Dilemme
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Dans autocratie éclairée, il y a éclairée, et il faut sen réjouir. Mais il y a aussi autocratie, et il ne faudra jamais sy résoudre.
Votre dernier éditorial prend acte de la perversion du processus démocratique marocain, en la couvrant par la realpolitik, présentée comme une nécessité. Labsolutisme royal est ainsi justifié et excusé, au nom du pragmatisme technocratique. Ainsi sexprime un lecteur de TelQuel qui na pas compris que, la semaine dernière, lauteur de ces lignes commente la (très dirigiste) désignation du nouveau
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gouvernement par lappréciation suivante : Lautoritarisme royal a fait la démonstration de son inévitabilité. Il y voit une contradiction, si ce nest un revirement par rapport aux valeurs démocratiques que TelQuel a toujours défendues (au point que cela vous a valu des procès, rappelle-t-il). La fidélité et la vigilance de ce lecteur nous honorent. Et lhonnêteté intellectuelle que nous lui devons, ainsi quà tous nos lecteurs, nous impose de reconnaître ceci : sur la question démocratie ou technocratie, que choisir ?, nous avons toujours eu, disons-le crûment, le c
entre deux chaises. Car en fait, nous voulons les deux. Voici loccasion de nous en expliquer.
Nous croyons en la nécessité de parachever les grands chantiers économiques déjà ouverts, et den lancer dautres. Et pour cela, il faut des professionnels compétents aux postes-clés, des profils que les partis sont incapables de fournir spontanément. Leur réserver tout de même ces postes, juste pour le principe démocratique, serait suicidaire pour le développement économique et social de notre pays. Là-dessus, Mohammed VI a une vision claire. Et il lapplique, quitte à employer des méthodes autocratiques (cf. la procédure de désignation du dernier gouvernement, qui est une insulte à lidée même de démocratie). Les profils sont les bons, le développement va se poursuivre, et oui, il faut sen réjouir. Mais pas sans limites. Parce que dans autocratie éclairée, il y a quand même autocratie. Par principe aussi, ce nest pas acceptable, car rien ne lempêche de glisser de la lumière à la pénombre - ça sest déjà vu ailleurs.
Serions-nous devant un dilemme cornélien, un choix binaire et contradictoire : la démocratie sans le développement, ou le développement sans la démocratie ? Non. On peut viser les deux, à condition de se montrer souple sur les moyens. En admettant, par exemple, les opérations dinsémination forcée (cas Ghellab, Douiri, Mezouar, Boussaïd, Akhennouch, etc.) qui, si elles ne sont pas démocratiques, sont néanmoins des électrochocs salutaires pour la classe politique. Salutaires, car ils encouragent la génération spontanée de managers partisans (cas Hejira) ou même leur insémination volontaire (cas Chami, plus récent).
Mais il ne faudra jamais oublier la perspective démocratique ultime : à mesure que ces gens prendront le contrôle de leurs partis respectifs, le roi devra leur céder progressivement de ses pouvoirs. Il aura dautant plus de mérite à le faire queux nauront sans doute pas le courage (ou lingratitude) de le lui réclamer. Sil le fait, Mohammed VI entrera dans lHistoire par la grande porte, comme celui qui aura lancé le boom économique du Maroc tout en le qualifiant, intelligemment, pour une démocratie dans lefficacité. Si en revanche il persiste à garder toutes les cartes en main par pure soif de pouvoir, nous pourrons, éventuellement, devenir un jour un pays émergent avec des classes moyennes au pouvoir dachat conséquent. Mais en contrepartie, notre vie politique sera devenue tragiquement pervertie, comme cela sest passé en Malaisie ou pire encore en Tunisie. Cest un grand danger contre lequel TelQuel se mobilisera ardemment, au nom dune foi en la démocratie que jamais nous nabandonnerons. Mais tout en gardant la lucidité, voire le courage dassumer des positions qui peuvent sembler contradictoires, alors quelles relèvent juste de léquilibre. Même instable, même provisoire, même périlleux. Le patriotisme est à ce prix. |