Gouvernement. Tous contre Abbas ?
Henri Michel. "Les Lions sont moins guerriers qu'en 1998"
Témoignage. "Mon ami Driss Basri"
Transport. Opération Bus propres
Nostalgie. Les passeurs du Bouregreg
Etats-Unis. Le monde après Bush
BTP. Cherche maçons désespérément
Documentaire. Docus en stock
Portrait. Friandise libanaise
N° 296
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Dilemme

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Dans “autocratie éclairée”, il y a “éclairée”, et il faut s’en réjouir. Mais il y a aussi “autocratie”, et il ne faudra jamais s’y résoudre.


“Votre dernier éditorial prend acte de la perversion du processus démocratique marocain, en la couvrant par la realpolitik, présentée comme une nécessité. L’absolutisme royal est ainsi justifié et excusé, au nom du pragmatisme technocratique”. Ainsi s’exprime un lecteur de TelQuel qui n’a pas compris que, la semaine dernière, l’auteur de ces lignes commente la (très dirigiste) désignation du nouveau
gouvernement par l’appréciation suivante : “L’autoritarisme royal a fait la démonstration de son inévitabilité”. Il y voit une contradiction, si ce n’est un revirement par rapport aux valeurs démocratiques que TelQuel a toujours défendues (“au point que cela vous a valu des procès”, rappelle-t-il). La fidélité et la vigilance de ce lecteur nous honorent. Et l’honnêteté intellectuelle que nous lui devons, ainsi qu’à tous nos lecteurs, nous impose de reconnaître ceci : sur la question “démocratie ou technocratie, que choisir ?”, nous avons toujours eu, disons-le crûment, le c… entre deux chaises. Car en fait, nous voulons les deux. Voici l’occasion de nous en expliquer.

Nous croyons en la nécessité de parachever les grands chantiers économiques déjà ouverts, et d’en lancer d’autres. Et pour cela, il faut des professionnels compétents aux postes-clés, des profils que les partis sont incapables de fournir spontanément. Leur réserver tout de même ces postes, juste pour le principe démocratique, serait suicidaire pour le développement économique et social de notre pays. Là-dessus, Mohammed VI a une vision claire. Et il l’applique, quitte à employer des méthodes autocratiques (cf. la procédure de désignation du dernier gouvernement, qui est une insulte à l’idée même de démocratie). Les profils sont les bons, le développement va se poursuivre, et oui, il faut s’en réjouir. Mais pas sans limites. Parce que dans “autocratie éclairée”, il y a quand même “autocratie”. Par principe aussi, ce n’est pas acceptable, car rien ne l’empêche de glisser de la lumière à la pénombre - ça s’est déjà vu ailleurs.

Serions-nous devant un dilemme cornélien, un choix binaire et contradictoire : la démocratie sans le développement, ou le développement sans la démocratie ? Non. On peut viser les deux, à condition de se montrer souple sur les moyens. En admettant, par exemple, les opérations d’insémination forcée (cas Ghellab, Douiri, Mezouar, Boussaïd, Akhennouch, etc.) qui, si elles ne sont pas démocratiques, sont néanmoins des électrochocs salutaires pour la classe politique. Salutaires, car ils encouragent la génération spontanée de managers partisans (cas Hejira) ou même leur insémination volontaire (cas Chami, plus récent).

Mais il ne faudra jamais oublier la perspective démocratique ultime : à mesure que ces gens prendront le contrôle de leurs partis respectifs, le roi devra leur céder progressivement de ses pouvoirs. Il aura d’autant plus de mérite à le faire qu’eux n’auront sans doute pas le courage (ou l’ingratitude) de le lui réclamer. S’il le fait, Mohammed VI entrera dans l’Histoire par la grande porte, comme celui qui aura lancé le boom économique du Maroc tout en le qualifiant, intelligemment, pour une démocratie dans l’efficacité. Si en revanche il persiste à garder toutes les cartes en main par pure soif de pouvoir, nous pourrons, éventuellement, devenir un jour un pays émergent avec des classes moyennes au pouvoir d’achat conséquent. Mais en contrepartie, notre vie politique sera devenue tragiquement pervertie, comme cela s’est passé en Malaisie ou – pire encore – en Tunisie. C’est un grand danger contre lequel TelQuel se mobilisera ardemment, au nom d’une foi en la démocratie que jamais nous n’abandonnerons. Mais tout en gardant la lucidité, voire le courage d’assumer des positions qui peuvent sembler contradictoires, alors qu’elles relèvent juste de l’équilibre. Même instable, même provisoire, même périlleux. Le patriotisme est à ce prix.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés