Société. Khouanji way of life
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N° 293
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ismaïl Bellaouali
(Traduction de l’arabe : TelQuel, adaptation : Hassan Hamdani)

Société. Khouanji way of life

(AFP)

à Barbuland, les hommes ne se rasent pas, les femmes cachent leurs formes et la bise est une pratique codifiée. Cette contrée exotique est à deux pas de chez vous…


En affichant des signes religieux extérieurs, certains Marocains croient posséder le monopole de la foi. Et tous les autres musulmans deviennent, à leurs yeux, des apostats et des brebis égarées, qui ignorent tout de la Charia. Deux options sont alors envisageables. Soit ces jusqu’auboutistes de la chose religieuse ont tout inventé et Dieu n’a rien à voir dans l’affaire. Soit les préceptes de l’islam cautionnent leur
intransigeance et mériteraient du coup d’être sérieusement actualisés, à la manière d’une page Internet. Dans les deux cas, le croyant à la religion light (ou pas croyant du tout) est confronté à une guerre d’usure menée par les puristes de la “rakâa”, tous ceux qui se sont érigés en arbitres de l’apparence idéale et du geste parfait, à la façon d’un juge de patinage artistique. Comment en est-on arrivés à de tels débats oiseux ?

Revoyons la scène au ralenti. Tout a commencé avec Taki Eddine El Hilali, “le représentant du mouvement wahhabite au Maroc”, explique Mohamed Darif, spécialiste des mouvements islamiques. Né en 1893 dans la région du Tafilalet, cette figure de proue du Wahhabisme marocain était également un pionnier d’un prosélytisme musulman sans frontières. Après un long séjour en Arabie Saoudite, sur invitation du roi Abdelaziz, fondateur de l’Arabie Saoudite et grand protecteur du wahhabisme, il passe trois ans en Inde à côté de Mawdoudi (référence ultime des islamistes pakistanais), avant de partir enseigner la théologie islamique en Allemagne, au début de la Seconde guerre mondiale. Il devient le responsable de la section arabe de Radio Berlin (organe de propagande du régime nazi), avant de rentrer au bercail après un long passage en Irak et en Arabie Saoudite.

Au Maroc, il officie dans des mosquées de Casablanca avant de tirer sa révérence en 1987. Tout au long de ces années, El Hilali a encouragé de nombreux Marocains à se rendre dans le royaume wahhabite pour y poursuivre leurs études. On l’aura deviné, non pas en histoire de l’art, mais en théologie. Les autorités marocaines laissent faire et encouragent même ce mouvement, non pour des raisons doctrinales mais politiques. “Après la révolution iranienne, Hassan II va se servir des Wahhabites pour contrer les islamistes et éviter la contagion iranienne”, explique Mohamed Darif. Des filières d’études islamiques ont été crées dans les facs de lettres pour remplacer celles de philosophie et de sociologie. Ces facultés sont devenues des bastions du Wahhabisme marocain et un terrain d’affrontement avec l’ennemi gauchiste, puis contre les frères ennemis d’Al Adl Wal Ihsane, accusés d’hérésie en raison de leur référentiel soufi. Mohamed El Maghraoui, nouveau gourou du Wahhabisme au Maroc, ira jusqu’à déclarer comme apostats les adeptes du cheikh Yassine. L’homme fonde à Marrakech l’association “Al Daâwa Ilal al Koraân wa Sunna” ( Appel au Coran et à la Sunna). Nanti de l’argent fourni par l’Arabie Saoudite et les fondations wahhabites, il crée un réseau d’écoles coraniques. Beaucoup d’entre elles seront fermées suite aux attentats du 16 mai 2003. Les autorités ayant pris conscience qu’on n’y pratiquait pas que des activités socio-éducatives pour après-midi enfantine. On y apprend aussi aux fidèles les règles fondamentales de l’étiquette et du savoir-vivre wahhabites : comment s’habiller, comment se maquiller, comment (ne pas) se raser, comment se présenter à une femme et ne pas saluer un infidèle… Florilège des lois (divines ?) du “Khouanji way of life”.



Y’a pas photo !

