|
Editing TelQuel
Les titres, intertitres et légendes présents dans ce dossier relèvent de la responsabilité de la rédaction.
La monarchie, lislam et nous. 15 siècles de servitude
|
Illustration de lentrée du calife
omar à jérusalem / AFP /
photomontage TelQuel
|
Morceaux choisis dun traité dhistoire et de philosophie politique qui décortique les racines de labsolutisme, toujours dactualité, en terre dIslam.
Monarchie, islam et servitude. Trois concepts reliés par le même fil conducteur : nous-mêmes. Comment s'est construite la relation dominant-dominés, roi-sujets, maître-esclaves, en terre d'islam en général, et au Maroc en particulier ? Pourquoi religion et politique sont-elles si difficiles à séparer ? Quelle est la portée symbolique d'un baisemain royal ? Comment le roi peut-il être à la fois un et plusieurs, |
|
si humain et si divin ? A quoi peuvent bien servir un sérail, une cour royale ? Jusqu'à quel niveau la religion a-t-elle façonné nos murs et croyances ? Quelle est l'origine exacte de la servitude qui illustre si manifestement nos rapports au Pouvoir ? Sommes-nous, à la base, une société égalitaire ?
Des éléments de réponses sont apportés à ces questions passionnantes dans un livre, Le sujet et le mamelouk, de Mohammed Ennaji (Editions Fayard, collection Mille et une nuits), publié cette semaine. Au-delà des époques, et du contexte général, les situations décrites et l'analyse fournie par le livre restent d'une actualité brûlante, adaptables au Maroc comme à d'autres pays arabo-musulmans. Nous en reproduisons ci-après des extraits bien choisis, parfois regroupés ou simplifiés pour faciliter la compréhension générale du (con)texte.
Troublez-les, effrayez-les !
Un calife qui s'apprêtait à recevoir une délégation venue d'Egypte donna ses instructions à son chambellan : Veillez à l'entrée des membres de la délégation. Bousculez-les ! Troublez-les autant que vous pouvez ! Chacun d'entre eux en arrivant à moi doit se croire perdu. Les instructions furent si bien mises à exécution que le premier entré qualifia le maître des lieux d'envoyé de Dieu !
(
) Dès les Omeyyades, les rituels destinés à déstabiliser les auditeurs du roi sont mis en place, la panique doit se saisir d'eux à la seule idée de franchir le seuil du palais. L'homme accède au roi la poitrine remplie de frayeur et le cur poltron, même lorsqu'il est reçu en vue d'être honoré, anobli, comblé de bienfaits et destiné à une haute charge.
Le voile du pouvoir
Un des signes distinctifs des rois est le voile, dont le hâjib ou chambellan de la maison royale est chargé. Le voile est un des symboles de l'autorité, Il n'a pas été donné à un mortel que Dieu lui parle, si ce n'est par inspiration ou derrière un voile
C'est ainsi que Dieu a entretenu Moïse, c'est ainsi qu'il s'adresse aux anges, comme parle le roi à certains de ses proches alors qu'il est derrière le voile, note Zamakhchari. Le hijâb permet au roi de prendre ses distances par rapport à la masse, d'échapper aux normes hiérarchiques ordinaires et humaines en accédant à l'invisible. (
) Le faire attendre est un rappel à l'ordre du roi : il présage d'une possible fin de non-recevoir. (
) L'attente crée un moment intense qui module le rapport au roi de ses quémandeurs et de ses visiteurs. La crainte a le temps de s'insinuer dans les âmes les mieux trempées, qui se trouvent isolées et amoindries en un lieu qui ne prête guère à l'insouciance. Celui qui est placé dans l'attente est soumis au spectacle des passeurs du voile, au va-et-vient permanent d'une multitude de serviteurs dont les regards et les formules d'usage, sans cesse reprises, expriment la crainte du maître qui les habite et le peu de cas qu'ils font des visiteurs ; ainsi s'accentue chez celui qui attend le sentiment d'impuissance, d'être réduit à une soumission passive. Le voile annonce le gouffre qui sépare de l'autorité.
