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Par Cerise Maréchaud
Portrait. Itinéraire dun sans-papier
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Le visage de Miloud El Jabri garde
encore les traces de ses soixante-dix jours de grève de la faim.
(AFP)
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Parti clandestinement en zodiac, Miloud El Jabri est rentré de force en Airbus, expulsé de France après six ans de vie à Lille. Et deux mois de grève de la faim, dont son corps garde encore le souvenir.
Derrière son bureau de la mouqataâ dOujda, le fonctionnaire a du mal à le reconnaître : après six ans dabsence, Miloud El Jabri, 34 ans, a bien changé. Sous ses cheveux ras et déjà grisonnants, les joues sont creuses. Et sous le polo élimé, le corps a fondu. Six semaines après son expulsion de France, le 23 août dernier, avec son compatriote |
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Hafid El Kaddouri, 29 ans, Miloud a tout juste récupéré quelques kilos des vingt-cinq perdus durant sa grève de la faim. Soixante-dix jours de diète, avec trois litres deau et quinze sucres quotidiens pour tenir le coup, en compagnie de cinquante-six compagnons dinfortune du mouvement de sans-papiers de Lille (ville où Miloud et Hafid vivaient depuis six ans). Un retentissant bras de fer qui a opposé le Comité de sans-papiers CSP 59 au préfet du Nord-Pas-De-Calais, Daniel Canepa, pour exiger la régularisation de quelque 530 étrangers, notamment des Guinéens et des Algériens.
Tanger-Lille, aller simple
À la mouqataâ, sous la torpeur de ce début daprès-midi, Miloud est venu légaliser un papier attestant quil ne pourra, faute de moyens et de forces, se présenter au Tribunal de première instance de Casablanca le jeudi suivant. Miloud et Hafid (resté à Khémisset avec sa femme et sa fille de deux ans), ainsi que deux autres Marocains expulsés dItalie, doivent y comparaître. Sur leur convocation est griffonné leur délit : Immigration clandestine.
Le 21 mars 2001, Miloud El Jabri avait embarqué sur un zodiac, avec une vingtaine de personnes, sans payer, raconte-t-il. Arrivés à Almeria, tout le monde sest dispersé en Espagne. Moi, jai pris le premier bus pour Lille. Cest là que son oncle, sa tante et lun de ses deux frères sont légalement installés. De retour dans le logis familial du quartier Hay Hassani, quartier pauvre dOujda, Miloud raconte sa clandestinité avec pudeur, le sourire chaleureux sans cesse ombragé par un regard grave. Pendant six ans, il a squatté à droite et à gauche, travaillé au noir pour 20 ou 30 euros par jour, dans le bâtiment ou comme serveur dans un café. Rahma, la cadette de ses trois surs, attrape un dossier bleu juché sur létagère. Dans la pile de papiers, un certificat médical établi à Oujda le 27 août : Amaigrissement général, anémie, hypotension, oedèmes aux jambes.
Bras de fer
Fébrile, Miloud extrait un fax à peine lisible, signé du préfet et reçu via une téléboutique du coin, attestant quen échange dun arrêt certifié de la grève de la faim (le 30 août), il sefforcerait de reconsidérer avec bienveillance les dossiers de régularisations des étrangers nayant commis aucune infraction et vivant dans le département. Miloud aimerait y croire, même si de telles promesses nont abouti, jusquà présent, quà sa reconduite à la frontière hexagonale. Le préfet sétait engagé le 26 octobre 2006 pour une régularisation sur la base dune promesse dembauche de mon patron de café, rapporte Miloud. Je nai jamais reçu les papiers. Alors fraîchement nommé à la préfecture du Nord, Daniel Canepa, tout droit sorti du ministère de lIntérieur sarkozien (directeur adjoint puis secrétaire général), temporise, campagne présidentielle oblige. Il a ensuite prétexté dattendre le lendemain des législatives de juin, sexclame Miloud. Acculés, lui et une soixantaine de personnes, mobilisées par le CSP 59, troquent les manifestations du mercredi sur une place de la ville pour loccupation de bâtiments publics : la mairie de Lambersart, le bâtiment de travailleurs, puis le campus Lille II. Le 15 juin, le préfet envoie lartillerie lourde pour évacuer tout le monde : On a eu droit aux CRS, à la BAC (Brigade anti-criminalité) et à la PAF (Police des airs et des frontières), témoigne Miloud. On a décidé de lancer notre grève de la faim dans le fourgon de police. Dix jours plus tard, étrangers et militants occupent la Bourse de Travail : ils en sont évacués manu militari le 1er août. Léquation a changé, cest la rupture. (
