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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Politique. Le gouvernement en questions

La photo officielle du gouvernement
El Fassi, posant aux côtés du
roi Mohammed VI.
(DR)

Après une gestation difficile, le gouvernement n’a dû son accouchement qu’à une intervention royale. Salutaire, certes. Mais le team choisi pour Abbas suscite de nombreuses interrogations.


Le casting est-il le bon ?
Dieu (et le Palais) font bien les choses. Abstraction faite des tractations qui ont précédé l’installation du nouveau gouvernement et du parachutage de quelques technocrates à la dernière minute, Abbas El Fassi hérite, in fine, d’une équipe assez efficace. “Sur les 33 profils
choisis par Mohammed VI, on ne peut contester que trois ou quatre personnes. Les autres sont soit bons, soit nouveaux”, explique un professeur de sciences politiques à Rabat. Plutôt qu’un nouveau gouvernement, l’équipe d’El Fassi semble en fait tout droit sortie d’un méga remaniement ministériel. Les architectes de la nouvelle composition gouvernementale ont en effet repêché 15 ministres de l’équipe Jettou, soit 50% de l’exécutif. Autre nouveauté : pour la première fois, sept femmes font leur entrée au gouvernement et assurent des portefeuilles plus ou moins sensibles comme la Santé, la Culture, les Affaires sociales et la Coopération internationale. “Cela n’a rien d’étonnant. Depuis son accession au trône, Mohammed VI a toujours considéré la question de l’émancipation des femmes comme une priorité. Il va jusqu’au bout de sa logique, c’est tout”, résume un observateur politique. Les nouveaux ministres ne sont, quant à eux, pas tous des inconnus. L’industriel Aziz Akhennouch devra employer tout son savoir-faire managérial pour révolutionner l’agriculture marocaine. Proche du patron des patrons, Ahmed Chami, le nouveau ministre de l’Industrie et du Commerce jouit d’une bonne réputation dans le milieu des affaires, tandis qu’une Latifa Akharbach (secrétaire d’Etat à la coopération) a, par exemple, déjà fait ses preuves dans la cadre de la coopération avec des organisations internationales. Tout indique donc que ce gouvernement sera une copie de celui présidé par Jettou : un exécutant docile (efficace ?) des chantiers royaux.

Mohammed VI a-t-il (réellement) tenu parole ?
Théoriquement, oui. Mohammed VI a nommé le chef du parti vainqueur des élections au poste de Premier ministre. Il l’a chargé de réunir une majorité au Parlement et, partant, de constituer un gouvernement homogène. Jusque-là, la logique démocratique est respectée à la lettre. Mais Abbas El Fassi n’a pas réussi à fédérer les partis censés “gouverner” à ses côtés. Il a eu beau multiplier les rencontres, les f’tours et les réunions… en vain. À chaque fois, il a buté sur les mêmes écueils : l’USFP réclamait des portefeuilles au nom de la sacro-sainte Koutla, le MP exigeait le respect du poids électoral des partis, tandis que le RNI lorgnait discrètement, mais avec insistance, la présidence du Parlement. Epuisé, Abbas El Fassi est totalement dans l’impasse quand, tel un coup de baguette magique, l’entourage royal entre – enfin - en scène. Lors d’une veillée religieuse à la Mosquée Qaraouiyine, Abdelaziz Meziane Belfqih, puissant conseiller de Mohammed VI, s’isole avec El Fassi… et lui remet une liste préétablie du gouvernement qu’il devrait diriger. El Fassi est en plein désarroi, découvrant des noms qu’il n’a jamais proposés et des étiquettes politiques collées à la hâte à des technocrates évoluant dans le sillage royal. Lors d’une réunion avec les cadres de l’Istiqlal, Abbas El Fassi dira à ses collègues : “Un conseiller royal m’a remis une liste établie en haut lieu. Mais ne m’en demandez pas plus, ce n’est pas sujet à discussion”. Le résultat ? “Nous avons aujourd'hui un Premier ministre politique et un gouvernement fait d’un mélange de technocrates et de faux politiques. Cela permet au Palais de sauver la face, d’éviter toute surprise, et d’assurer le bon fonctionnement de quelques secteurs vitaux”, explique un président de groupe parlementaire. Sur les 33 ministres en effet, 17 au moins n’ont aucune appartenance partisane claire. Selon Abdelkrim Benatiq, chef du Parti travailliste, “le Maroc a encore raté une grande occasion pour clarifier le jeu politique. Le Parlement actuel a dégagé des pôles assez précis. On aurait pu sortir avec un gouvernement de centre-droit ou de centre-gauche, avec une opposition idéologique claire. Cela aurait été la seule manière d’intéresser les Marocains à la politique”. Ce qui pousse un observateur politique à poser, avec insistance, la question qui fâche : “Ce gouvernement ne serait-il qu’une transition vers autre chose ?”.

