La sainte colère du roi
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Jamais la revendication marocaine de Sebta et Melilia navait été affirmée aussi violemment par Mohammed VI
Je suis venu vous exprimer toute notre affection et notre appui. Cest en ces termes que Juan Carlos sest adressé lundi et mardi derniers aux habitants de Sebta et de Melilia, auxquels il rendait visite pour la première fois depuis son accession au trône dEspagne, il y a 32 ans. Même si pour la quasi-totalité des Espagnols, lespañolidad (hispanité) de Ceuta et Melilla ne fait aucun doute, une telle visite nallait pas de soi. Depuis Alphonse XIII, grand-père de Juan Carlos, en
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1927, aucun souverain espagnol navait mis les pieds dans les présides de crainte de déclencher une crise ouverte avec le Maroc, qui a incontestablement largument géographique pour lui.
Mais quest-ce qui a donc poussé le chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, à autoriser la visite de son roi à Sebta et Melilia ? (Car il ne faut pas en douter, jamais Juan Carlos naurait pu effectuer une telle visite sans que le gouvernement ne ly ait autorisé ainsi fonctionne lEspagne, comme toutes les monarchies réellement démocratiques). Un calcul électoral, au moment où les législatives espagnoles se profilent, avec une légère avance du Parti populaire (opposition) dans les sondages ? Le socialiste Zapatero aurait-il cherché, par cette manuvre, à se poser en nationaliste pour grapiller quelques voix de droite ? Côté marocain en tout cas, la réaction a été violente. Trois jours avant la visite, le roi Mohammed VI a rappelé pour consultation lambassadeur marocain à Madrid, Omar Azziman. Et a enfoncé le clou par un communiqué aux accents rageurs, stigmatisant le flagrant irrespect (par lEspagne) du traité damitié et de bon voisinage, et rappelant avec dureté que les constantes nationales des Marocains (ne sauraient) être utilisées comme moyen dans le négoce espagnol interne. Et vlan !
Jamais la revendication marocaine de Sebta et Melilia, jusque-là guère plus que protocolaire, navait été affirmée avec autant de colère par le roi du Maroc. Cest pourtant ce même roi qui, comme la révélé le journaliste et expert des relations maroco-espagnoles Ignacio Cembrero, dans un récent ouvrage*, avait déclaré en privé à José Maria Aznar, puis à son successeur Zapatero, que le Maroc, sans renoncer à la revendication de Sebta et Melilia, nen faisait pas une priorité. Sauf au moment de la crise de lîlot Leila ce qui était bien compréhensible jamais le roi na évoqué cette question dans un discours, rappelle Cembrero. En contrepartie, analyse le journaliste espagnol, Mohammed VI a agi sur le front économique. Le méga-port de Tanger Med puis son extension, les zones franches de Tanger et de Nador, le récent accord pour une usine Renault géante dans les environs
tous ces chantiers lancés par Mohammed VI témoignent dune stratégie nationaliste marocaine sans incantation, mais diablement efficace. Objectif : contrer Sebta et Melilia, qui font énormément de mal à notre économie formelle (daprès la Chambre de commerce de Sebta, 70% de son économie est tournée vers la contrebande avec le Maroc !). Bref, et hormis la parenthèse Leila, Mohammed VI a su replacer le débat nationaliste sur le terrain économique. Ce qui dénote reconnaissons-le avec sincérité, et même une certaine fierté dune intelligence diplomatique certaine, et dune attitude plus que fair-play avec lEspagne
et cest justement cet esprit fair-play que lEspagne a trahi en envoyant grossièrement son roi sur un territoire que le Maroc revendique sans discontinuer depuis 5 siècles !
Et maintenant ? Oh, tout ça va vite se tasser, bien entendu
Déjà, les officiels espagnols rivalisent en déclarations apaisantes. Nen doutons pas, Azziman va retourner à Madrid assez vite, et les relations bilatérales vont vite redevenir aussi excellentes quavant. Et en attendant, le Maroc se sera payé le luxe de tonner contre un membre de lUnion européenne et de lOtan. Un membre pourtant orgueilleux mais qui, pour une fois, aura fait le dos rond face à nos récriminations nationales, tout pays du Sud que nous soyons. Ça fait quand même plaisir !
* Vecinos Alejados, ed. Galaxia Gutemberg, 2006
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