Quand Sa majesté le voudra bien
Les notables quémandant les faveurs du roi jouent de leur influence et de leurs connaissances pour échapper aux désagréments d'une exposition prolongée aux abords du palais. Dans un message rédigé à l'intention du calife Al-Mamun par un notable, suite à un séjour prolongé devant la porte, la reconnaissance du statut (de Commandeur des croyants) est on ne peut plus évidente : Si le Commandeur des croyants juge bon de libérer sa promesse de la captivité des chaînes de l'ajournement en répondant favorablement à son esclave et en l'autorisant à rejoindre son pays, ce serait très bien.
Egaux face à l'aumône royale
Un des ressorts fondamentaux de la servitude consiste à mettre l'individu en situation de quémandeur chronique, de le rabaisser, de lui faire admettre et reconnaître le besoin qu'il a du maître, puis de le lui faire formuler. (
) L'attente aux portes fait partie de la sollicitation. (
) Solliciter le roi requiert un savoir-faire éprouvé pour qui entend en tirer de grands bénéfices, et ne va pas sans risque d'échec. (
) Pris dans le moule de la servitude, le solliciteur met le doigt dans un engrenage qui l'amène insensiblement, de palier en palier, dans une situation tout compte fait peu enviable. Une partie de l'élite fait souvent les frais de ce processus (
). Elle se retrouve bientôt au milieu de la liste des quémandeurs anonymes dont le sort reste pendant jusqu'à nouvel ordre. Le roi peut distribuer jusqu'à exciter l'avidité, puis priver jusqu'au désespoir. Dans un cas comme dans l'autre, le déshonneur est patent et l'avilissement certain.
Tu n'échapperas point au serment d'allégeance !
Un notable vint présenter ses hommages au roi An-Nu'mânn. Il fit montre, avec une désinvolture frôlant l'inconscience, d'une rare éloquence teintée d'arrogance, au point qu'il courrouça le roi, qui lui dit : Si tu veux, je peux te poser des questions auxquelles tu ne saurais répondre. Le roi fit signe à l'un de ses esclaves de le gifler dans l'espoir de le mettre à mort, s'il dépassait les bornes dans ses réponses. Il lui dit alors : Que réponds-tu à cela ?. L'homme répondit : Un serviteur insolent. à nouveau le roi le fit gifler et s'enquit de sa réponse. Il répondit : S'il avait été sermonné pour la première gifle, il n'aurait pas commis la seconde !. Et à nouveau le roi le fit gifler et attendit la réponse. Il dit : Un roi qui éduque son esclave !. Une autre gifle vint s'ajouter et il répondit : Tu es le roi, je fais appel à ta clémence !.
Hommes du roi, ou esclaves tout court ?
La distinction entre l'homme libre et l'esclave relève de la pure illusion. Le roi, contrairement au maître d'esclaves, n'a pas toujours besoin d'acheter les siens. L'esclave noir, chargé des tâches domestiques, représente le prototype de la personne asservie et attire à lui les représentations de la servitude. Le solliciteur (ndlr : de la générosité royale), à la différence de l'esclave noir, se croit vierge de toute souillure qui pourrait remettre en cause ses prérogatives d'homme libre du fait notamment de sa sollicitation. La servitude royale est un concept plus large que l'esclave privé. Etre l'homme du roi, dans le cadre d'un rapport servile, ne signifie pas être acquis à lui par le biais d'une transaction marchande, mais l'absence servile de la relation entre le roi et ses serviteurs. Esclaves mamelouks, c'est-à-dire propriété légale du maître, et autres serviteurs catalogués libres au service du roi, entrent tous dans le moule de la servitude royale. Celle-ci a ses règles et ses mécanismes. C'est un rapport moins étroit sous certains aspects que l'esclavage marchand, mais plus fort sous d'autres, qui lie le roi aux siens.
Désarmés, nus, affaiblis
Recevant un de ses gouverneurs de province, le calife Abdelmalik l'invita à prendre place à ses côtés, sur son trône, avant de s'entretenir longuement avec lui. Puis, il enjoignit à un jeune esclave de lui retirer son épée. Le gouverneur dit alors : Nous sommes à Dieu, ô Commandeur des croyants !. Le calife répondit : Comptes-tu t'asseoir à mes côtés avec ton épée sur toi ?. Et il lui prit l'épée (
). C'était la menace d'une disgrâce qui pouvait conduire l'hôte au trépas. On n'approche le roi qu'affaibli, nu et désarmé, le vertige des hauts lieux faisant le reste.