) Grève de la faim égale reconduite à la frontière, avait annoncé Daniel Canepa, vraisemblablement soucieux de faire du chiffre, dans un contexte hexagonal où plus de 25 000 expulsions sont attendues dici à fin 2007, et où les préfets trop mous se voient rappelés à lordre. Malgré tout, la ligne dure ou jusquau-boutiste du CSP 59 avait suscité des critiques jusque dans certains milieux associatifs, hormis le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour lamitié entre les peuples) et la LDDH (Ligue démocratique des droits de lhomme). Et peut-être précipité lexpulsion dune quinzaine de sans-papiers. On navait pas le choix, tranche Miloud, sans regrets. Interpellé le 21 août dans lhôpital de Tourcoing, où il passait des examens après un mois et demi de grève de la faim, Miloud se retrouve en garde-à-vue au centre de rétention de Lesquin. Tout saccélère alors : au bout des 48 heures réglementaires, il est acheminé, avec Hafid, à laéroport de Roissy, où ils embarquent de force dans lAirbus du vol Air France 1896. Une fois arrivés à Casablanca, les deux hommes reprennent le chemin du commissariat. Nous navons même pas pu prévenir nos familles, sindigne Miloud. Et comme je navais pas un dirham en poche, ce sont des voyageurs qui mont payé le ticket du bus jusquà Oujda.
Mon cousin Hanino
En me voyant arriver, ma mère sest évanouie. Je croyais que mon fils était décédé, lance en quelques mots rapides ce petit bout de femme. Il a perdu sa vie et sa santé pour rien, murmure son père, homme long et sec, un bonnet à demi enfoncé sur le crâne. Depuis son retour à Oujda, lhomme na pas eu le moindre contact avec une ONG (à lexception de Mohamed Nadrani, caricaturiste dAl Ayyam, militant de lAMDH et membre fondateur du CSP 59), ni entrevu la moindre perspective de travail. Les chantiers de construction en France et ici, cest pas pareil !, lance Miloud, avant dévoquer, à demi-mot, la honte de son retour.
Aujourdhui, seul son frère resté à Lille, où il travaille dans le bâtiment et est marié avec une Française, peut faire vivre la famille. Chez les Jabri, la photo de Hanna, le bébé né en France il y a moins dun an, trône encadrée sous un bouquet de fleurs en plastique. Autour de la table du ftour, on se passe les photos de famille, où apparaît une tête familière. Cest mon cousin Hanino, la star du raï, sourit Miloud. On la vu sur Al Jazeera, senorgueillit la mère. Na-t-il pas pu aider ? En France, ce nest pas comme ici, on se débrouille, anticipe Miloud en tirant sur sa cigarette. Le téléphone sonne : cest Thérèse, membre de la Croix-Rouge et marraine de Miloud. Elle se porte garante du suivi de mon dossier, explique Miloud, ne démordant pas dun improbable retour. Cest la misère, ici, lance-t-il en montant à bord de sa camionnette blanche. Sur le terre-plein traversé cahin-caha, un tapis de détritus broutés par les chèvres, bordé de quelques baraquements en tôle ondulée. |
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Immigration clandestine. La loi 11-11-2003
Le 4 octobre, Miloud El Jabri et Hafid El Kaddouri, ainsi que deux Marocains expulsés dItalie, devaient comparaître devant le tribunal de première instance de Casablanca, pour le motif dimmigration illégale. Ainsi le veut la loi du 11 novembre 2003 relative à lentrée et au séjour des étrangers au Maroc et à limmigration et lémigration irrégulières. En vertu de son article 50, est puni dune amende de 3000 à 10 000 dirhams et d'un emprisonnement de un mois à six mois (
) toute personne qui quitte le territoire marocain d'une façon clandestine. Une aberration juridique, selon la Déclaration universelle des droits de lhomme, qui précise que toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et dy revenir. Mais une loi dans lair du temps, idéale légitimation dune migration criminalisée, sous la pression de lUnion européenne. Quelques jours seulement après la promulgation du texte marocain, de lautre côté de la Méditerranée, une autre loi donnait un sérieux tour de vis quant à lentrée et au séjour des étrangers en France : celle du 26 novembre 2003
signée Nicolas Sarkozy, alors ministre de lIntérieur. |
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