Bilan et leçons
|
Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
|
|
La démocratie, cest bien ; le pragmatisme, cest mieux. Cest parce que la monarchie la compris quelle est plus forte que tout le monde
Bon ben voilà. Léchéance majeure de 2007, le rendez-vous avec lHistoire
toutes ces choses quon nous annonce avec gravité depuis au moins deux ans sont maintenant derrière nous. Elles ont même eu le temps de décanter et, nous autres observateurs, de prendre du recul. Il est temps den tirer les leçons qui simposent.
|
|
Les élections. Elles ont été aussi transparentes que possible, et lEtat y a mis le maximum de bonne foi. Cétait le mieux quon pouvait espérer. Pour la première fois dans lhistoire du Maroc, les conditions de déroulement dun scrutin sont parfaitement crédibles, à commencer par le faible taux de participation. Et cest, justement, la première grande leçon de lannée : malgré les beaux costumes et le décor soigné, le peuple marocain nest pas dupe de son théâtre politique.
Les résultats. Le fantasme du raz-de-marée islamiste a vécu. Si lIstiqlal est arrivé premier, cest parce que cétait le seul parti à allier connaissance aiguë du terrain et absence totale de complexes par rapport aux notables, ces seigneurs féodaux et autres mmaline chekkara qui attirent les votants comme le miel les mouches. Et cest la seconde grande leçon : pendant que lintelligentsia agite de nouveaux concepts (démocratisation et péril vert), le Maroc profond, lui, reste fidèle à ses vieux archaïsmes. Il ne faudra plus loublier.
Le Premier ministre. Abbas El Fassi était un choix démocratique. Et catastrophique. Cest en soi une leçon : on ne réclame pas la démocratie pure et parfaite tant que ses fondements ne sont pas purs et parfaits. Notre vie partisane est malsaine et nos leaders politiques ne sont ni jeunes, ni courageux, ni compétents. Que Abbas soit porté à la tête dun tel système est dune logique imparable, et on ne peut pas, décemment, en blâmer Mohammed VI. Bien sûr, il aurait pu nommer un Hejira ou un Ghellab, et faire ainsi avancer la classe politique malgré elle. Eh bien il ne la pas fait. Sciemment, sourire gourmand en coin ? Laffirmer relèverait du procès dintention.
Le gouvernement. Oui, le roi la imposé à Abbas de manière brutale et autoritaire. Cest vrai quil aurait pu y mettre les formes, notamment en évitant la grotesque séquence Akhennouch-Benkhadra, imputés à deux partis différents en deux jours. Mais sur le fond, avait-il vraiment le choix ? Le Premier ministre avait les coudées franches pour former son gouvernement tout seul, mais il a baissé les bras de manière pathétique. En reprenant le contrôle, Mohammed VI a signifié ceci : Moi, garant de la continuité de lEtat, je ne peux tolérer que ce dernier plonge dans la crise à cause de linconséquence généralisée de la classe politique. Là aussi, on peut penser que le blocage était prévisible, et que le roi la sans doute vu venir de loin - daussi loin que tous ceux qui connaissaient les limites du brave Abbas. Le souverain a-t-il, dans ces conditions, laissé volontairement pourrir la situation pour mieux en reprendre le contrôle, et réaffirmer ainsi sa prééminence absolue sur le champ politique, leçon en prime ? Laffirmer relèverait, là encore, du procès dintention. Une seule chose est sûre : ce gouvernement aligne plus de compétences et de bons profils que le précédent. On ne va quand même pas sen plaindre.
Conclusion : lautoritarisme royal a fait la démonstration de son inévitabilité. Mais il sest exercé aux mauvais moments. Si, au lieu de se contenter de sermonner les partis depuis 8 ans sur leur sclérose et leur populisme, Mohammed VI les avait forcés à se réformer (il en a évidemment les moyens), en poussant les dinosaures à la porte et en souvrant aux profils dont le Maroc a vraiment besoin, on nen serait pas là aujourdhui. Bien sûr, beaucoup auraient crié à lingérence à raison. Mais ça naurait pas été pire que ce qui vient de se passer. Moralité : la démocratie, cest bien ; le pragmatisme, cest mieux. La monarchie la compris bien avant la classe politique. Cest pour ça quelle continue à lui imposer sa loi. |