tendance serait au léger trait de khôl autour des yeux, tandis que tout le reste est simplement
interdit. Question hygiène buccale, un islamiste utilisera du bois darec pour se faire un sourire ultra-brite après ses ablutions. Mais jamais au grand jamais il ne pressera un tube de dentifrice. En ce qui concerne la coupe de cheveux, cest la règle du tout ou rien : boule à zéro façon Kojak ou look de hippie égaré sur les chemins de Katmandou. Ce conseil capillaire, qui aurait fait la ruine de Jacques Dessange, est tiré dun hadith : Rasez le tout ou gardez le tout. Le prophète parlait des poils de la tête et pas dépilation totale, cela va sans dire. Dailleurs, les barbus sont connus pour leur barbe car, pour eux, la pilosité fait le moine. Piercing, tatouage, dessin des sourcils ne sont pas en odeur de sainteté, bien évidemment. Il ny a aucun hadith du prophète pour le piercing, mais les partisans du halal ont extrapolé linterdiction à partir dun hadith sur le tatouage, rapporté par Ibn Omar. Pour résumer, les conseils beauté des khouanjia donneraient matière tout au plus à une brève dans un magazine féminin. Ils tiennent sur un post-it, suivant une règle immuable : tout ce qui est susceptible de modifier la création divine est interdit ou banni. Cela va jusquà la couleur des cheveux. Les hommes nont pas le droit de sarracher les cheveux blancs ou de les teindre. Car selon un autre hadith, rapporté par Amr Ibnou Chouaïb, le prophète a dit : Narrachez pas les cheveux blancs, car ce sont la lumière du musulman le jour du jugement dernier. Mais en la matière, les contradictions sont légion. Ainsi, on raconte que durant la conquête de la Mecque, le prophète, remarquant un homme aux cheveux et à la barbe blancs, lui aurait dit : Changez tout cela et évitez le noir. Explication de texte : éviter les cheveux blancs pour ne pas ressembler aux juifs. Mais ne vous teignez pas les cheveux en noir car cela vous fera paraître plus jeune. Entre le blanc et le noir, il doit y avoir un juste milieu. |
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Tendance guitoune
Un expert des mouvements islamistes doit aussi maîtriser les tendances de la mode. Ainsi, le chercheur Mohamed Darif distingue les Wahhabites des islamistes à la longueur de leur barbe et aux tenues féminines. Chez les Wahhabites, les femmes se couvrent de la tête aux pieds, précise ce dernier. Cela va au-delà de ce sein que je ne saurais voir, pour englober même les pieds et les mains. La mode de la tente ambulante est défendue aussi par les Salafistes, qui prônent le port de la burka pour éviter toute tentation charnelle (aux hommes, bien sûr). Et là aussi, un hadith transmis par Tarmidi est brandi pour justifier le tout, bien quil soit plus tolérant que la vision salafiste. Le prophète a dit à Asmae, fille dAbou Bakr : La femme est honte et quand elle sort Satan laccoste, avant dajouter : Quand la femme atteint la puberté, on ne doit plus rien voir delle sauf le visage et les mains. Malgré la clarté de ce propos, Ibn Taïmia, lun des penseurs les plus rigoristes de lislam, sest montré plus royaliste que le roi en émettant une fatwa interdisant aux femmes de montrer leurs minois et leurs menottes à des étrangers. Finalement, les Talibans nont rien inventé : ils se sont simplement contentés de faire leur marché dans cette littérature abondante. |
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Le kamiss, un must !
Le kamiss, sorte de gandoura blanche, doit couvrir les genoux sans dépasser la cheville, afin de masquer lobjet du désir : le derrière (aâoura), cette zone qui va du nombril aux genoux
bien que peu de femmes sexcitent sur une rotule de mec. Cet habit est appelé à tort Tenue afghane, puisquil est en réalité dorigine saoudienne. Mais au fond, peu importe lappellation dorigine contrôlée, puisque, encore une fois, ses partisans ont été à la pêche aux hadiths pour en légitimer le port : Tout ce qui dépasse la cheville est en enfer, ou bien encore Dieu nadressera pas la parole à trois, ne les regarde pas, ne les bénit pas. Ils seront punis le jour du jugement dernier. dans la liste figure celui dont la tenue descend plus bas que la cheville. Les frères sont intransigeants sur ce point, la parole du prophète faisant foi et loi. Cependant, certains, plus fashion-victims, se permettent quelques libertés, en portant un jeans pantacourt leur arrivant juste au-dessus de la cheville. |
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Islamette G2, la perfection au masculin
Le khouanji ne se rasera jamais la barbe, même sil est modéré, sans ancrage politique solide et que ses poils piquent sa douce moitié quand il lui roule une pelle. Cest la marque de fabrique de la communauté. Mais attention, il y a barbe et barbe. Elle ne doit pas être taillée au cordeau à la façon dun Saâd Eddine El Othmani du PJD, mais portée hirsute et brouillonne, à la manière des top models Ben Laden et El Fizazi. Nous portons la barbe non pas pour nous distinguer des apostats, puisque nous sommes tous musulmans au Maroc. Mais parce que la Sunna limpose, se justifie un membre du Mouvement unicité et réforme (Attawhid Wal Islah), terreau idéologique du PJD. Daprès Al Boukhari et Mouslim, un hadith dit : Ne faites pas comme les apostats, laissez pousser la barbe et rasez-vous la moustache. Cest un moyen technique de distinguer par le look les musulmans des infidèles, que confirme Abou Horeïra via un autre hadith : Faites le contraire des mages (Al majouss), car ils laissent pousser la moustache et se coupent la barbe. Faut-il en conclure que les Salafistes marocains considèrent les policiers et gendarmes du royaume comme des majouss. |
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