Gouvernement. Tous contre Abbas ?
Henri Michel. "Les Lions sont moins guerriers qu'en 1998"
Témoignage. "Mon ami Driss Basri"
Transport. Opération Bus propres
Nostalgie. Les passeurs du Bouregreg
Etats-Unis. Le monde après Bush
BTP. Cherche maçons désespérément
Documentaire. Docus en stock
Portrait. Friandise libanaise
N° 296
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Documentaire. Docus en st ock

Chronique d’un balayeur (1999),
de Brahim Fritah. Le cinéaste a
ensuite disséqué l’esclavage
moderne à travers le
témoignage d’une jeune Togolaise,
dans La femme seule (2004).
(AIC PRESS)

Cinéma du réel et film d’auteur, le documentaire peine à trouver sa place au Maroc. Quelques passionnés militent pour promouvoir cet art négligé, essentiel au progrès de toute société.


Une femme sans-abri seule avec sa maladie de Parkinson, l’immigré balayeur d’une école d’art française, des chiens errants qu’on abat dans l’Oriental, ou les chibanis usés dans un foyer Sonacotra… autant d’anonymes révélés à travers un regard personnel, porté en images sur un bout de réel : le documentaire. Un genre cinématographique
essentiel, mais quasi invisible au Maroc, où il reste le parent pauvre de la production sur le grand comme le petit écran. Pourtant, des auteurs de documentaires, il en existe : Ali Essafi, Dalila Ennadre, Hakim Belabbès, Izza Genini, Yasmine Kassari, Leïla Kilani, Jawad Rhalib, Brahim Fritah… Beaucoup d’entre eux sont autodidactes, mais tous sont reconnus, autant par des chaînes étrangères que par les rencontres de professionnels. “De nombreux noms d’auteurs marocains de documentaires, dont on n’a presque jamais entendu parler ici, circulent dans le milieu !”, déplore, perplexe, le cinéaste Ali Essafi, véritable militant de cet art négligé.

Mise en scène du réel
Premier constat : le documentaire est victime d’un amalgame tenace avec son faux-frère, le reportage. “Le reportage traite d’une thématique à partir de faits et de vécus bruts, saisis à vif, dans une démarche d’information et d’objectivité, explique Réda Benjelloun, rédacteur en chef de l’émission Grand Angle sur 2M. Pour un 52 minutes, on tourne dix jours. C’est à peine le temps que prend le repérage pour un documentaire”. Ce dernier, au contraire, exige un travail de long cours, pour capter le réel à travers un vécu écrit, scénarisé et mis en scène par un regard subjectif. “Celui d’un auteur cherchant à susciter de l’émotion”, précise Ali Essafi, qui poursuit : “Pour les anglophones, un docu s’appelle ‘non-fiction’, par opposition à la ‘fiction’. Mais il s’agit toujours d’un film. Comme le dit Abbas Kiarostami, un bon documentaire, c’est du cinéma. Et inversement”.

Aujourd’hui, la démocratisation de l’image a contribué à brouiller les frontières entre les genres audiovisuels : armé d’une petite caméra numérique et lâché dans la nature, tout le monde peut se dire auteur de documentaire. “Cela ne garantit pas la qualité, mais a le mérite de compenser un manque énorme en images du réel, prohibées durant les années de plomb. C’est ce qui a empêché le documentaire de naître”, explique Ali Essafi.

Depuis, la situation n’a pas beaucoup changé : il est toujours interdit au citoyen de filmer librement dans la rue, sans une autorisation préalable des autorités. “Le Centre cinématographique marocain continue d’appliquer les lois non écrites de l’ère Basri. Il n’y a pas de distinction entre celui qui pose son trépied, dans le cadre d’une production, et celui qui se balade caméscope à la main”, grince le cinéaste. “Une censure de fait”, estiment plusieurs auteurs, déçus par le manque de soutien du CCM au genre documentaire… auquel appartiennent pourtant les premières œuvres des Abdelmajid Rchiche, Ahmed Bouanani et autre Abdelkader Lagtaâ. En réalité, les modalités d’accès du documentaire au fonds d’aide restent floues. “Officiellement, rien ne l’exclut, mais rien ne l’inclut non plus. Dans les faits, l’avance sur recettes est réservée aux productions en 35 mm, ce qui est inaccessible au documentaire, tourné en vidéo”, argumente Khalil Benkirane, co-auteur, avec Ali Essafi, d’une lettre de protestation adressée au directeur du CCM, Noureddine Saïl (restée sans réponse), s’élevant contre l’absence du documentaire au Festival national du film de Tanger. “Tout ceci coûte cher au cinéma marocain, regrette encore Ali Essafi. Tous les grands cinémas du monde se sont faits avec une production documentaire parallèle”. Car sans miroirs dans lesquels se regarder, impossible de se projeter dans la fiction.