Des tonnes de fatwas ont interdit de se prendre en photo ou d’immortaliser son prochain sur pellicule (ou carte mémoire, d’ailleurs). Si bien que dans un intérieur khouanji bien tenu, vous ne trouverez jamais posées sur une commode de photos de mariage, d’anniversaire de l’aîné, ni de la circoncision du petit dernier. Cet interdit est justifié par un hadith, rapporté par Al Boukhari et Mouslim, sur la base des propos de Saïd Ibn Abi Al Hassan. Parole à l’intéressé : “J’étais chez Ibn Abbas, quand un homme lui déclara : ‘Aba Abbas, les figurines que je fabrique me permettent de gagner ma vie’. Ibn Abbas rétorqua à l’homme : ‘J’ai entendu le prophète dire que celui qui crée une figurine sera puni par Dieu, jusqu’à ce qu’il arrive à insuffler la vie à cette figurine. Et ça, il ne pourra jamais le faire’”. Al Imam Naouaoui est encore plus explicite : “Les représentations des animaux sont strictement interdites et constituent des péchés, parce qu’elles défient Dieu”. Pour bien enfoncer le clou, plusieurs hadiths affirment que des photos dans une maison font fuir les anges… tout comme la présence de chiens. On pourrait en déduire que, confronté à la photo de votre caniche, un ange prendrait ses jambes à son coup à la vitesse grand V. Certains ont été encore plus loin dans l’extrapolation, en affirmant que la police diffuse des photos jaunies des islamistes arrêtés, car ces derniers ont arrêté de se faire tirer le portrait depuis belle lurette.



Qui trop embrasse mal étreint

Les prêcheurs des chaînes satellitaires sont submergés de questions, tirées par les cheveux, sur la limite entre tendresse et acte charnel. Pot-pourri : “Ai-je le droit d’enlacer mes enfants ?”, “Puis-je embrasser ma femme devant des étrangers ?”, “Est-il permis de faire un bisou à une petite fille qui n’est pas la mienne ?”. Les khouanjia, eux, ont réglé la question depuis longtemps, même pour cet acte anodin qu’est la bise. Et ceci avec la précision d’un bilan comptable. Les frérots s’embrassent une fois ou trois fois, mais jamais ils ne se font la bise par nombre pair, car “Dieu est unique et il aime l’unique”. Dans le cas des trois bises, les deux premières seraient donc pour la personne embrassée et la troisième pour… qui de droit. Mais alors comment dire bonjour à un non-musulman ? En le snobant tout simplement car, même dans ce cas, la Charia a statué : “Ne salue pas le premier, mais si jamais il te salue, tu es obligé de répondre”. Mondialisation et tourisme international obligent, un cheikh éminent du Moyen-Orient en a remis une dernière couche, juste pour la route : “Puisque de toute façon les apostats sont parmi nous, évite de tendre la main le premier. Mais s’il tend la main, il faut le saluer, quoiqu’il serait préférable de ne pas le faire”. Bonjour la politesse.



Priorité au bio

Les basiques de la beauté islamiste ne se limitent pas au voile, à la gandoura ou au bonnet. Chez ces gens-là, monsieur, on se pomponne aussi. Mais au niveau des produits cosmétiques, on est à des années-lumière des rayons de Marionnaud. Un bon ravalement de façade islamiste exige des produits naturels et 100% halal. Aux dernières nouvelles, la tendance serait au léger trait de khôl autour des yeux, tandis que tout le reste est simplement… interdit. Question hygiène buccale, un islamiste utilisera du bois d’arec pour se faire un sourire ultra-brite après ses ablutions. Mais jamais au grand jamais il ne pressera un tube de dentifrice. En ce qui concerne la coupe de cheveux, c’est la règle du tout ou rien : boule à zéro façon Kojak ou look de hippie égaré sur les chemins de Katmandou. Ce conseil capillaire, qui aurait fait la ruine de Jacques Dessange, est tiré d’un hadith : “Rasez le tout ou gardez le tout”. Le prophète parlait des poils de la tête et pas d’épilation totale, cela va sans dire. D’ailleurs, les barbus sont connus pour leur barbe car, pour eux, la pilosité fait le moine. Piercing, tatouage, dessin des sourcils ne sont pas en odeur de sainteté, bien évidemment. Il n’y a aucun hadith du prophète pour le piercing, mais les partisans du halal ont extrapolé l’interdiction à partir d’un hadith sur le tatouage, rapporté par Ibn Omar. Pour résumer, les conseils beauté des khouanjia donneraient matière tout au plus à une brève dans un magazine féminin. Ils tiennent sur un post-it, suivant une règle immuable : tout ce qui est susceptible de modifier la création divine est interdit ou banni. Cela va jusqu’à la couleur des cheveux. Les hommes n’ont pas le droit de s’arracher les cheveux blancs ou de les teindre. Car selon un autre hadith, rapporté par Amr Ibnou Chouaïb, le prophète a dit : “N’arrachez pas les cheveux blancs, car ce sont la lumière du musulman le jour du jugement dernier”. Mais en la matière, les contradictions sont légion. Ainsi, on raconte que durant la conquête de la Mecque, le prophète, remarquant un homme aux cheveux et à la barbe blancs, lui aurait dit : “Changez tout cela et évitez le noir”. Explication de texte : éviter les cheveux blancs pour ne pas ressembler aux juifs. Mais ne vous teignez pas les cheveux en noir car cela vous fera paraître plus jeune. Entre le blanc et le noir, il doit y avoir un juste milieu.