La main de Dieu
Les expressions qui font allusion à la main, toujours d'actualité, et que l'on retrouve jusque dans le protocole de cour, sont chargées d'un contenu servile qui remonte aux temps où la contrainte physique dans la relation dominant-dominé était directe et personnelle. La main, symbole par excellence de la puissance, est l'organe dépositaire de l'allégeance. C'est elle qui punit, d'abord directement, puis par délégation à d'autres mains ; c'est elle qui donne ; c'est elle qui distribue les honneurs ; c'est elle qui reçoit sans intermédiaire la reconnaissance de sa suprématie par les dirigeants. A l'image de Dieu, le détenteur de l'autorité suprême a le privilège de la main droite qui octroie le pardon et les bienfaits, et délègue à ses subalternes la main gauche qui est l'instrument de répression.
La reconnaissance de l'autorité qu'on nomme allégeance se fait de main à main, témoin de la reddition première, de la soumission imposée aux origines par la force des bras. Le baiser appliqué sur la main du chef est un attribut organique du pouvoir. Il trahit la violence initiale des origines que tout pouvoir organisé s'évertue à voiler par la suite, pour masquer le corps à corps fondateur. Baiser la main du roi devient alors un geste naturel. La sagesse populaire dit : Le baiser de l'imam est sur la main, celui du père sur la tête, du frère sur la joue, de la sur sur la poitrine, et de l'épouse, enfin, sur les lèvres. On baise la main haute, celle qui donne, celle du lieutenant du Très haut sur terre, qui est, à l'image de la main de Dieu, au-dessus de celle du commun.
Tu me solliciteras et (alors seulement) je te répondrai !
L'élite, dont l'assentiment et la soumission déclarés importent au roi, finit par se laisser gagner par le besoin ou la fascination. C'est les bras grands ouverts et avec une bienveillance extrême que ses membres sont accueillis au moindre balbutiement de sollicitation. Un grand jurisconsulte, Al-Waqidi, sort enfin de son repli et fait part d'une demande notifiée par écrit. La réponse du calife est édifiante : J'ai donné mes instructions afin qu'on te donne le double de ce que tu as demandé. Alors, tends ta main, car les trésors de Dieu sont ouverts et sa main généreuse de bienfaits.
Prosternés devant leur Dieu, leur roi
Se prosterner, c'est se soumettre totalement, c'est pratiquement s'anéantir. Jamais l'esclave n'est aussi proche de son maître que prosterné, nous disent les jurisconsultes. L'être prosterné est dans l'abaissement le plus grand. La prosternation est le mode d'aspirer à la proximité de Dieu (wajh al-qurbiya). L'esclave prosterné est en posture invocatoire, il est quémandeur, et Dieu aime les quémandeurs. Son avilissement est à son faîte quand il met le visage à terre, dans la poussière, rejoignant ainsi l'origine argileuse et insignifiante de l'espèce. L'homme collé au sol, plein de poussière, est dans une pauvreté extrême, c'est là une des définitions de l'être réduit au dénuement total (
). Symbole parfait et ostentatoire de la soumission, la posture, inspirés de la position du chameau qui s'abaisse pour permettre au cavalier de le monter, était chose courante pour le roi. On se prosterne devant le roi, on baise son tapis, ses habits. Lui effleurer les doigts est un honneur considérable qui revient aux personnages puissants qu'il distingue ainsi. (
) La prosternation est un privilège de proximité. Le rayonnement du roi amène insensiblement ses hôtes à se mettre à genou. Comme s'ils craignaient une force prête à fondre sur eux. La prosternation devient alors cette posture où, recroquevillés sur eux-mêmes, ils donnent la preuve de leur reddition et attendent qu'on les assure de la sécurité des lieux.