Manque d’intérêt
Malgré tout, de nombreux documentaires marocains sont produits et voyagent un peu partout… avant de se heurter au manque d’intérêt global des chaînes nationales. “Il aura fallu que TV5 Monde et des instituts culturels étrangers le programment pour que des Marocains voient El Batalett - Femmes de la médina, un succès mondial dont 2M avait refusé la coproduction en 2000”, déplore la prolifique Dalila Ennadre. Deux ans plus tard, la chaîne de Aïn Sebaâ coproduit La Caravane de Mé Aïcha, “diffusé trois fois plus que prévu”, sourit la cinéaste. Il y a quelques mois, son dernier documentaire, Je voudrais vous raconter… (ou la réforme de la Moudawana vécue par les femmes du petit peuple), était en sélection du Festival du film africain de Tarifa. “Les Espagnols montrent une réelle envie de comprendre le drame de ceux qui s’échouent sur leurs côtes. Comment se fait-il que les étrangers veulent plus nous voir que nous-mêmes ?”, s’interroge Dalila Ennadre. Récemment, c’est Al Jazeera qui a commandé, via la société émiratie Hot Spot, huit documentaires sur le Maroc aux jeunes cinéastes Rachid Kacimi (auteur en 2003 de Cabine paradiso, sur les vieux projectionnistes marocains, présenté à Venise, Berlin et New York) et Bouchra Ijork (dont le court Karawane, l’oiseau libanais, produit en 2004, a été sélectionné aux festivals de Beyrouth, Klibia, Dakar et Bruxelles). Pour Ali Essafi, le prétexte du manque de matière ne tient pas : “Izza Genini a réalisé un travail de mémoire remarquable, le Maroc lui doit beaucoup. Pourtant, on peut voir ses films dans une fac américaine, mais pas ici !”, tranche-t-il. En novembre 2005, alors qu’elle produisait trois courts-métrages de la Masterclass Marrakech/Tribeca, dont Essafi était encadrant, la SNRT n’avait pas eu la curiosité de visionner son travail. Quant à 2M, elle n’a toujours pas diffusé Al Jazeera, des voix arabes, trois ans après en avoir acquis les droits… pratiquement échus. “C’est un peu maladroit de faire la promotion d’une autre chaîne”, confesse Zouheir Zrioui, chef du département d’antenne à 2M. “On produit suffisamment de documentaires”, estime-t-il, annonçant que la prochaine émission “Le Médiateur” sera dédiée au genre. Il est vrai que, si ses cases du matin et du mardi soir restent dédiées aux docus étrangers, la deuxième chaîne a récemment fourni des efforts en coproduisant en 2005, Maroc-France : une histoire commune, essentielle trilogie du Protectorat signée Ahmed Maânouni, auteur de Transes et de précédents documentaires pour Arte ou France3. “Le timing était bon, suppose-t-il aujourd’hui. Mais j’ai été surpris que ce succès ne soit pas rapidement suivi par d’autres commandes, jusqu’à la récente coproduction d’un film sur Driss Chraïbi, à partir de mes dernières conversations avec lui avant sa mort”. 2M est aussi coproductrice du dernier Izza Genini, Nubas d’or et de lumière, et productrice à 100% d’un portrait de Mokhtar Soussi. “Un produit où le journaliste a valeur de réalisateur, d’historien et de comité scientifique à la fois”, avertit toutefois un observateur dubitatif. Et si la chaîne a diffusé El Ejido, le documentaire primé du jeune maroco-belge Jawad Rhalib sur l’exploitation des travailleurs marocains dans le sud de l’Espagne, et annonce coproduire son prochain film, elle semble préférer les sujets sur la nature, la culture ou l’histoire lointaine que les thématiques sociétales engagées.