Qu’est-ce qui attend l’équipe El Fassi ?
Le nouveau Premier ministre ne s’est jamais fait d’illusions. Alors que son parti était en pleine campagne électorale, et que les cadres les plus présentables de l’Istiqlal sillonnaient le pays pour “vendre” un programme politique cohérent, le secrétaire général déclarait à Rabat : “Notre programme, c’est le discours du trône de Sa Majesté”. Un discours qui a fixé deux chantiers urgents et prioritaires : la Justice et l’Education, évoqués une nouvelle fois par Mohammed VI lors de son discours devant le Parlement. Abbas El Fassi a donc du pain sur la planche. “En plus de la Santé, la Justice et l’Education continuent d’être à l’origine de tous les maux de la société marocaine. Quatre gouvernements s’y sont cassé les dents. C’est donc une véritable colle que pose le roi au nouveau Premier ministre”, affirme un avocat au barreau de Casablanca.

En maintenant des ministres comme Taoufiq Hjira et Karim Ghellab à leurs postes, Mohammed VI entend également poursuivre sa politique de grands chantiers. Théoriquement, c’est sous le gouvernement El Fassi que Tanger Med devra atteindre sa vitesse de croisière, que le réseau autoroutier reliera le nord et le sud du pays et que les premières villes nouvelles (comme Tamansourt et Tamesna) verront le jour. Sur le plan politique, le gouvernement El Fassi devra faire face à une tension sociale de plus en plus manifeste, à une redéfinition des relations de voisinage avec l’Europe et aura, même si cela dépasse le gouvernement, à poursuivre les séries de négociations avec le Polisario autour du plan d’autonomie. Et les engagements pris par les partis constituant ce gouvernement devant les électeurs ? Ne se sont-ils pas relayés dans les médias pour promettre des millions d’emplois, des baisses d’impôts, une nouvelle politique d’urbanisation, etc. ? “Oui. Mais de quels partis parlons-nous ? Selon toute vraisemblance, Abbas El Fassi va gérer des technocrates qui n’ont pris aucun engagement devant les électeurs”, assure un patron de parti politique. Et l’opposition aiguise déjà ses armes. “Nous obligerons les partis participant au gouvernement à rendre des comptes par rapport à leurs engagements électoraux et nous les mettrons, au jour le jour, face à leurs contradictions. El Fassi n’aura pas intérêt à se cacher derrière les projets du roi”, prévient déjà Abdelkrim Benatiq, qui a déjà choisi l’option d’une “opposition radicale”.

Les islamistes auront-ils le monopole de l’opposition ?
Dans les couloirs du Parlement, on raconte une blague lourde de sens : le groupe parlementaire du PJD aurait accroché sur la porte de son bureau une pancarte qui dit : “Attention, président méchant”. Selon plusieurs observateurs, l’élection de Mustapha Ramid à la tête du groupe parlementaire islamiste est un signe qui ne trompe pas. “Le PJD n’a pas encore digéré son échec aux élections. Ses dirigeants ont décidé de tourner la page du parti docile et comptent sur Ramid pour animer une opposition forte et agressive”, analyse un spécialiste des mouvements islamistes. Mais voilà, les islamistes ne seront pas seuls cette fois. À gauche, on retrouve les socialistes du PSU et du Parti travailliste. Même s’ils ne disposent pas de groupe parlementaire à l’hémicycle, la nouvelle gauche compte faire entendre sa voix. “Nous sommes dans l’opposition radicale avec de sérieux prolongements dans la rue. Nous avons déjà plusieurs actions prévues pour mobiliser les citoyens dans les différents combats qui nous opposeront au gouvernement”, affirme sans ambages Abdelkrim Benatiq. Surtout, cette année, les bancs de l’opposition accueillent un nouvel élève, totalement novice en la matière : le Mouvement populaire. “Il est très peu probable que le MP fasse de l’opposition à 100%. Il se contentera d’un soutien critique, en attendant des jours meilleurs”, croit savoir un vieux routier du Parlement.