Le trône du roi et le tabouret de l'ambassadeur
Un incident diplomatique survenu à la fin du XIXème siècle à la cour du sultan du Maroc, Hassan Ier illustre l'attachement du maître, Dieu fût-il ou roi, à l'exclusivité de sa maîtrise. Jugé insignifiant et donc peu digne de la littérature historiographique, il se produisit lors de la mission de Charles Euan Smith, ambassadeur plénipotentiaire du Royaume-Uni au Maroc, tandis que celui-ci était venu présenter au roi ses lettres de créances (
). C'est un journaliste américain qui accompagne la mission (
). Il note que le sultan était assis à son aise lors de la première audience qu'il accorda à l'ambassadeur Charles Euan Smith alors que, à la disposition de celui-ci, n'avait été mise qu'une chaise sans dossier ni accoudoirs, disons plus prosaïquement un simple tabouret. L'ambassadeur aurait fait dire par l'un de ses attachés qu'au cas où l'on ne comptait pas lui réserver, lors de l'audience suivante, un siège où il serait à son aise, dans les meilleures conditions pour mener sa mission, il en apporterait un lui-même. Selon l'entourage proche du sultan, jamais aucun envoyé d'une nation étrangère n'avait auparavant osé formuler pareille exigence ! Tous, selon ladite source, auraient eu le même tabouret sans s'en plaindre à quiconque ! Mais la réponse ne se fit pas attendre. A l'audience suivante, un choix de chaises fut proposé à l'ambassadeur pour clore l'incident.
Patrimoine, dates
Nombreux sont les notaires et les jurisconsultes qui ont consigné, leur vie durant, des dates dans les actes de propriété, de cession ou d'héritage, et qui mouraient sans que leurs proches se crussent obligés de dater leur disparition. La grande familiarité où les gens étaient avec la mort en est peut-être une des explications (
). Les dates de décès de nombre d'agents d'autorité ou de serviteurs des sultans étaient elles aussi sciemment faussées, le temps qu'échappât à la mainmise du pouvoir central une partie au moins du patrimoine du défunt. La raison en est que les biens, acquis en cours de mandat, devaient théoriquement revenir au gouvernement central, et qu'il était procédé au relevé minutieux du patrimoine des agents d'autorité à leur mort par des notaires dépêchés sur les lieux à cet effet. Aussi une course contre la montre s'engageait-elle toujours dès que les autorités avaient vent de l'agonie d'un agent. Les proches de ce dernier prenaient soin, de leur côté, de soustraire aux notaires les biens précieux. On comprend qu'en pareille situation, les dates de décès fussent un enjeu de taille. Par conséquent, on peut mettre en doute celles qui sont mentionnées dans les documents officiels.
Colère royale, image divine
De la colère divine, Zamakhchari (chroniqueur érudit) donne une image à travers le courroux du roi, c'est-à-dire la vengeance et le châtiment, ainsi que procède le roi lorsqu'il s'emporte contre l'un de ses sujets. La représentation populaire la plus prégnante de la puissance et de la crainte est celle vécue dans le rapport au roi. Aussi prend-on son exemple pour inciter les gens à craindre Dieu et à échapper à sa vindicte.
L'impossible éradication de l'esclavage en terre d'Islam
Le récit suivant, rapporté par le prophète Mohammed, mérite une grande attention. Dans des marchés des fils d'Israël, le prophète Al-Khadir, dont le visage irradiait pureté et bonté, se trouva face à un esclave s'étant entendu avec son maître pour lui verser une somme d'argent contre son affranchissement. Le Mukatab (c'est ainsi qu'on appelait l'esclave en question) mendiait pour en réunir les fonds. Fais-moi l'aumône, que Dieu t'accorde sa bénédiction !, implora l'esclave. Je crois en Dieu, répondit Al-Khadir, et il n'adviendra que ce qu'il décrète. Je n'ai rien sur moi que je puisse te donner. Le Mukatab revint à la charge : Fais-moi l'aumône, que Dieu t'accorde sa bénédiction ! Car ton visage est bienveillant et j'ai espéré le bien en toi. Al-Khadir répéta mot pour mot la réplique précédente. Le mendiant ne se découragea pas : Je te supplie au nom de Dieu de me faire l'aumône. Le prophète alors s'inclina : Je crois en Dieu et il n'adviendra que ce qu'il décrète. Je n'ai rien sur moi que je puisse te donner, à moins que tu ne prennes ma main et que tu ne la mettes en vente !. Le mendiant s'enquit si une telle chose pouvait réellement se produire. Le prophète acquiesça. Et la vente fut conclue ! (fin du récit).
