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Propos recueillis par
Karim Boukhari
Interview.
Faouzi Bensaïdi. "Je suis moderne, mais je me soigne"
Lauteur de WWW. What a wonderful world, grand favori du Festival national du film qui sest ouvert à Tanger, nous explique son cinéma et, dune certaine manière, son Maroc. Résolument moderne !
Pouvez-vous nous résumer lhistoire de WWW. What a wonderful world, votre dernier film en date ?
Quand un film est facile à résumer, cest plutôt inquiétant. Parce que rendre compte de la complexité de la vie et de son expression ne peut se réduire au pitching. Disons que WWW est lhistoire dun amour |
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impossible entre un tueur à gages et une femme-flic, qui dirige la circulation sur le plus grand rond-point de Casablanca. Cest un chassé-croisé amoureux, policier, dans une ville cinématographiquement légendaire, malgré elle, grâce au film quon connaît tous. Cest aussi un peu le rêve éveillé dun cinéphile insomniaque.
Le Casablanca, et un peu le Maroc, (violemment) décrits dans votre film, correspondent-ils à une réalité ?
Il y a deux choses : la réalité et puis la vérité. WWW touche une vérité du Maroc daujourdhui et celui de demain, mais en fictionnalisant la réalité, en donnant à la fiction et à limagination tous les pouvoirs. Jai une question à vous poser : croyez-vous quon se tire dessus à longueur de journée à New York ou à Hong Kong ? Non, bien sûr. Dans les films, il y a un mélange dimagination et de vérité, cest important de ladmettre. Notre cinéma nest pas obligé dêtre forcément réaliste. Personne ne va dire aux poètes que leurs mots ne ressemblent pas à ceux du réel. Le plus important, cest dêtre ému et de toucher à la vérité de la vie, de lamour, de limpossible, de la difficulté de vivre.
Quel est alors le point de départ de WWW ? Le désir de raconter une histoire, un personnage, ou lenvie de rendre hommage à vos films préférés ?
Le désir est compliqué et inexplicable, mais il y a un peu de tout cela à la fois. Je voulais raconter le Maroc daujourdhui, celui des contradictions, de larrivée massive et presque sauvage de la mondialisation et de la modernité dans un pays de traditions. Je me suis intéressé à ce que les technologies de communication ont changé dans nos relations, dans notre façon daimer. Je me suis posé des questions sur la dualité modernité - tradition, aussi bien dans le fond que dans la forme. Éluder la question de la forme, chose malheureusement très courante, est pour moi quelque chose dinacceptable. Jai peut-être aussi cherché à rendre hommage au cinéma par le cinéma, dune manière ou dune autre, un peu comme Proust lorsquil disait quécrire cest se souvenir des textes des autres.
Pourquoi avoir choisi ce titre un peu mondialisé, What a wonderful world ?
Cest simplement une clé. Aujourdhui, dans le monde entier et quelle que soit la langue quon parle, pour ouvrir une page web, on tape : www. Dans un film sur le monde daujourdhui, les effets de la mondialisation et une histoire brodée autour dun tueur à gages (qui reçoit ses commandes en forme de codes à déchiffrer sur Internet), les trois w me semblent bien résumer tout cela. Et puis ces trois w correspondent aux trois premières lettres de la célèbre chanson What a Wonderful World de Louis Amstrong, avec un côté humour noir qui me plaît bien. Ce merveilleux monde en devenir, mais qui se transforme à une vitesse qui dépasse notre capacité de comprendre, dassimiler et de réagir. Ce flottement, cette ambiguïté identitaire
Vos adversaires vous reprochent dutiliser vos références cinématographiques pour combler déventuelles insuffisances dans le scénario. Que leur répondez-vous ?
On na pas la même idée du scénario. Moi, jécris des films, je ne fais pas de la littérature. Cest une écriture moderne qui ne se réfère pas aux manuels du bon scénariste. Je déteste le dire, mais je rappelle, ici, que mes scénarios ont toujours gagné des prix importants, reconnus... Non, il ne suffit pas de faire du copier-coller en multipliant les références pour réussir un bon film, cest un peu plus compliqué que cela. Quant à mes films, ils existent dabord par eux-mêmes.
La musique, souvent rock, est un personnage central dans vos films. Pourquoi ?
