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N° 293
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour rien au monde, Zakaria Boualem ne renoncerait à sa partie de foot d'avant le f'tour.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Bon appétit. C’est l’Aïd le petit et vous êtes sûrement comme Zakaria Boualem : heureux tel un petit Américain le jour de Papa Noël, à peine dérangé par les envois massifs de SMS impersonnels. Heureux, donc, le Zakaria Boualem, en ce jour de fête. Vous connaissez l’histoire du type qui traverse une mauvaise passe ? Ayant perdu son boulot, sa femme, ses cheveux et une bonne partie de sa dignité, l’homme décide aussitôt de s’acheter une paire de chaussures taille 36. Pourquoi ? Pour pouvoir les enlever le soir et se dire qu’il est enfin heureux. Il est dans cet état d’esprit, le Boualem. Heureux comme quelqu’un qui enlève ses chaussures. En fait, j’exagère. Cette année, notre homme s’est découvert une nouvelle tendresse pour le ramadan. Si si, c’est très sincère. Autrefois, il grognait comme tout le monde sur l’inefficacité générale, l’hypocrisie et la fatigue générale aussi, la mauvaise humeur, la mauvaise haleine, les troubles gastriques, les sitcoms affreuses, les pubs en surdoses, l’obsession de la bouffe, les supputations sur la date de l’Aïd, les fameux SMS automatiques, etc. Naaari, quelle liste !

Finalement, il se dit que c’est très bien comme ça. Une fois par mois, remettre les choses à leur place. Oui, on est inefficace. Et alors ?! On ne fout rien, ou presque, et le peu qu’on fait, on le fait en général mal. Et alors ?! On va être battus par les Chinois, les Tunisiens auront plus de touristes, les délocalisations vont privilégier la Thaïlande, les Espagnols vont pêcher notre poisson... Et alors ?! Tant mieux pour eux,
que Dieu les assiste, tous. Le ramadan, c’est peut-être le dernier acte anti-capitaliste massif du monde. Voilà. Zakaria Boualem n’a rien d’un communiste en barbe/binocles ou d’un altermondialiste en rasta/tongs, mais il lui semble important de se rappeler de temps en temps qu’on ne vit pas pour produire des slips Zara ou attirer des touristes par dizaines de millions. En tout cas pas seulement. Obsédé par l’accélération du rythme, le monde moderne ne comprend pas qu’une partie de l’humanité décide de faire chuter la cadence, comme ça, volontairement. C’est assez amusant de perturber les certitudes des maîtres du monde. En tout cas c’est comme ça que Zakaria Boualem voit les choses. Et puis, c’est quand même le mois où tout le monde apparaît sous son jour le moins valorisant, ça a un petit quelque chose d’égalitaire qui peut s’avérer jouissif.

Zakaria Boualem se souvient d’une discussion avec un ami français il y a quelques années. Le Guercifi avait demandé à son interlocuteur s’il croyait en Dieu. Le Français - appelons-le Ignace, ça sera plus facile – avait avoué qu’il ne s’était jamais vraiment posé la question. Finalement, il avait répondu oui, avant de se replonger dans ses pâtes au beurre. Chez nous, une telle désinvolture est impossible. Il faut savoir se poser quelques questions, une fois par an : “Le faire ou pas ? Jusqu’où ? Pour soi-même ou pour la galerie ?”. Impossible de faire comme Ignace, et de se contenter d’affirmer qu’on “croit”. Il y a un prix, comme pour tout, en l’occurrence, et il est plutôt élevé. Zakaria Boualem aime bien cet aspect “je me retrouve au pied du mur”. Il trouve que c’est finalement très sain. ça décante les comportements. Il y a l’athée honteux qui mange dans les toilettes, l’autre, plus fortuné, qui se découvre toute une série de rendez-vous à Paris, le croyant bigot qui va se concentrer tout le mois sur des détails comme la légitimité du brossage de dents, le sceptique qui jeûne parce que c’est plus facile de faire comme tout le monde, le musulman tranquille qui jeune aussi pour se rapprocher de ses traditions, etc. Mais chacun, au fond, sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait. Donc, cette année, Zakaria Boualem ne grognera pas contre le ramadan. Malgré la chaleur, il a passé un bon mois, finalement. ça doit être l’âge, je pense. Quoi qu’il en soit, bon appétit quand même !

 
 
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