En fin de compte, l'esclave est affranchi. Il l'est cependant au prix de l'asservissement du prophète. Le problème de l'affranchissement, de l'abolition de l'esclavage et de la liberté est posé sans fard dans ce récit, là où l'on s'y attend le moins. Il y est dérobé au regard du jurisconsulte, refoulé loin dans un passé aux contours indéterminés, déguisé dans des récits de prophètes, enrobé dans des légendes en marge des articles de loi. Plus que les péripéties de l'histoire, plus que les miracles d'Al-Khadir, le récit exprime la quintessence de la vision que le prophète Mohammed semblait avoir de l'issue de l'institution de l'esclavage face aux contraintes propres à une organisation sociale. A qui veut lire entre les lignes, il est dit l'impossible traitement radical de l'esclavage.
Dis, suis-je immortel ?
Sans puiser parmi les légendes, évoquons le cas d'un calife aussi averti que Mo'awiya des modes d'accès et de maintien, bien terrestres, au pouvoir. Ancien secrétaire du prophète, il s'était laissé gagner par le vertige des hauteurs qu'il avait atteintes. L'ivresse de la royauté le poussa à interroger un érudit : Trouve-t-on mention de moi dans l'un des livres de Dieu ? (
). On rapporte qu'Al-Hajjaj, émir de Baghdad, aurait demandé, à l'heure de l'extrême-onction, à un astrologue : Pensez-vous qu'un roi meure ?.
Aux origines de la servitude
La servitude est le lien qui sied le plus au pouvoir monarchique. Aux sautes d'humeur, à l'imprévisibilité du roi, elle se modèle parfaitement. Le lien de servitude est d'une grande élasticité et, malgré les tensions qui peuvent lui être infligées, sa texture résiste aux épreuves. L'esclave, en tant que propriété, est une matière qu'on peut pétrir à sa guise, comme une pâte, jusqu'à ce qu'il soit conforme aux souhaits de son maître. Il est d'une matière qui ne rechigne pas à l'abus. Son désir de gagner l'estime de son maître ou de s'en approcher, le met dans l'état de l'amoureux transi se pliant aux exigences de son bien-aimé. La servitude fait ainsi du rapport d'autorité un lien régulable à merci, dont le roi est le centre malgré les nombreux relais qui s'interposent forcément entre lui et ceux de ses serviteurs qui ne sont pas dans sa proximité immédiate. Le serviteur se soumet au bon vouloir du prince et celui-ci le comble en retour de ses bienfaits, ce qui lui vaut crainte et considération. Si la disgrâce survient, le maître a le pardon qui n'attend que d'être sollicité : Le pardon, le pardon ! Et moi injuste, aussi il faut que je vous l'accorde !. Une telle clémence théâtralement forcée ajoute en fait un nouvel anneau aux fers invisibles qui retiennent le serviteur. Celui-ci est comme vidé de sa substance propre et toute sa personne s'en trouve vouée au roi. Son rang et son prestige s'élèvent au fur et à mesure de son effacement. C'est un jeu d'ombre et de lumière qui le rend plus présent par l'absence en qualité désormais établie d'homme du roi. Son maître et lui sont en relation selon le principe des vases communicants. A un haut commis de l'Etat, il est rappelé : Le Commandeur des croyants t'a pris exclusivement pour lui, il parle ta langue et prend et donne de ta main, et plus il ajoute à ton élévation et à ta dignité plus tu dois ajouter à sa crainte et à sa considération. La grandeur passe ainsi par son contraire, l'avilissement. C'est pour cette raison que la servitude est si convoitée en haut lieu.
Les sujets de sa majesté
Ar-Ra'iya est, sans équivoque, le troupeau ; râ'i, mot désignant le berger, est aussi synonyme de dirigeant, de chef. Il porte en lui un contenu de savoir-faire et de sens politique dans la direction des affaires, qu'elles soient publiques ou privées, ainsi que le mentionne le hadith. Le mot ne se trouve pas, tel quel, dans le Coran, mais le sens y est présent. Le dictionnaire rapporte que, le plus souvent, pour distinguer le sens de chef de celui de berger, on utilise le pluriel : ru'ât pour les gouvernants et ru'yân pour les bergers. Quant aux sujets, ils dont dits Ar-Ra'iya. Le terme semble cependant appliqué à la 'âmma, en raison sans doute du fait qu'il sonne comme quadrupède. Les nobles ou Khâssa prennent leur distance par rapport à ce marquage préjudiciable.
