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Par Samir Achehbar
de Sebta (correspondance)
Reportage. El Rey à Sebta
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Une musulmane de Sebta,
attend le cortège du roi Juan Carlos,
exhibe fièrement le portrait
du couple royal dEspagne.
(TNIOUNI / NICHANE)
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Juan Carlos a foulé le sol de Sebta après une absence de près de trente ans. TelQuel a été sur place pour rendre compte dune visite politiquement sensible et socialement contrastée
Bab Sebta, dimanche 4 novembre. Nous sommes à la veille de larrivée du roi Juan Carlos. Au poste frontière, le trafic est normal, avec un temps de passage dune trentaine de minutes. Après avoir traversé à pied le tunnel en barreaux et fils barbelés, nous sommes spectateurs dune scène surréaliste : un ouvrier marocain cuve son vin, adossé à une pancarte portant la mention Expression libre. Il interpelle ceux |
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qui entrent du territoire marocain : Ici au moins, je suis libre de dire ce que je veux !.
Notre taxi est conduit par un Marocain. La plupart des Marocains installés ici nont pas la nationalité espagnole, juste des cartes de résident. Certes, par notre culture et notre identité, nous sommes marocains, mais nous ne voulons pas perdre nos avantages. Ici cest quand même lEurope
. Au fil de la route, notre interlocuteur parle de la visite du roi espagnol : Je comprends que des gens sortent manifester à Tétouan. Mais vu dici, les choses sont différentes. Cette visite, ses sujets la réclament depuis longtemps. Il refuse de commenter le choix de la date (qui correspond à lanniversaire de la Marche Verte). Et non, il nira pas acclamer le roi. Demain, pour son arrivée, cest un jour férié. Je vais rester chez moi me reposer et suivre le spectacle à la télévision. Il nous dépose au siège du Gouvernement autonome, où une source officielle confirme quaucune association marocaine, musulmane, ou autre, na demandé une autorisation pour manifester contre larrivée du roi dEspagne. Il est 17 heures. Quelques éclats de rires fusent de lavenue principale, qui mène à la Place de lAfrique. Cest un groupe de sexagénaires espagnols, sur leur trente-et-un en ce jour de messe. Ils installent des drapeaux sang et or sur le parcours que vont emprunter le roi et la reine. Nous sommes heureux de revoir Juan Carlos ! Il était venu en tant que prince en 1970. Pour nous, cest un très grand jour !. Ils ne comprennent pas la réaction du gouvernement de Abbas el Fassi, ni les manifestations populaires au Maroc. Le roi visite ses sujets. Cest une fête et un honneur pour nous. Laissons donc la politique de coté !. Une dame âgée, les yeux pleins de fierté, ajoute : Et demain, il y aura une grande parade militaire !. Quelques minutes plus tard, ils repartent, entonnant un joyeux Que viva Espana. 20 heures, accueil tout sourire dans une pension tenue par un couple de Marocains, avec une phrase qui veut tout dire : Bonsoir, marhba. Vous venez du Maroc ?.
El Rey est arrivé
Lundi 5 novembre. À 11h, heure marocaine (midi à Sebta), un rassemblement se tient au poste frontière, côté marocain. Un millier de manifestants ont été déplacés en bus depuis Tétouan et Fnideq. Slogans : Sebta, Melilia et le Sahara sont marocains. Un jeune collégien parade avec une pancarte, sur laquelle on peut lire : El Rey, fuera de Sebta et Melilia. Pendant ce temps-là, de lautre côté des barbelés, El Rey arrive en hélicoptère. À Sebta, Ceuta pour les Espagnols, il ny a pas daéroport. Dès 8 heures du matin, la foule sétait rassemblée sur la Place de lAfrique, là où le roi sortira les saluer du balcon. Une cinquantaine de caméras espagnoles sont déjà en place, lobjectif rivé sur plusieurs femmes voilées. Lune delles déclare au journaliste espagnol : Je suis Espagnole de confession musulmane et je suis très fière dassister à larrivée de Juan Carlos. À nos questions en arabe, elle continue de répondre en Espagnol : Nous sommes didentité marocaine et de nationalité espagnole. Nous sommes pris entre deux feux. Je suis née ici au même titre que les Chrétiens et jaspire aux mêmes droits. Et les Espagnols de Ceuta sont aussi chez eux : ils vivent ici depuis 15 générations. Un peu plus loin, une dizaine de Subsahariens agitent frénétiquement leur drapeau en criant : Viva el Rey !. Ils sont arrivés à Sebta le mois dernier. Vingt et un coups de canon sont tirés en lhonneur du roi. Mais il ny aura pas de parade militaire, à la grande déception du groupe de sexagénaires croisé la veille. Dautres sont plutôt déçus par le déroulement de la visite royale : Nous aurions voulu quil fasse un vrai bain de foule. Nous ne lavons pas vu dassez près.
