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Par Youssef Ziraoui
Reportage.
Raja - Wac. Le derby des casseurs
Un mort, 150 bus saccagés, un stade dévasté
Une nouvelle fois, le match Raja-Wac a transformé les artères casablancaises en véritable champ de bataille. Récit dun rendez-vous qui na plus grand-chose à voir avec le sport.
En cette matinée du samedi 20 octobre, une agitation inhabituelle règne dans les grandes artères casablancaises. Banderoles sous le bras et visages repeints aux couleurs de leurs club respectifs, des milliers de supporters rajaouis et wydadis convergent vers le Complexe Mohammed V. Si les plus nantis sy dirigent en voiture ou en petite |
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camionnette, décorées pour loccasion de drapeaux verts ou rouges, les autres ont opté pour lautobus, le triporteur ou la mobylette (à trois), quand ce nest pas le moyen de transport le plus économique : la marche. Objet de cet exode massif ? Le match de quart de finale de la Coupe du trône, opposant les deux clubs de la ville blanche. Ce public fête un peu les retrouvailles avec le stade casablancais, puisque le dernier derby sétait déroulé à Rabat, officiellement pour des raisons de sécurité. Cette fois-ci, le Complexe, comme ils lappellent, fermé depuis des mois pour de nouveaux travaux de réfection, a rouvert ses portes spécialement pour le match. Les hostilités commencent vers 10 heures du matin, bien avant le coup denvoi de la rencontre. Des dizaines de bus essuient déjà les jets de pierre des supporters des deux équipes. Et comme cest souvent le cas dans pareilles circonstances, les mouvements de foule sont la norme. Ils font une première victime : Hamza Eddali, 17 ans, se fait écraser par un bus. Transporté durgence à lhôpital de Sidi Othmane, il décédera des suites de ses blessures. Un banal accident de la circulation, comme il y en a tous les jours sur les routes marocaines ? Pas sûr, car cest en tentant déviter la marée humaine qui lencerclait que le conducteur du bus a mortellement percuté le jeune supporter wydadi. À la décharge du chauffeur, il y avait de quoi paniquer : chaque rencontre Raja-Wydad se clôt inévitablement dactes de vandalisme, dont les bus sont les premières victimes. Résultat : les véhicules des sociétés de transports acceptent de moins en moins de saventurer dans les boulevards de la ville le jour du derby. Si ça ne tenait quà elles, les sociétés refuseraient de desservir ces lignes. Mais cela fait partie du cahier des charges qui leur est imposé, car il sagit dune mission de service public, affirme une source au Conseil de la ville.
Que le (mauvais) spectacle commence !
En fin de matinée, les premiers supporters arrivent dans le voisinage du stade. La foule est bigarrée et les esprits sont déjà bien échauffés à coups de mauvais alcool et de pilules de karkoubi, le fameux psychotrope. Manifestement, beaucoup sont là pour en découdre avec lennemi et soffrir un défouloir pour pas cher : 20 DH le ticket dentrée. Et encore, il suffit de glisser une pièce dans les mains du vigile pour se retrouver dans les gradins bondés. Alors que la capacité du stade ne dépasse pas les 50 000 places, le nombre de spectateurs se rapprochait plutôt des 70 000, affirme Abdelmalek Moujal, président de la Fédération des associations de supporters de football du Maroc. Or, le problème du surnombre a déjà fait un mort, lannée dernière, à loccasion dun match disputé entre le Raja et un club algérien. Mort ou pas, les supporters sont là : les Wydadis dans leur territoire, le fameux virage Frimija, les Rajaouis dans le leur, juste sous le panneau daffichage. Quinze heures précises, le coup denvoi est donné. Sur les tribunes aussi. Les supporters des deux camps déploient leurs banderoles. Les Wydadis donnent le ton avec un message sans équivoque : Supporter le Raja est une belle connerie, en français dans le texte. Les règles de la bienséance nous empêchent de rapporter la réplique, chantée, des Verts. Cest un véritable rituel. Les supporters attendent ce match avec impatience pour pouvoir se défouler, et ce, quel que soit le résultat, note le journaliste sportif Najib Salmi. Leur identité, cest leur club de football, et le stade, cest leur terrain dexpression. Lhomme ne croit pas si bien dire : le spectacle se situe plus dans les tribunes que sur la pelouse. Car si les deux équipes ne mettent pas le feu sur le terrain, les supporteurs le font allégrement, et au sens propre du terme. Dans les gradins, les fumigènes sembrasent, dabord chez les Rajaouis, avant que les Wydadis ne leur emboîtent le pas. Une pluie détincelles sabat à proximité de laire de jeu, détériorant au passage la piste dathlétisme fraîchement rénovée. Les sapeurs-pompiers, armés de seaux deau, ny pourront rien : le tartan (dont la rénovation a coûté 3 millions de dirhams) porte désormais les séquelles de cet enthousiasme enflammé. Et la facture, déjà salée, na pas fini de se corser pour la ville, propriétaire des lieux.
