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Portrait. Mahi Binebi ne, en toute intimité
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N° 297
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria Daïf

Portrait. Mahi Binebi ne, en toute intimité

Chronique d’un balayeur (1999),
de Brahim Fritah. Le cinéaste a
ensuite disséqué l’esclavage
moderne à travers le
témoignage d’une jeune Togolaise,
dans La femme seule (2004).
(AIC PRESS)

Auteur à succès et artiste-peintre à l’apogée de son talent, Mahi Binebine fête ses vingt ans de carrière picturale. Portrait d’un homme pétri de pudeur et d’humanité.


À l’aise dans ce restaurant marrakchi, où tout le monde le connaît, Mahi Binebine grille cigarillo sur cigarillo comme un autre grillerait des cigarettes légères. Binebine a les ongles bariolés de rouge, du rouge de cette matière qu’il pétrit, ou peut-être de peinture. On l’imagine dans son atelier à Tahanaout, où il s’enferme tous les jours, depuis deux ans, pour donner vie à des toiles dorénavant géantes. C’est là-bas, au
sein de la résidence d’artistes Al Maqam, que Binebine, choyé par le maître des lieux, l’artiste-peintre Mohamed Mourabiti, s’isole sur fond musical pour créer à mains nus les ingrédients de ses créations : pigments, cire, papier mâché… Mahi Binebine est définitivement un bûcheur. Sans rien forcer, juste par nature. Une nature qui, déjà à l’école, a fait de lui le meilleur parmi ses pairs. “Et le meilleur en tout !”, précise-t-il dans un éclat de rire. Ce rire que tous ses amis connaissent, c’est un peu sa marque. Un rire franc, bruyant et limpide, qu’il dû garder de son enfance.

Mais un rire cache aussi des angoisses et des blessures. “C’est un être profondément angoissé, mais qui le cache si bien derrière sa bonne humeur”, dit de lui Abderrahim Yamou, ami de longue date et artiste-peintre avec lequel il a souvent exposé. “Son élégance, écrit Marc Deguain à son propos, c’est de ne montrer aucun tourment au quotidien, de le léguer discrètement à son œuvre”.

Et puis, Mahi Binebine est un Marrakchi, un vrai de vrai. Né en 1959 dans la médina de la ville ocre, sixième d’une famille de sept enfants, il a une enfance plutôt joyeuse. Milieu modeste mais lettré, parents séparés très tôt mais mère et sœurs aimantes, père absent, mais un frère aîné, Aziz, l’entourant de toute l’affection dont on a besoin à cet âge.

La cicatrice indélébile
1971. La famille Binebine est au cœur d’une tragédie qui marquera à jamais Mahi. Il est âgé de 11 ans quand son frère Aziz, ce bel officier de 25 ans, est mêlé à la tentative de putsch militaire contre Hassan II. Aziz se rend et il est envoyé au funeste bagne de Tazmamart, enterré vivant comme l’ont été tant d’autres. La mère, à partir de ce jour-là, vivra dans l’attente du retour de son fils, prévoyant à chaque repas un couvert pour lui. Le père, quant à lui, reniera son fils, publiquement. “Mon père était un compagnon de Hassan II. Il ne quittait le palais que lorsque son roi était au lit. Longtemps, je l’ai détesté pour ce qu’il a fait”, confie Mahi Binebine.