Roi public, roi privé
Un jeune esclave, au service d'un roi (Al-Mansour), raconte : Il (le roi) avait une salle qui lui tenait de refuge, dans laquelle il s'isolait, comprenant un réduit avec une tente en étoffe grossière de coton, un tapis et une couverture. Tant qu'il ne sortait pas pour l'audience, il était d'une excellente humeur et tolérait au plus haut point le badinage des enfants. Lorsqu'il revêtait sa tenue officielle, sa couleur changeait, son visage s'assombrissait et ses yeux devenaient rouges. Le même témoin rapporte que le roi lui aurait confié, un jour : Ô mon enfant, lorsque tu me vois habillé pour l'audience, ou de retour de mon conseil, qu'aucun d'entre vous ne m'approche, de crainte que je lui fasse du mal !. Le roi humain prévient contre les foudres du roi surhumain, comme si les ressorts de celui-ci échappaient au contrôle du premier !
La ceinture de la servilité
Le roi-homme, réfugié dans son réduit, hors d'atteinte du spectaculaire, est sous la haute protection de son entourage servile : n'ont accès à lui parmi ses esclaves que les plus sûrs, ceux qui sont allés au bout de la servitude, ceux dont il est concomitamment le dieu, le roi et le maître. Ses débordements et ses faiblesses sont étouffés et enfouis par l'épais silence de l'intérieur. Entouré de femmes, de castrats et de jeunes serviteurs, le roi n'a plus besoin de voile devant cette foule statutairement mineure, dépourvue de virilité (
). La ceinture que constitue la servilité permet ainsi au roi de se défaire de ses travers humains. Le rapport maître-esclave, au sens le plus radical du terme, de la 'ubudiyya qu'on prête aux cercles proches de Dieu, joue ici son rôle de tampon et de régulateur de la relation de servitude, prise dans son sens le plus large, liant le roi à ses sujets.
Par Dieu, le Roi est humain (malgré tout) !
Le calife Omar, notoirement sévère et renfrogné, avoua : Dès que nous nous retirons, nous sommes comme chacun d'entre vous. Le despote cruel Al-Hajjaj reconnut, parlant de ses femmes : Par Dieu, je suis un tel démon quand je parais devant vous ! Mais, par Dieu, si vous me voyiez embrasser le pied de l'une d'entre elles !. Et quel ne fut l'étonnement de Yazid quand, entrant dans les appartements de son père le calife Mo'awiyya, il le trouva par terre alors qu'une de ses concubines trônait sur le lit. Les propos de Mo'awiyya à son fils sont éclairants : Retourne d'où tu viens ! Les concubines sont des jouets et l'homme chez lui avec les siens est comme l'enfant.
Courtisans et familiers : le prix du danger
La proximité avec le roi ne va pas sans danger. Comment, dans cette cage sans issue, dans cet espace intérieur inconnu, faire la part de la grâce et de la disgrâce, de la vie et de la mort, dans le jeu risqué qu'impose l'intimité avec le roi ? (
) Le poète Abou Nouass, familier de la cour, éprouva ainsi la plus grande gêne quand le calife le fit demander et le fit asseoir à ses côtés au point qu'ils étaient genou contre genou. Ses séjours en prison lui avaient appris à se méfier de cette proximité.
