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Par Maria Daïf
Portrait. Mahi Binebi ne, en toute intimité
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Chronique dun balayeur (1999),
de Brahim Fritah. Le cinéaste a
ensuite disséqué lesclavage
moderne à travers le
témoignage dune jeune Togolaise,
dans La femme seule (2004).
(AIC PRESS)
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Auteur à succès et artiste-peintre à lapogée de son talent, Mahi Binebine fête ses vingt ans de carrière picturale. Portrait dun homme pétri de pudeur et dhumanité.
À laise dans ce restaurant marrakchi, où tout le monde le connaît, Mahi Binebine grille cigarillo sur cigarillo comme un autre grillerait des cigarettes légères. Binebine a les ongles bariolés de rouge, du rouge de cette matière quil pétrit, ou peut-être de peinture. On limagine dans son atelier à Tahanaout, où il senferme tous les jours, depuis deux ans, pour donner vie à des toiles dorénavant géantes. Cest là-bas, au |
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sein de la résidence dartistes Al Maqam, que Binebine, choyé par le maître des lieux, lartiste-peintre Mohamed Mourabiti, sisole sur fond musical pour créer à mains nus les ingrédients de ses créations : pigments, cire, papier mâché
Mahi Binebine est définitivement un bûcheur. Sans rien forcer, juste par nature. Une nature qui, déjà à lécole, a fait de lui le meilleur parmi ses pairs. Et le meilleur en tout !, précise-t-il dans un éclat de rire. Ce rire que tous ses amis connaissent, cest un peu sa marque. Un rire franc, bruyant et limpide, quil dû garder de son enfance.
Mais un rire cache aussi des angoisses et des blessures. Cest un être profondément angoissé, mais qui le cache si bien derrière sa bonne humeur, dit de lui Abderrahim Yamou, ami de longue date et artiste-peintre avec lequel il a souvent exposé. Son élégance, écrit Marc Deguain à son propos, cest de ne montrer aucun tourment au quotidien, de le léguer discrètement à son uvre.
Et puis, Mahi Binebine est un Marrakchi, un vrai de vrai. Né en 1959 dans la médina de la ville ocre, sixième dune famille de sept enfants, il a une enfance plutôt joyeuse. Milieu modeste mais lettré, parents séparés très tôt mais mère et surs aimantes, père absent, mais un frère aîné, Aziz, lentourant de toute laffection dont on a besoin à cet âge.
La cicatrice indélébile
1971. La famille Binebine est au cur dune tragédie qui marquera à jamais Mahi. Il est âgé de 11 ans quand son frère Aziz, ce bel officier de 25 ans, est mêlé à la tentative de putsch militaire contre Hassan II. Aziz se rend et il est envoyé au funeste bagne de Tazmamart, enterré vivant comme lont été tant dautres. La mère, à partir de ce jour-là, vivra dans lattente du retour de son fils, prévoyant à chaque repas un couvert pour lui. Le père, quant à lui, reniera son fils, publiquement. Mon père était un compagnon de Hassan II. Il ne quittait le palais que lorsque son roi était au lit. Longtemps, je lai détesté pour ce quil a fait, confie Mahi Binebine.
Ce drame sera déterminant dans la vie du jeune Mahi. Et dans son uvre, sans aucun doute, au risque dêtre réducteur. Aussi déterminant pourtant que cette guitare quun oncle lui offrit pour son treizième anniversaire. ça y est, je savais enfin
Je savais que je voulais être chanteur. Un chanteur de charme comme Julio Iglesias, se rappelle-t-il. Un artiste, en somme. Les années qui suivront, Mahi les consacrera à la musique. Il chante, joue de la guitare, se produit avec son groupe Los Amigos dans des surprise-parties et des mariages. Aux oubliettes les études. Arrivé en Seconde, Mahi déserte le lycée et déchaîne lire de sa mère. Elle envoie alors lenfant terrible à linternat de Moulay Youssef, à Rabat. À partir de là, je nai fait quétudier pour une seule raison : ne plus voir, et au plus vite, les murs en pierre du lycée. En 1980, Mahi Binebine sinstalle à Paris dans un neuf mètres carrés pour des études de mathématiques. Cest un peu la vie de bohème, les copains dabord. Des Marocains surtout, opposants de Hassan II, mais aussi des artistes, des journalistes, des dessinateurs. Mahi, grand travailleur devant léternel, décroche quand même son diplôme et se fait embaucher dans un bahut pour enseigner. Sans conviction ? Certainement pas. Lhomme nest pas du genre. Le plus beau métier du monde, il y croit !