Tendance guitoune

Un expert des mouvements islamistes doit aussi maîtriser les tendances de la mode. Ainsi, le chercheur Mohamed Darif distingue les Wahhabites des islamistes à la longueur de leur barbe et aux tenues féminines. “Chez les Wahhabites, les femmes se couvrent de la tête aux pieds”, précise ce dernier. Cela va au-delà de “ce sein que je ne saurais voir”, pour englober même les pieds et les mains. La mode de la tente ambulante est défendue aussi par les Salafistes, qui prônent le port de la burka pour éviter toute tentation charnelle (aux hommes, bien sûr). Et là aussi, un hadith transmis par Tarmidi est brandi pour justifier le tout, bien qu’il soit plus tolérant que la vision salafiste. Le prophète a dit à Asmae, fille d’Abou Bakr : “La femme est honte et quand elle sort Satan l’accoste”, avant d’ajouter : “Quand la femme atteint la puberté, on ne doit plus rien voir d’elle sauf le visage et les mains”. Malgré la clarté de ce propos, Ibn Taïmia, l’un des penseurs les plus rigoristes de l’islam, s’est montré plus royaliste que le roi en émettant une fatwa interdisant aux femmes de montrer leurs minois et leurs menottes à des étrangers. Finalement, les Talibans n’ont rien inventé : ils se sont simplement contentés de faire leur marché dans cette littérature abondante.



Le kamiss, un must !

Le kamiss, sorte de gandoura blanche, doit couvrir les genoux sans dépasser la cheville, afin de masquer l’objet du désir : le derrière (aâoura), cette zone qui va du nombril aux genoux… bien que peu de femmes s’excitent sur une rotule de mec. Cet habit est appelé à tort “Tenue afghane”, puisqu’il est en réalité d’origine saoudienne. Mais au fond, peu importe l’appellation d’origine contrôlée, puisque, encore une fois, ses partisans ont été à la pêche aux hadiths pour en légitimer le port : “Tout ce qui dépasse la cheville est en enfer”, ou bien encore “Dieu n’adressera pas la parole à trois, ne les regarde pas, ne les bénit pas. Ils seront punis le jour du jugement dernier”. dans la liste figure “celui dont la tenue descend plus bas que la cheville”. Les frères sont intransigeants sur ce point, la parole du prophète faisant foi et loi. Cependant, certains, plus fashion-victims, se permettent quelques libertés, en portant un jeans pantacourt leur arrivant juste au-dessus de la cheville.



Islamette G2, la perfection au masculin

Le khouanji ne se rasera jamais la barbe, même s’il est modéré, sans ancrage politique solide et que ses poils piquent sa douce moitié quand il lui roule une pelle. C’est la marque de fabrique de la communauté. Mais attention, il y a barbe et barbe. Elle ne doit pas être taillée au cordeau à la façon d’un Saâd Eddine El Othmani du PJD, mais portée hirsute et brouillonne, à la manière des top models Ben Laden et El Fizazi. “Nous portons la barbe non pas pour nous distinguer des apostats, puisque nous sommes tous musulmans au Maroc. Mais parce que la Sunna l’impose”, se justifie un membre du Mouvement unicité et réforme  (Attawhid Wal Islah), terreau idéologique du PJD. D’après Al Boukhari et Mouslim, un hadith dit : “Ne faites pas comme les apostats, laissez pousser la barbe et rasez-vous la moustache”. C’est un moyen technique de distinguer par le look les musulmans des “infidèles”, que confirme Abou Horeïra via un autre hadith : “Faites le contraire des mages (Al majouss), car ils laissent pousser la moustache et se coupent la barbe”. Faut-il en conclure que les Salafistes marocains considèrent les policiers et gendarmes du royaume comme “des majouss”.

 
 
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