Guérilla urbaine
La mi-temps tombe à point nommé pour calmer les ardeurs. Aussi affamés que téméraires, les spectateurs se ruent vers les buvettes du stade. Ils font la queue devant les étals de sandwichs à base de maquereau, qui sont à la gastronomie ce que le diable est au bon Dieu, pour paraphraser le chanteur français Renaud. À cinq dirhams pièce, il ne faut pas sattendre à des merveilles, samuse ce spectateur. Une fois le frugal repas avalé, pas de temps pour la sieste. Le match reprend, et avec lui les joutes verbales particulièrement imagées des supporters. À tel point que ce père de famille, qui sest naïvement fait accompagner de ses deux enfants, sépuise à leur boucher les oreilles. À dix minutes de la fin de la rencontre, Mustapha Bidodane (surnommé Bidogol), un ex-Rajaoui, fait parler son jeu de tête et loge deux ballons dans les filets des Verts. Dans les gradins, devant cet acte de trahison qualifiée, un supporter du Raja fond littéralement en larmes. Dautres supporters ont une réaction moins romantique : dépités par la prestation de leur équipe, ils expriment leur mécontentement en arrachant les strapontins en plastique, avant de les jeter en direction de la pelouse. Des centaines de spectateurs, fuyant la pluie de sièges, se tassent vers le haut du stade. Cest le chaos !
17 heures, à quelques minutes du coup de sifflet final, les spectateurs quittent le stade. Lémeute urbaine peut (re)commencer. Les spectateurs des deux camps empruntent les artères avoisinant le stade : les Boulevards Socrate, Bir Anzarane, El Massira et Anfa subissent de plein fouet la déferlante humaine. La plupart des commerçants ont pris la sage précaution de fermer boutique. Quimporte, les casseurs se rabattent sur les bus qui les transportent (!), comme sur les voitures stationnées quils croisent sur leur chemin. Les forces de lordre, déployées en masse, tentent tant bien que mal de faire face à la situation, mais cest peine perdue. Dépassées par les évènements, elles sont elles-mêmes prises pour cibles. Les interpellations se succèdent : 27 personnes sont arrêtées, dont seize mineurs. Sur le boulevard Bir Anzarane, un journaliste tente de prendre en photo des éléments des forces de lordre en train dappréhender un jeune supporter. Il est aussitôt interpellé par lun des policiers, qui lui ordonne de ne pas immortaliser la scène. À chaque fois, nous passons pour des brutes, alors que nous sommes les premières victimes de ces actes de violence, tente-t-il de se justifier, exhibant un lance-pierre arraché à un émeutier. Une dépêche de lagence de presse française AFP lui donne raison : Un officier principal et un brigadier ont été blessés dans ces actes de vandalisme, au cours desquels des véhicules de police ont été endommagés.
Sanctionner ? Oui, mais qui ?