La tête de mon meilleur ennemi
La mort guette les élus et va de pair avec leur réussite. La montée qui accroît leur puissance accentue leur fragilité. Les lieux si convoités qu'ils investissent et où ils paradent sont minés. De partout des yeux ennemis, envieux et jaloux, les scrutent. La proximité du prince dévoile par ailleurs sa 'awra, c'est-à-dire son humain, plus prosaïquement ses faiblesses et défauts. Le proche devient de fait un suspect que le moindre doute ou faux-pas peuvent faire basculer. Al-Hajjaj, auquel on présente la tête d'un de ses familiers qu'il venait de mettre à mort pour trahison, se mit à la scruter longtemps, puis s'exclama : Que de secrets j'ai confiés à cette tête et ils ne s'en sont échappés que lorsqu'on me l'a rapportée tranchée. Voir la tête d'un ennemi où se concevaient tant d'hommages et tant d'intrigues, détachée de son support naturel, désarmée pour ainsi dire, surdimensionne le roi face à ses adversaires. |
 |
L'auteur [Mohammed Ennaji]
L'autre enfant des Rhamna
Selon Mohammed Ennaji, la question de l'autorité nous habite déjà enfant dans la relation au père, au maître de l'école coranique, aux agents du Makhzen, pratiquement partout. Il lui a pourtant fallu dix ans de recherches avant de publier Le Sujet et le mamelouk, son dernier livre qui vient de paraître en France cette semaine (Editions Fayard, collection Mille et une nuits). L'auteur s'est surtout appuyé sur les dictionnaires de grands chroniqueurs arabes (Al-Jâhiz, Ibn Kathîr, Ibn Qutayaba, At-Tabari, etc.). Un travail de longue haleine, mais aussi un réel plaisir, un moment fort de découverte, d'apprentissage et de retour sur soi. C'est dans les années 1980 que le chercheur, au contact du sociologue Paul Pascon, rencontre son sujet. Si sa formation d'économiste a joué dans le choix du sujet, c'est avec le patron de la sociologie rurale au Maroc qu'il aborde la thématique de l'esclavage. Leur collaboration pour écrire Le Makhzen et le Sous al-Aqsa (1999, éditions CNRS) a constitué une véritable mine d'or dans la mesure où on a pu y suivre la formation d'un pouvoir. Ennaji, né à Kelaât Sraghna (Rhmana) en 1949, est aujourd'hui professeur à la Faculté de Droit de l'Université Mohammed V de Rabat. En 1996, il a obtenu le prix Grand Atlas pour Soldats, domestiques et concubines, l'esclavage au Maroc au XIXe siècle (publié au Maroc chez Eddif). Après Changement social et expansion européenne au Maroc, (1996) et L'Amitié du prince, (2005), Le Sujet et le mamelouk est son quatrième ouvrage. Il devrait être disponible au Maroc dans les prochaines semaines.
|
|
 |
Dernier mot. Ce que nous sommes
La religion a toujours joué un rôle-clé dans l'édification de la structure mentale, physique, du pouvoir. Du Machreq au Maghreb, elle a forgé les dynasties régnantes, en déléguant aux califes et aux rois des statuts de lieutenants de Dieu, un moyen plutôt habile de pacifier et structurer un monde arabo-musulman initialement conquis dans la violence. Contrairement au communisme par exemple, l'islam n'a pas bouleversé mais simplement organisé les codes existants. Il a consacré au passage le principe des inégalités sociales, en maintenant l'esclavage, perçu à l'époque comme une contrainte tant culturelle qu'économique. L'admettre sans détours, mais en mesurant les enjeux de l'époque, revient à déconstruire une partie importante de l'histoire, notre histoire. Dans sa préface du livre d'Ennaji, Régis Debray écrit que le monde arabe ne trouvera un avenir de liberté que s'il accepte de déconstruire ses légendes et de regarder son passé en face. Voilà bien l'entreprise à laquelle nous sommes tous invités. Même si elle remonte à loin, très loin, la servitude et ses multiples déclinaisons sont des réalités tout à fait actuelles. Des questions très marocaines, liées à la nature profonde du pouvoir (une monarchie qui règne et gouverne, une séparation politique - religion quasi impossible) et à sa symbolique (exemple du baisemain), gagneraient à être examinées sous le prisme de quinze siècles d'islam. Les enjeux de l'heure, que l'on peut envelopper sous le concept global des exigences de la démocratie et de la modernité, apparaissent enfin pour ce qu'elles sont : de vraies questions de fond, structurelles, dont la portée interpelle les fondements de la monarchie et de son interaction avec la société marocaine. Examiner, comprendre (changer ?) ce que la nature a modelé en plusieurs siècles, c'est-à-dire ce que nous sommes, est un exercice périlleux mais passionnant. Et sans aucun doute nécessaire.
|
|
|