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N° 294
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem quitte la boutique avec une vision plus claire du capitalisme marocain.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem n’est pas un spécialiste des systèmes économiques, loin s’en faut. Il a pourtant l’impression d’en savoir suffisamment pour considérer que l’économie marocaine est un étrange mélange entre l’ultralibéralisme le plus trapu et le soviétisme version 50’s. Un mélange entre deux extrêmes, en fait, un peu comme tout ce qui se fait chez nous. De l’ultralibéralisme, nous avons retenu la brutalité du pouvoir de l’argent, l’arrogance capitaliste contrebalancée par aucune mesure sociale. Mais nous avons toutefois pris le soin d’inventer - ou de maintenir contre la puissance de l’évidence - tout un arsenal de lois et de textes en tout genre, qui nous renvoie à une bureaucratie de type Komintern. À cela vient s’ajouter la fameuse touche nationale, le petit plus qui fait le charme de notre pays. Cette longue introduction pleine de concepts mal maîtrisés terminée, il est temps de vous raconter ce qui est arrivé à notre héros cette semaine. Son oncle, Yahya de son prénom, a reçu en cadeau une cafetière Materazza, qui ne fonctionne qu’avec des capsules Materazza. A Guercif, la noble marque italienne n’a pas jugé utile d’installer un revendeur local, on les comprend un peu. Du coup, Yahya demande à son neveu de lui envoyer une provision de capsules. Un petit détour par Google plus tard, et notre héros se retrouve dans une boutique au logo du cafetier. C’est là que ça se complique. La vendeuse réclame à Zakaria Boualem le numéro de série de la cafetière. Il appelle son oncle, qui ne comprend pas grand-chose à cette question et lui donne un numéro que l’ordinateur de la vendeuse ne reconnaît pas. L’oncle a dû se tromper. Il a du mal à
lire les chiffres, écrits en Arial 2, et il a perdu un peu de sa vivacité d’esprit dans les années 70, à force de regarder la RTM, le pauvre. La vendeuse réclame alors le patronyme du propriétaire de la cafetière. C’est un Boualem. Elle ne le trouve pas non plus dans l’ordinateur. Rien d’étonnant à cela. Il y a autant de façons d’écrire ce nom de famille que d’individus qui le portent. Et puis, c’est un cadeau… Il lui faut le numéro de carte nationale de Yahya Boualem. Impossible de demander cette information au brave homme, il risquerait de devenir agressif. Donc l’ordinateur ne reconnaît pas Yahya Boualem, et c’est là que cette chronique va basculer dans le grand n’importe quoi.

- “Monsieur, il nous est impossible de vous vendre des capsules. Nous ne retrouvons pas les références de la machine qui va les utiliser”.
- “Yak labass ? Pourquoi vous voulez les références ?”
- “C’est comme ça, c’est le règlement”.
- “Ah bon, et si j’ai envie d’acheter des capsules Materazza pour en faire des guirlandes et décorer ma salle de bain, qu’est-ce que ça peut vous faire, du moment que je paie ?”
- “Non, désolée”.

Tout le monde a vécu ce sentiment étrange. Lorsqu’au beau milieu du laisser-aller le plus total, il se trouve une règle, une seule, en général la plus débile, qui nous est présentée comme absolument incontournable. Apprenez donc, chers lecteurs, que les capsules de café, à l’instar des explosifs, des munitions ou des médicaments dangereux, ne se délivrent qu’au prix de vérifications rigoureuses. La question est : pourquoi ? Et voici la réponse, livrée par un des responsables de la boutique : Vous comprenez, monsieur, certains cafetiers ont des impayés. Du coup, on préfère savoir à qui on vend, pour éviter les mauvaises surprises. 

- “Mais la question ne se pose pas, puisque je paye au comptant”.
- “Désolé, c’est le règlement”.
- “Mais qui a fait ce règlement ?”
- “C’est une directive du service recouvrement”.
- “C’est le service recouvrement qui dicte votre politique commerciale ? J’ai une suggestion pour les combler de bonheur”. 
- “Oui ?...”
- “Ne vendez plus rien à personne. Ainsi, vous n’aurez aucun impayé, et du coup, le service recouvrement sera heureux. En plus, vous pourrez faire des économies sur les stocks. ça
sera bien mieux, non ?”

Et Zakaria Boualem quitte la boutique. Sans capsules, bien sûr, mais avec une vision plus claire du capitalisme marocain.

 
 
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