Dès le lundi, la Fédération royale marocaine de football organise une réunion durgence de la Commission centrale de discipline. Une première sanction tombe : le Raja et le Wydad joueront leurs deux prochains matchs à lextérieur de leurs bases et à huis clos. Plus inattendu, la Commission appelle le bureau fédéral à prendre des sanctions significatives à lencontre des associations de supporters des deux clubs, si leur responsabilité dans les évènements est établie. Cest ridicule. Les associations de supporters regroupent au maximum 5% des spectateurs. Elles nont aucun pouvoir pour maîtriser les 95% restants, sélève Abdelmalek Moujal, président de la Fédération des associations de supporters. Même son de cloche du côté de Mohamed Naciri, secrétaire administratif de la Botola : Les casseurs ne dépendent pas de ces associations. On devrait plutôt parler dassociations de malfaiteurs, ironise-t-il. Des personnes qui se regroupent spontanément, dans le seul but doccasionner le plus de dégâts possible. La seule différence avec les casseurs étrangers, cest que nos hooligans ne sont pas organisés. Hooligan, le mot est lâché, au grand dam des dirigeants de clubs. Ces casseurs sont des délinquants, pas des supporters. Ce sont des gamins violents qui ne sidentifient à aucun club, oppose Ali Benjelloun, vice-président du WAC. Abdellah Ghallam, président du Raja, ne dit pas autre chose : Les hooligans sont des supporters extrémistes. Là, il sagit de voyous, qui ne regardent même pas le match. Et dajouter : Ils relèvent de la responsabilité des forces de lordre. Quand il y a détérioration des biens dautrui, cest bien à la police dintervenir. Le hic, cest que malgré limpressionant dispositif sécuritaire mis en place (quelque 1500 policiers mobilisés), les dégâts restent considérables. En principe, cest aux équipes de réparer les préjudices subis, car ce sont elles qui profitent des recettes du match, sans jamais mettre la main à la poche, sélève Mohammed Bourahim, rapporteur du Budget au Conseil de la ville. Mais, une fois de plus, cest la ville qui paiera. Pour Najib Salmi, le problème est moins financier ou sécuritaire que sociologique. Hooligan ou pas, cest juste une question de vocable. La violence dans les stades na cessé de se développer ces dernières années. Il sagit avant tout dun mal social, celui de jeunes qui sexpriment violemment lorsque loccasion leur en est donnée, argumente-t-il. Comment expliquer alors que, par exemple, lors du concert de Chab Bilal à Sidi El Bernoussi, aucun incident majeur na été déploré ?, sinterroge Hicham Abkari, responsable de lanimation culturelle à la Ville de Casablanca. À la sortie du stade, avançant en grappes, les supporters wydadis sont heureux. Satisfaits de leur victoire, ils entonnent un nouveau chant de guerre : Al Aâssima, Ahna Jayine. Le club des FAR, et sa ville daccueil, Rabat, nont quà bien se tenir. |
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Solutions. Les tarifs ou le fichage ?
Alors que la Commission de discipline de la FRMF a décidé de faire jouer les deux prochains matchs du WAC et du RCA à huis clos, les responsables des deux clubs réfléchissent aux solutions à mettre en place. Pour Abdellah Ghallam, président du Raja, délocaliser le match reviendrait à priver les deux clubs de leur principale source de revenu, tout en exportant la violence. Ali Benjelloun, vice-président du WAC, propose une solution plus pragmatique : À choisir entre 80 000 spectateurs et la violence qui va avec, et un public de 20 000 personnes, jopterais pour la deuxième solution. Pour permettre aux clubs de rentrer dans leurs frais, il suffirait daugmenter les prix du billet, argumente-t-il, avant de poursuivre : On pourrait aussi généraliser le système dabonnement. Cela permettra de connaître lidentité des spectateurs et sévir en cas dactes de violence. Pour Mohamed Naciri, secrétaire administratif du GNF1 (récemment rebaptisé Botola), il faudrait agir à la racine du mal, en interdisant de stade la population à risque, à commencer par les moins de 18 ans, et recourir au fichage des casseurs. Et pour éviter tout débordement à lintérieur du stade, il conviendrait de placer des policiers dans les gradins. |
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