Le reflet confisqué
“Un documentaire, c’est un regard sans concession qui prend position et, souvent, dénonce, rappelle la productrice Nezha Drissi, qui revient de 19 ans passés en France. Si Yasmine Kassari dénie à son cinéma une dimension militante, la portée politique de Quand les hommes pleurent (sur l’exploitation et l’humiliation des travailleurs marocains sur les terres andalouses) était assez forte pour qu’une commissaire européenne juge utile de le visionner avant une réunion sur l’immigration. Dans un autre registre, des auteurs évoquent un possible “coup de pouce d’en haut” pour que le dernier film de Leïla Kilani sur l’IER (Instance équité et réconciliation), tourné en vidéo, ait exceptionnellement touché, dès la pré-production, une conséquente subvention (un million de dirhams, dit-on) pour être kinéscopé en 35 mm. Tout récemment, des passionnés s’appliquent à faire au documentaire une petite place au soleil. C’est le cas du Festival international du court-métrage et du documentaire créé à Casablanca (Cinéma Rialto), des ateliers de réalisation de la Cinémathèque de Tanger, encadrés par le Documentary Filmakers Group de Londres, et de la section spéciale du Festival Casa Ciné (voir encadré), qui a dressé jeudi une table ronde sur “L’absence de la production documentaire dans le cinéma et l’audiovisuel marocains”. Dalila Ennadre, pour sa part, espère rencontrer le directeur de la SNRT, Fayçal Laraïchi, à qui elle a auparavant écrit. “Il me semble assez ouvert”, émet la réalisatrice, l’air de dire : “On verra bien ce que cela va donner”. à Agadir, Nezha Drissi souhaite créer un festival spécialisé, Fida Doc’Souss. Première édition prévue : du 5 au 10 octobre 2008. “Le CCM s’est dit intéressé. Nous attendons son accord formel pour solliciter des partenariats européens, mais surtout asiatiques et latino-américains”, poursuit la productrice, qui a fondé à Agadir, il y a moins d’un an, la “petite sœur” de sa société française TACT (“Télévision, audiovisuel et cinéma pour tous”) dédiée à des coproductions Sud-Nord. La première est en cours de repérage. “Il s’agit d’un film sur les enfants sahraouis envoyés à Cuba pour leur éducation, sur la base d’un accord signé entre Cuba et le Polisario. ça continue aujourd’hui”. Derrière la caméra, Bruno Ulmer, natif de Fès et auteur de films remarqués, dont un sur l’esclavage des petites bonnes. “S’ils ont le sentiment qu’on leur montre leur misère à l’état brut, les Marocains zappent, analyse Réda Benjelloun. Ils attendent un regard d’auteur, qui mette en valeur des personnes extraordinaires de leur quotidien”. Fama, une héroïne sans gloire : tout est dit dans le titre du portrait de cette résistante et pionnière du féminisme. “Mais personne ne la connaît !”, fulmine son auteur Dalila Ennadre. Même les harraga sont, pour Leïla Kilani, “des cow-boys, pas des desperados” (Africultures). Il ne s’agit pas d’autocongratulation, mais d’urgence sociale. “Quelle estime de soi peut développer une jeune fille dans un Maroc qui assimile une cheikha à une prostituée ?, interroge Ali Essafi. Nos premières images de nous-mêmes ont été faites par ceux qui nous colonisaient. Maintenant, nous sommes bombardés par les images de l’autre, et c’est dans ses modèles que l’on se projette”. “Ce sont aussi ses clichés que l’on intériorise”, confirme Ahmed Maânouni. “Un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans photos”, compare tendrement le Chilien Patricio Guzman. Et une société qui ne se connaît pas, peine à avancer.



Casa Ciné. Coups de rétro

Jusqu’au 6 novembre, le festival Casa Ciné fait la part belle au documentaire : 30 films projetés, 15 réalisateurs présents. Petite sélection marocaine.

Gros plan sur Casablanca : quatre courts documentaires pionniers produits par le CCM entre 1952 et 1968 et signés Jean Vidal, Serge Debecque, Mohamed Tazi et Majid Rchiche.

Dimanche 4 à 14h, Lynx.



Untitled 1, le regard libre intimiste de Maria Karim sur trois prostituées, suivi de El Batalett, immersion dans le quotidien des femmes de la médina casablancaise par Dalila Ennadre.

Dimanche 4 à 19h, Touria Sekkat.



Al Jazeera, des voix arabes, de Ali Essafi, tableau d’un espace de liberté fragile où s’invente et se défend une modernité arabe.

Lundi 5 à 17h, Touria Sekkat.



Tanger, le rêve des brûleurs de Leïla Kilani, approche quasi métaphysique de l’attente des candidats au hrig.

Lundi 5 à 21h30, Touria Sekkat.



CasaNayda, de Farida Benlyazid, sur le bouillonnement culturel actuel.

Mardi 6 à 17h, Touria Sekkat.



Nubas d’or et de lumière, hommage à la musique arabo-andalouse par Izza Genini.

Mardi 6 à 19h30, Touria Sekkat.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés