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N° 297
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Samir Achehbar
de Sebta (correspondance)

Reportage. El Rey à Sebta

Une “musulmane” de Sebta,
attend le cortège du roi Juan Carlos,
exhibe fièrement le portrait
du couple royal d’Espagne.
(TNIOUNI / NICHANE)

Juan Carlos a foulé le sol de Sebta après une absence de près de trente ans. TelQuel a été sur place pour rendre compte d’une visite politiquement sensible et socialement contrastée…


Bab Sebta, dimanche 4 novembre. Nous sommes à la veille de l’arrivée du roi Juan Carlos. Au poste frontière, le trafic est normal, avec un temps de passage d’une trentaine de minutes. Après avoir traversé à pied le tunnel en barreaux et fils barbelés, nous sommes spectateurs d’une scène surréaliste : un ouvrier marocain cuve son vin, adossé à une pancarte portant la mention “Expression libre”. Il interpelle ceux
qui entrent du territoire marocain : “Ici au moins, je suis libre de dire ce que je veux !”.

Notre taxi est conduit par un Marocain. “La plupart des Marocains installés ici n’ont pas la nationalité espagnole, juste des cartes de résident. Certes, par notre culture et notre identité, nous sommes marocains, mais nous ne voulons pas perdre nos avantages. Ici c’est quand même l’Europe…”. Au fil de la route, notre interlocuteur parle de la visite du roi espagnol : “Je comprends que des gens sortent manifester à Tétouan. Mais vu d’ici, les choses sont différentes. Cette visite, ses sujets la réclament depuis longtemps”. Il refuse de commenter le choix de la date (qui correspond à l’anniversaire de la Marche Verte). Et non, il n’ira pas acclamer le roi. “Demain, pour son arrivée, c’est un jour férié. Je vais rester chez moi me reposer et suivre le spectacle à la télévision”. Il nous dépose au siège du Gouvernement autonome, où une source officielle confirme qu’aucune association marocaine, musulmane, ou autre, n’a demandé une autorisation pour manifester contre l’arrivée du roi d’Espagne. Il est 17 heures. Quelques éclats de rires fusent de l’avenue principale, qui mène à la Place de l’Afrique. C’est un groupe de sexagénaires espagnols, sur leur trente-et-un en ce jour de messe. Ils installent des drapeaux sang et or sur le parcours que vont emprunter le roi et la reine. “Nous sommes heureux de revoir Juan Carlos ! Il était venu en tant que prince en 1970. Pour nous, c’est un très grand jour !”. Ils ne comprennent pas la réaction du gouvernement de Abbas el Fassi, ni les manifestations populaires au Maroc. “Le roi visite ses sujets. C’est une fête et un honneur pour nous. Laissons donc la politique de coté !”. Une dame âgée, les yeux pleins de fierté, ajoute : “Et demain, il y aura une grande parade militaire !”. Quelques minutes plus tard, ils repartent, entonnant un joyeux “Que viva Espana”. 20 heures, accueil tout sourire dans une pension tenue par un couple de Marocains, avec une phrase qui veut tout dire : “Bonsoir, marhba. Vous venez du Maroc ?”.

“El Rey” est arrivé
Lundi 5 novembre. À 11h, heure marocaine (midi à Sebta), un rassemblement se tient au poste frontière, côté marocain. Un millier de manifestants ont été déplacés en bus depuis Tétouan et Fnideq. Slogans : “Sebta, Melilia et le Sahara sont marocains”. Un jeune collégien parade avec une pancarte, sur laquelle on peut lire : “El Rey, fuera de Sebta et Melilia”. Pendant ce temps-là, de l’autre côté des barbelés, “El Rey” arrive en hélicoptère. À Sebta, Ceuta pour les Espagnols, il n’y a pas d’aéroport. Dès 8 heures du matin, la foule s’était rassemblée sur la Place de l’Afrique, là où le roi sortira les saluer du balcon. Une cinquantaine de caméras espagnoles sont déjà en place, l’objectif rivé sur plusieurs femmes voilées. L’une d’elles déclare au journaliste espagnol : “Je suis Espagnole de confession musulmane et je suis très fière d’assister à l’arrivée de Juan Carlos”. À nos questions en arabe, elle continue de répondre en Espagnol : “Nous sommes d’identité marocaine et de nationalité espagnole. Nous sommes pris entre deux feux. Je suis née ici au même titre que les Chrétiens et j’aspire aux mêmes droits. Et les Espagnols de Ceuta sont aussi chez eux : ils vivent ici depuis 15 générations”. Un peu plus loin, une dizaine de Subsahariens agitent frénétiquement leur drapeau en criant : “Viva el Rey !”. Ils sont arrivés à Sebta le mois dernier. Vingt et un coups de canon sont tirés en l’honneur du roi. Mais il n’y aura pas de parade militaire, à la grande déception du groupe de sexagénaires croisé la veille. D’autres sont plutôt déçus par le déroulement de la visite royale : “Nous aurions voulu qu’il fasse un vrai bain de foule. Nous ne l’avons pas vu d’assez près”.

Le quartier “musulman”
Et à propos des difficultés à l’embauche que rencontrent les Marocains ? “C’est faux ! Ceuta est une société multiculturelle : en plus des musulmans, il y a des juifs, des Asiatiques et des Africains. Et puis, les musulmans sont représentés au Conseil du gouvernement local, cela ne suffit pas ? Ceuta est déjà une ville autonome, elle doit rester sous souveraineté espagnole !”. Quelques heures plus tôt, au quartier Principe Felipe (du nom du prince héritier), appelé aussi “quartier musulman”. Des bâtisses mal entretenues, une chaussée cabossée et un centre médical sous-équipé. Nous sommes loin de l’éclat du centre-ville. Dans un café où la gent féminine n’est pas du tout représentée, les vieux jouent aux cartes et les jeunes fument des joints. Personne ici n’ira acclamer le roi. “Pas le temps, je vais à M’diq voir ma famille” ; “Moi, c’est parce que je dois garder les enfants” ; “Moi, j’ai du travail, même si c’est férié”. Et il est vrai qu’ici, avoir du travail, ce n’est pas évident. “On souffre de discrimination à l’embauche et on est moins bien payés que les Espagnols à tâche égale”. Que Sebta soit, territorialement, située au Maroc, ils n’en doutent pas. De là à perdre “leurs avantages”, ils ne sont plus d’accord. Pour l’avenir, ils imaginent que Sebta devienne une principauté comme Monaco. Avant de partir, on demande une facture. En vain : le café n’a pas de patente. Retour en ville. Dans le bus, Mohamed, la soixantaine, né à Sebta : “Vous savez, ici, il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense. Il peut y avoir des représailles…”. Arrivés à la pension, nos hôtes demandent qu’on n’oublie pas de dire que le taux de natalité des Marocains est le plus élevé de la ville. Avant de quitter Sebta, rencontre avec un jeune enseignant espagnol, né sur le continent européen. Il connaît bien Larache et Tanger pour y avoir travaillé en tant que coopérant et dit y retourner à chaque fois que son emploi du temps le lui permet. “Même si la politique ne m’intéresse pas, je me rends bien compte, en vivant ici, qu’il n’y a pas d’autre alternative que de revoir le statut de Ceuta et Melilla”. Il imagine une principauté sous souveraineté conjuguée des deux royaumes, marocain et espagnol. “C’est inévitable : Tanger Med va créer assez d’emplois et le port de Ceuta va être… détrôné !”. Pour la suite, toute la suite, on verra bien.



Commentaire. Souveraineté à bascule

La virée d’El Rey a redéfini les relations maroco-espagnoles. Quelques jours à peine après la ballade heureuse de Sarko, où Monsieur le président nous a dit (à sa manière) que “la France reste la France, même sans Chirac”, Juan Carlos nous a aussi rappelé ce qu’on savait déjà : “L’Espagne reste l’Espagne !”. Le réchauffement entre Rabat et Madrid, palpable depuis que le Parti populaire a quitté les affaires, n’a rien changé de fondamental à la donne. Les deux royaumes sont liés par deux problèmes au moins : les présides de Sebta et Melilia, et le Sahara. Le ciel qui va de Rabat à Madrid est entaché des séquelles d’une souveraineté à bascule. Sebta et Melilia sont deux villes marocaines sous souveraineté espagnole, le Sahara est un territoire marocain anciennement gouverné par l’Espagne. On en est toujours là. Juan Carlos a tout compris quand il a choisi de visiter les deux présides au moment même où le Maroc fêtait le souvenir de la Marche verte. Rien de surprenant. L’Espagne reste l’Espagne ! El Rey se rapproche de son peuple et il est libre de déterminer où et quand, c’est légitime. Le Maroc se met en colère, rappelle son ambassadeur et c’est légitime aussi. Sans être aussi catastrophique que la crise de l’îlot Leila, cet épisode a le mérite de remettre le problème de Sebta et Melilia sur la table, et il était temps. Des sources fiables nous assurent que Rabat “savait” (que le roi d’Espagne allait se rendre dans les deux présides marocains), au moins depuis la visite quelques jours auparavant du prince Felipe. Sa réaction ultra-rapide semble le confirmer. Et tant pis si des Marocains, ou des “musulmans”, comme on les appelle en Espagne, n’ont rien compris à la colère du Maroc officiel.

Karim Boukhari

 
 
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