Le quartier musulman
Et à propos des difficultés à lembauche que rencontrent les Marocains ? Cest faux ! Ceuta est une société multiculturelle : en plus des musulmans, il y a des juifs, des Asiatiques et des Africains. Et puis, les musulmans sont représentés au Conseil du gouvernement local, cela ne suffit pas ? Ceuta est déjà une ville autonome, elle doit rester sous souveraineté espagnole !. Quelques heures plus tôt, au quartier Principe Felipe (du nom du prince héritier), appelé aussi quartier musulman. Des bâtisses mal entretenues, une chaussée cabossée et un centre médical sous-équipé. Nous sommes loin de léclat du centre-ville. Dans un café où la gent féminine nest pas du tout représentée, les vieux jouent aux cartes et les jeunes fument des joints. Personne ici nira acclamer le roi. Pas le temps, je vais à Mdiq voir ma famille ; Moi, cest parce que je dois garder les enfants ; Moi, jai du travail, même si cest férié. Et il est vrai quici, avoir du travail, ce nest pas évident. On souffre de discrimination à lembauche et on est moins bien payés que les Espagnols à tâche égale. Que Sebta soit, territorialement, située au Maroc, ils nen doutent pas. De là à perdre leurs avantages, ils ne sont plus daccord. Pour lavenir, ils imaginent que Sebta devienne une principauté comme Monaco. Avant de partir, on demande une facture. En vain : le café na pas de patente. Retour en ville. Dans le bus, Mohamed, la soixantaine, né à Sebta : Vous savez, ici, il ne faut pas toujours dire ce quon pense. Il peut y avoir des représailles
. Arrivés à la pension, nos hôtes demandent quon noublie pas de dire que le taux de natalité des Marocains est le plus élevé de la ville. Avant de quitter Sebta, rencontre avec un jeune enseignant espagnol, né sur le continent européen. Il connaît bien Larache et Tanger pour y avoir travaillé en tant que coopérant et dit y retourner à chaque fois que son emploi du temps le lui permet. Même si la politique ne mintéresse pas, je me rends bien compte, en vivant ici, quil ny a pas dautre alternative que de revoir le statut de Ceuta et Melilla. Il imagine une principauté sous souveraineté conjuguée des deux royaumes, marocain et espagnol. Cest inévitable : Tanger Med va créer assez demplois et le port de Ceuta va être
détrôné !. Pour la suite, toute la suite, on verra bien. |
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Commentaire. Souveraineté à bascule
La virée dEl Rey a redéfini les relations maroco-espagnoles. Quelques jours à peine après la ballade heureuse de Sarko, où Monsieur le président nous a dit (à sa manière) que la France reste la France, même sans Chirac, Juan Carlos nous a aussi rappelé ce quon savait déjà : LEspagne reste lEspagne !. Le réchauffement entre Rabat et Madrid, palpable depuis que le Parti populaire a quitté les affaires, na rien changé de fondamental à la donne. Les deux royaumes sont liés par deux problèmes au moins : les présides de Sebta et Melilia, et le Sahara. Le ciel qui va de Rabat à Madrid est entaché des séquelles dune souveraineté à bascule. Sebta et Melilia sont deux villes marocaines sous souveraineté espagnole, le Sahara est un territoire marocain anciennement gouverné par lEspagne. On en est toujours là. Juan Carlos a tout compris quand il a choisi de visiter les deux présides au moment même où le Maroc fêtait le souvenir de la Marche verte. Rien de surprenant. LEspagne reste lEspagne ! El Rey se rapproche de son peuple et il est libre de déterminer où et quand, cest légitime. Le Maroc se met en colère, rappelle son ambassadeur et cest légitime aussi. Sans être aussi catastrophique que la crise de lîlot Leila, cet épisode a le mérite de remettre le problème de Sebta et Melilia sur la table, et il était temps. Des sources fiables nous assurent que Rabat savait (que le roi dEspagne allait se rendre dans les deux présides marocains), au moins depuis la visite quelques jours auparavant du prince Felipe. Sa réaction ultra-rapide semble le confirmer. Et tant pis si des Marocains, ou des musulmans, comme on les appelle en Espagne, nont rien compris à la colère du Maroc officiel.
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