Ce drame sera déterminant dans la vie du jeune Mahi. Et dans son œuvre, sans aucun doute, au risque d’être réducteur. Aussi déterminant pourtant que cette guitare qu’un oncle lui offrit pour son treizième anniversaire. “ça y est, je savais enfin… Je savais que je voulais être chanteur. Un chanteur de charme comme Julio Iglesias”, se rappelle-t-il. Un artiste, en somme. Les années qui suivront, Mahi les consacrera à la musique. Il chante, joue de la guitare, se produit avec son groupe Los Amigos dans des surprise-parties et des mariages. Aux oubliettes les études. Arrivé en Seconde, Mahi déserte le lycée et déchaîne l’ire de sa mère. Elle envoie alors l’enfant terrible à l’internat de Moulay Youssef, à Rabat. “À partir de là, je n’ai fait qu’étudier pour une seule raison : ne plus voir, et au plus vite, les murs en pierre du lycée”. En 1980, Mahi Binebine s’installe à Paris dans un neuf mètres carrés pour des études de mathématiques. C’est un peu la vie de bohème, les copains d’abord. Des Marocains surtout, opposants de Hassan II, mais aussi des artistes, des journalistes, des dessinateurs. Mahi, grand travailleur devant l’éternel, décroche quand même son diplôme et se fait embaucher dans un bahut pour enseigner. Sans conviction ? Certainement pas. L’homme n’est pas du genre. Le plus beau métier du monde, il y croit !

La rencontre, le déclic
La vie, heureusement, n’est pas un long fleuve tranquille. Il suffira d’une rencontre, celle de l’écrivain espagnol Augustin Gomez Arcos, et de l’amitié qui va en résulter pour que Mahi Binebine trouve enfin sa voie. Augustin Gomez Arcos deviendra son mentor, celui qui lui dira un jour : “Tu as une belle plume, pourquoi n’écris-tu pas ?”. L’idée fait son chemin et Mahi fait un rêve : “J’ai vu Dada, l’esclave que nous avions hérité de mon grand-père, m’emmener dans la ruelle où je suis né, vers une chambre où se trouvait ma mère”. Ce rêve, il le racontera dans une missive envoyée à Augustin Gomez Arcos. Ce sera la première page du Sommeil de l’esclave, son premier roman, aujourd’hui traduit dans une dizaine de langues. Comment devient-on artiste, écrivain, poète ou artiste-peintre ? Parce qu’un oncle, un jour, vous offre une guitare ? Parce qu’un jour, une rencontre fait le déclic. Trop simple pour être vrai. L’homme, le créateur, exorcise ses démons dans ses œuvres, dit-on encore. D’où viennent les démons de Mahi ? Du destin shakespearien de sa famille ? De ce frère écrasé par la répression de Hassan II, retrouvé, mais pas vraiment, une vingtaine d’années plus tard ? “C’est une petite chose que nous avons récupérée en 1991. Une de mes tantes dira : ils nous l’ont changé. Pendant plusieurs mois, Aziz s’enfermait dans une pièce, dans le noir, et se recroquevillait sur lui-même à même le sol”. La première chose que fera Aziz, sa liberté retrouvée, c’est d’aller embrasser la main du père, le même qui, vingt ans auparavant, l’avait publiquement renié. “Mon frère a pardonné et j’ai fini par comprendre. Mon père appartenait à un autre monde, avait d’autres valeurs. Il avait un maître, Hassan II, qui passait avant tout le reste”, analyse Mahi. La mère, elle, s’éteint trois mois après avoir retrouvé l’absent. Elle pouvait enfin partir. Mahi, lui, repart à Paris mais n’y reste pas longtemps. En 1994, il rejoint un autre de ses frères, à New York. “Il avait fait carrière dans les finances et m’a proposé de me concentrer sur ma peinture et mes livres, là-bas. Lui allait s’occuper du reste”, raconte-t-il. New York, Mahi n’y restera pas longtemps non plus. Cinq années folles et prolifiques, juste le temps d’exposer à Soho et ailleurs, et de vendre l’une de ses toiles au prestigieux et très fermé Musée Guggenheim : “À New York, je vivais dans un confort dans lequel je ne me retrouvais pas. Tout était facile, simple (…) J’ai alors décidé de rentrer avec toute ma famille en France”.