Je pense que je fais aussi du cinéma parce que cest une manière de réunir deux arts qui comptent pour moi : la musique et larchitecture. Dans WWW, par exemple, la musique était présente dès lécriture. Plusieurs séquences étaient découpées en fonction de certaines musiques que je voulais avoir. Après, il a fallu se battre pour les droits, mais cest une autre histoire.
Pourquoi, dans vos musiques, et même vos références, vous renvoyez si peu au cinéma marocain et arabe ?
Je nai pas vécu des chocs esthétiques fondateurs avec le cinéma arabe ou marocain. Je ne vais pas mentir pour faire plaisir. Cest comme ça ! Je nai pas choisi cette situation, je la subis, je deale avec. Dans beaucoup de ce que je fais, notamment ce côté farouchement et fièrement formel, il y a une réponse, peut-être violente, à toute cette culture du folklore et de la tradition stupide, comme si nous étions condamnés à perpétuer limage figée de nous-même et que lon na pas le droit de se référer à des uvres, à des personnages modernes. Cest fou de dire, pour commenter un film : ça, ce nest pas marocain !. Tout cela parce que le film en question adopte un nouvel angle de vue et promène des personnages modernes dans des endroits modernes. Personne noserait demander à un Anglais si son film est anglais ou pas, ou reprocher à un cinéaste américain ses influences asiatiques. Mais dès quil sagit dun cinéaste venant du Sud
Y a-t-il des cinéastes marocains, arabes, desquels vous vous sentez proche ?
Cest la question qui fâche ! Je suis un peu solitaire, mais de nature. On se doit de lêtre dans ce métier, je pense. Mais je suis proche de gens comme Elia Suleiman (Intervention divine), on est de la même sensibilité, on a une certaine idée du cinéma. Et cest surtout un grand copain. Il y a aussi Youssef Chahine, dans ses premiers films surtout. Je dirai, pour répondre à votre question, que je me sens plus proche de certains films, arabes ou marocains, plutôt que de ceux qui les ont faits. Sinon, et même si on ne fait pas le même cinéma, je suis humainement proche de gens comme Hakim Nouri, Daoud Aoulad Syad, Farida Belyazid, Narjis Nejjar, Zakia Tahiri, etc.
Quest-ce qui empêche vos films davoir un plus grand public au Maroc ?
Je fais les films que je sens proche de ma sensibilité, en espérant quun jour cette sensibilité rencontrera des millions dautres. Aucun artiste ne refuse davoir des files dattente interminables devant son dernier spectacle. Maintenant, il ne sagit pas de réussir en faisant comme tout le monde. Jaimerais que mon cinéma soit vu par le plus grand nombre, mais en restant personnel et radical. Je préfère penser que je fais de la haute couture et quun jour les foules se précipiteront sur mes créations. Je suis confiant. Mais ne cest pas le cas de mes financiers
Comment expliquez-vous que dans le cinéma marocain et arabe, les dialogues tiennent une place si importante ?
Parce quon ne fait pas confiance à ce médium, le cinéma, avec lequel on travaille. Beaucoup de réalisateurs nont pas une démarche de cinéastes. Dans un film, on na pas besoin de faire dire à un personnage quil va ouvrir la porte, puisque limage le dit, déjà. Je ne suis pas contre les dialogues, mais ils ne sont pas toujours nécessaires pour faire passer des émotions.
Que retenez-vous de votre expérience de scénariste avec un auteur à part entière comme André Téchiné, sur Loin ?
Lexigence, lattitude morale face au personnage et au sujet, lextrême précision, le doute permanent. Téchiné, cest un portraitiste. Jai souvent rencontré des gens à un moment de ma vie où je me posais des questions cruciales sur ma pratique. Et ces rencontres mont amené des réponses ou des débuts de réponses. Je range mon travail avec Téchiné dans cette catégorie.
Comptez-vous revenir au format court-métrage ?
Pourquoi pas ? Si jai une idée qui tient la route.
Quelle est létiquette qui vous correspond le mieux : moderne, universel, décomplexé ou cinéphile ?
Je me sens de partout et de nulle part, jappartiens plus au temps quà lespace, je veux dire davantage à des moments de ma vie quaux lieux et aux origines. Les salles de cinéma me fascinent, je fais le cinéma que je veux et je nai ni comptes à rendre ni programmes à respecter pour répondre à limage quon se fait habituellement dun cinéaste du Sud. Le respect a dailleurs rarement produit de belles choses. Voilà.