Ce gouvernement durera-t-il ?
Abbas El Fassi avait promis de constituer l’un des gouvernements les plus forts de l’histoire du pays. Mais force est de constater que sa majorité est l’une des plus fragiles jamais enregistrées. Finalement, le chef de l’Istiqlal gouverne avec quatre partis seulement. Le différend qui l’a opposé au Mouvement populaire lui a coûté de précieux sièges au Parlement, dont la configuration (majorité - opposition) ne s’est pas encore clairement dessinée. Théoriquement toujours, nous avons donc affaire à un gouvernement plus ou moins faible, face à une opposition forte et plurielle. Lors de sa dernière sortie médiatique, Lahcen Daoudi, n° 2 du PJD, a clairement affirmé que ce “gouvernement ne tiendra pas longtemps, pas plus de deux ans”. Mais attention, nuance cet observateur politique, “en huit ans de règne, Mohammed VI n’a jamais changé un Premier ministre en exercice. Il procède à des remaniements plus ou moins importants, mais il ne touche jamais au poste de chef du gouvernement”. Ce qui pousse à croire qu’après les élections communales de 2009, un retour de la famille harakie au gouvernement n’est pas exclu. “En plus d’être un retour à la normale, cela renforcera la majorité actuelle et lui assurera un soutien considérable au Parlement, pour tenir jusqu’en 2012”, note un cadre du Mouvement populaire.

Que restera-t-il de l’USFP ?
C’est à croire que l’USFP n’est pas fait pour gouverner. Après chaque échéance électorale, depuis 1997, le parti de feu Abderrahim Bouabid sort un peu plus divisé. Malgré son score décevant aux élections législatives, l’USFP récupère pas moins de cinq portefeuilles… (presque) tous empoisonnés. À commencer par celui de la Justice, qui échoit à Abdelouahed Radi. “Tout grand avocat qu’il est, Mohamed Bouzoubaâ a eu tout le mal du monde à gérer ce département. Que dire d’un psychologue comme Radi ?”, ironise un jeune Ittihadi en rupture de ban. Quant à Mohamed Elyazghi, il succède à Abbas El Fassi en acceptant un peu glorieux ministère d’Etat sans portefeuille. Lors d’une réunion du bureau politique, un militant ittihadi a même sèchement lancé à Elyazghi que “si c’est pour le salaire, le parti te le versera, mais épargne-nous cette humiliation”. En vain ! Du coup, de plus en plus de voix s’élèvent au sein du parti socialiste pour demander “l’exclusion de Mohamed Elyazghi et Abdelouahed Radi”. Rien que ça”! “Je ne crois pas en ce genre de manœuvre. L’USFP est aujourd’hui une machine verrouillée et stérile, qui souffre d’une hémorragie fatale. Comme d’habitude, les mécontents finiront par quitter le navire, mais ça s’arrêtera là. Elyazghi avait dit que le Makhzen était mort, il a maintenant la preuve que c’est son parti qui agonise et que le système est plus fort que jamais”, conclut, avec amertume, un ancien membre du bureau politique.

Le RNI, nouveau chouchou du Palais ?
La question mérite d’être posée. Selon plusieurs sources, Mohammed VI aurait téléphoné à Mustapha Mansouri, président du RNI, pour l’informer de la composition du gouvernement… avant même d’en informer Abbas El Fassi. Quelques jours plus tard, Mansouri confirmait l’information aux membres de son bureau politique : “Sa Majesté m’a demandé de faciliter la tâche à M. El Fassi pour la constitution du gouvernement dans les meilleurs délais”. Au lendemain de son élection à la tête du RNI, Mansouri avait également eu droit à un appel de Mohammed VI “qui avait tenu à le féliciter”. Autre signe qui ne trompe pas : le nombre et la nature des portefeuilles décrochés par le RNI. “Le parti a eu l’intelligence d’accepter quelques parachutages pour pérenniser ses acquis. Au soir des élections législatives, Mansouri, fraîchement élu à la tête du parti, ne pensait pas un instant qu’il allait peser aussi lourd dans l’équation gouvernementale”, confie un cadre du RNI. Puis, cerise sur le gâteau, Mustapha Mansouri a facilement été porté à la tête du Parlement, où il succède à l’Ittihadi Abdelouahed Radi. “Une belle récompense pour Mansouri, qui a passé dix ans au gouvernement sans jamais faire de vagues, et qui se retrouve aujourd’hui à la tête de l’un des cinq premiers partis du pays”, s’étonne, presque admiratif, un politologue casablancais.

 
 
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