Le retour au pays
L’appel du pays se fait insistant quand, en 2002, le Pen arrive au second tour des élections présidentielles. Mahi n’y résiste pas et rentre au bercail : “Je voulais plus que jamais que mes filles parlent l’arabe, qu’elles connaissent le Maroc”. D’autant qu’en 2002, le Maroc a un jeune roi qui donne des signaux forts de rupture avec le système de Hassan II. “On y croyait tous, il y avait un mouvement vers l’avant et je voulais y participer”. Et puis, Mahi est aussi “un joueur : ne pas s’enfermer dans le confort du succès, rebattre les cartes, maintenir la pression pour mieux se mesurer à ce qui, inlassablement, l’interroge”, écrit de lui Souné Prolongeau-Wade, directrice de l’Institut français de Marrakech. Mahi Binebine s’installe naturellement dans sa ville natale et renoue avec le passé. Son père d’abord, qu’il redécouvre : “Un homme brillant, cultivé, avec lequel j’ai de longues conversations”. Il fréquente artistes, anciens opposants au régime et autres hommes politiques. Et il travaille, écrit et publie de manière régulière : après Cannibales et Pollens, suivent Terre d’ombre brûlée ou encore Le griot de Marrakech. Il expose au Maroc, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne… et n’oublie pas, en bon vivant qu’il est, de faire la fête, chez lui ou ailleurs. Beaucoup se souviennent d’ailleurs, il y a quelque deux ans, d’une soirée chez lui, dans sa belle maison à Marrakech, où il réussit l’exploit de réunir à la même table Hamidou Laânigri et Christine Daure-Serfaty.

Octobre 2007. La galerie Bab Rouah réunit le gotha r’bati et casablancais. Mahi Binebine fête ses vingt ans de peinture et ne fait pas dans la demi-mesure. Un beau livre et une exposition majeure pour commémorer l’événement : “C’est le début d’une nouvelle aventure”, commente l’artiste. Il est minuit dans ce restaurant marrakchi, où tout le monde le connaît, Mahi continue de griller cigarillo sur cigarillo et rit de ce rire que ses amis lui connaissent. La soirée ne fait que commencer pour ce noctambule invétéré. Le lendemain, pourtant, il sera à Al Maqam, dans l’atelier prêté par son ami Mohamed Mourabiti. Il y suera, presque dix heures d’affilée, prenant peut-être le temps de déjeuner. Un texte de Souné Prolongeau-Wade, publié dans le Mahi Binebine, décrit à merveille le peintre en plein travail : “Un parfum de miel mêlé à celui des olives d’un pressoir voisin flotte, la lumière limpide baigne les toiles posées à même le sol. Le regard noir et rieur, avec ses joues d’enfant et sa barbe de trois jours, Mahi Binebine sourit. Il est là, avec nous, et pourtant si loin, au milieu de ses personnages et de ce monde indicible auquel il tente de donner une voix, pétrissant ses matières et ses couleurs”.



Marché de l’art. Mahi a la cote !

“Quand je suis rentré au Maroc, je ne savais pas encore que le marché de l’art allait connaître l’explosion qu’il connaît aujourd’hui”, commente Mahi Binebine. Cette explosion, et c’est le moins que l’on puisse dire, il en est l’un des acteurs : aujourd’hui, le peintre marakchi fait partie non seulement des artistes les plus vendus, mais surtout les plus cotés. Lors de sa dernière exposition, à la galerie rbatie Bab Rouah, il a réussi l’exploit de vendre la quasi-totalité des œuvres, achetés par un seul et même collectionneur américain. Ses tableaux, fait rare, font partie de la collection permanente du musée Guggenheim à New York. Au Maroc, il fait partie du cercle très fermé des artistes-peintres vivants qui vendent les yeux fermés un tableau à 200 000 dirhams. Les autres s’appellent Farid Belkahia, Miloud Labied ou Mohamed Kacimi. Quant à ses romans,
ils sont édités dans le monde entier dans une dizaine de langues. Cannibales (1999) et Le griot de Marrakech (2005) seront enfin traduits à l’arabe par une maison d’édition… irakienne.

 
 
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