Le dernier film que vous avez aimé ?
La soif du mal, dOrson Welles
Non je plaisante. Jai vu hier Lassassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Je suis allé le voir, sans rien savoir sur le film, donc sans enthousiasme particulier, simplement porté par la curiosité de voir comment une histoire quon connaît tous, celle de Jesse James, qui a été plusieurs fois portée à lécran, allait être racontée. Jai beaucoup aimé le jeu des acteurs, Brad Pitt et Casey Affleck, et ce côté western intime, lent, avec une dimension crépusculaire.
Où avez-vous attrapé le virus du cinéma ? Dans les ciné-clubs, à la télévision ?
Au cinéma, avec mon père puis mon grand frère, avant de me substituer à eux et de choisir moi-même les films pour épater mes copines. Surtout que je lisais beaucoup et je pouvais alors briller en sortant du cinéma
Mes lectures ont été ensuite dirigées vers les livres et les revues spécialisées. La télévision a également compté, puisque cest là que jai découvert un certain nombre de classiques.
Quelle est la part autobiographique dans votre premier film, Mille mois ?
La manière de le filmer, probablement, ce regard distancié, ce rapport aux paysages, à la nature, au lointain. Les évènements off, peut-être, que lon devine mais qui sont loin de nos yeux. La forme du film, cest moi, complètement. Et cest également truffé de petits souvenirs personnels, bien sûr.
Quest-ce qui est le plus important dans un film : la forme ou le fond ? Lécriture ou les moyens financiers ?
Jai depuis toujours une fascination particulière pour la forme. Jaime les histoires, mais jaime encore plus comment on les raconte. Cest trouver la forme la plus juste, la plus audacieuse, qui crée chez moi le désir, justement, de raconter une histoire. Lhistoire ressemblerait à des milliers dautres, mais peut-être que la manière, la forme
Bien sûr, les idées fortes, lécriture cinématographique, la force de limagination peuvent transcender et dépasser les carences financières. Le Mur, mon deuxième court-métrage, je lai fait en deux jours avec moins de 20 000 DH. Ce qui ne la pas empêché dêtre primé à la Quinzaine des réalisateurs et de faire le tour du monde. Au passage, je rappelle que je nai pas eu des moyens financiers exceptionnels pour monter WWW. Dans sa version initiale, ce film aurait nécessité le triple du budget dont je disposais. Jai donc dû redécouper, adapter des séquences et je nai tourné que six semaines, avec des comédiens et techniciens qui tournaient douze heures par jour, etc.
Vos films correspondentils à votre point de vue sur la société ? Si oui, comment définir ce regard ?
Je suis ce que sont mes films, je suis mes images. Pour me connaître, il faut me regarder, cest tout. Je nai pas envie de théoriser mon regard sur la société. Je pense, sans prétention, que jarrive à capter des choses, mais plus par intuition. Cest plus du domaine du sensible que du réfléchi. Expliquer ce regard nest pas mon métier. Cest le vôtre peut-être. |
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Profil. Monsieur nouvelle vague
À 40 ans, Faouzi Bensaïdi compte deux longs-métrages (Mille mois et WWW. What a wonderful world) et trois courts (La Falaise, Trajets et Le Mur) à son actif. Il est également scénariste, metteur en scène de théâtre et acteur. Plus connu pour ses rôles de paumé (dans Mektoub ou Tresses, par exemple) que pour les beaux films quil a réalisés, le cinéaste est de loin le plus passionnant parmi les représentants de la nouvelle vague marocaine. Chacun de ses films, court ou long, a été un événement artistique salué par la critique, couvert de prix, mais très peu vu par le (grand) public. Son dernier, WWW. What a wonderful world, qui a bluffé les pourtant assez chauvins critiques égyptiens (Grand prix du dernier Festival dAlexandrie), est le favori logique du Festival national du film de Tanger, en cours jusquau 26 octobre. En attendant son prochain, une comédie musicale actuellement en post-production
Par son audace et ses partis-pris esthétiques, autant que pour la modernité son propos, le cinéma de Faouzi Bensaïdi sinscrit dans un courant réformiste qui traverse le cinéma arabe contemporain, aux côtés dun Elia Suleiman (Intervention divine) ou dun Hany Abu-Assad (Paradise now). |
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