La rencontre, le déclic
La vie, heureusement, nest pas un long fleuve tranquille. Il suffira dune rencontre, celle de lécrivain espagnol Augustin Gomez Arcos, et de lamitié qui va en résulter pour que Mahi Binebine trouve enfin sa voie. Augustin Gomez Arcos deviendra son mentor, celui qui lui dira un jour : Tu as une belle plume, pourquoi nécris-tu pas ?. Lidée fait son chemin et Mahi fait un rêve : Jai vu Dada, lesclave que nous avions hérité de mon grand-père, memmener dans la ruelle où je suis né, vers une chambre où se trouvait ma mère. Ce rêve, il le racontera dans une missive envoyée à Augustin Gomez Arcos. Ce sera la première page du Sommeil de lesclave, son premier roman, aujourdhui traduit dans une dizaine de langues. Comment devient-on artiste, écrivain, poète ou artiste-peintre ? Parce quun oncle, un jour, vous offre une guitare ? Parce quun jour, une rencontre fait le déclic. Trop simple pour être vrai. Lhomme, le créateur, exorcise ses démons dans ses uvres, dit-on encore. Doù viennent les démons de Mahi ? Du destin shakespearien de sa famille ? De ce frère écrasé par la répression de Hassan II, retrouvé, mais pas vraiment, une vingtaine dannées plus tard ? Cest une petite chose que nous avons récupérée en 1991. Une de mes tantes dira : ils nous lont changé. Pendant plusieurs mois, Aziz senfermait dans une pièce, dans le noir, et se recroquevillait sur lui-même à même le sol. La première chose que fera Aziz, sa liberté retrouvée, cest daller embrasser la main du père, le même qui, vingt ans auparavant, lavait publiquement renié. Mon frère a pardonné et jai fini par comprendre. Mon père appartenait à un autre monde, avait dautres valeurs. Il avait un maître, Hassan II, qui passait avant tout le reste, analyse Mahi. La mère, elle, séteint trois mois après avoir retrouvé labsent. Elle pouvait enfin partir. Mahi, lui, repart à Paris mais ny reste pas longtemps. En 1994, il rejoint un autre de ses frères, à New York. Il avait fait carrière dans les finances et ma proposé de me concentrer sur ma peinture et mes livres, là-bas. Lui allait soccuper du reste, raconte-t-il. New York, Mahi ny restera pas longtemps non plus. Cinq années folles et prolifiques, juste le temps dexposer à Soho et ailleurs, et de vendre lune de ses toiles au prestigieux et très fermé Musée Guggenheim : À New York, je vivais dans un confort dans lequel je ne me retrouvais pas. Tout était facile, simple (
) Jai alors décidé de rentrer avec toute ma famille en France.
Le retour au pays
Lappel du pays se fait insistant quand, en 2002, le Pen arrive au second tour des élections présidentielles. Mahi ny résiste pas et rentre au bercail : Je voulais plus que jamais que mes filles parlent larabe, quelles connaissent le Maroc. Dautant quen 2002, le Maroc a un jeune roi qui donne des signaux forts de rupture avec le système de Hassan II. On y croyait tous, il y avait un mouvement vers lavant et je voulais y participer. Et puis, Mahi est aussi un joueur : ne pas senfermer dans le confort du succès, rebattre les cartes, maintenir la pression pour mieux se mesurer à ce qui, inlassablement, linterroge, écrit de lui Souné Prolongeau-Wade, directrice de lInstitut français de Marrakech. Mahi Binebine sinstalle naturellement dans sa ville natale et renoue avec le passé. Son père dabord, quil redécouvre : Un homme brillant, cultivé, avec lequel jai de longues conversations. Il fréquente artistes, anciens opposants au régime et autres hommes politiques. Et il travaille, écrit et publie de manière régulière : après Cannibales et Pollens, suivent Terre dombre brûlée ou encore Le griot de Marrakech. Il expose au Maroc, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne
et noublie pas, en bon vivant quil est, de faire la fête, chez lui ou ailleurs. Beaucoup se souviennent dailleurs, il y a quelque deux ans, dune soirée chez lui, dans sa belle maison à Marrakech, où il réussit lexploit de réunir à la même table Hamidou Laânigri et Christine Daure-Serfaty.
Octobre 2007. La galerie Bab Rouah réunit le gotha rbati et casablancais. Mahi Binebine fête ses vingt ans de peinture et ne fait pas dans la demi-mesure. Un beau livre et une exposition majeure pour commémorer lévénement : Cest le début dune nouvelle aventure, commente lartiste. Il est minuit dans ce restaurant marrakchi, où tout le monde le connaît, Mahi continue de griller cigarillo sur cigarillo et rit de ce rire que ses amis lui connaissent. La soirée ne fait que commencer pour ce noctambule invétéré. Le lendemain, pourtant, il sera à Al Maqam, dans latelier prêté par son ami Mohamed Mourabiti. Il y suera, presque dix heures daffilée, prenant peut-être le temps de déjeuner. Un texte de Souné Prolongeau-Wade, publié dans le Mahi Binebine, décrit à merveille le peintre en plein travail : Un parfum de miel mêlé à celui des olives dun pressoir voisin flotte, la lumière limpide baigne les toiles posées à même le sol. Le regard noir et rieur, avec ses joues denfant et sa barbe de trois jours, Mahi Binebine sourit. Il est là, avec nous, et pourtant si loin, au milieu de ses personnages et de ce monde indicible auquel il tente de donner une voix, pétrissant ses matières et ses couleurs. |
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Marché de lart. Mahi a la cote !
Quand je suis rentré au Maroc, je ne savais pas encore que le marché de lart allait connaître lexplosion quil connaît aujourdhui, commente Mahi Binebine. Cette explosion, et cest le moins que lon puisse dire, il en est lun des acteurs : aujourdhui, le peintre marakchi fait partie non seulement des artistes les plus vendus, mais surtout les plus cotés. Lors de sa dernière exposition, à la galerie rbatie Bab Rouah, il a réussi lexploit de vendre la quasi-totalité des uvres, achetés par un seul et même collectionneur américain. Ses tableaux, fait rare, font partie de la collection permanente du musée Guggenheim à New York. Au Maroc, il fait partie du cercle très fermé des artistes-peintres vivants qui vendent les yeux fermés un tableau à 200 000 dirhams. Les autres sappellent Farid Belkahia, Miloud Labied ou Mohamed Kacimi. Quant à ses romans,
ils sont édités dans le monde entier dans une dizaine de langues. Cannibales (1999) et Le griot de Marrakech (2005) seront enfin traduits à larabe par une maison dédition
irakienne. |
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