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Par Youssef Mahla
Livre. LEgypte, version américaine
Après avoir sondé les zones obscures de la société égyptienne dans LImmeuble Yacoubian, lécrivain Alaa El Aswany sattaque aux tumultueuses relations arabo-américaines avec son dernier roman, Chicago. Avec un talent égal.
Depuis quelques années, un auteur iconoclaste fait souffler un air de fraîcheur sur la scène littéraire arabe. Dentiste en activité dans le centre du Caire, Alaa El Aswany occupe une position privilégiée pour qui veut raconter la société égyptienne de lintérieur, avec ses non-dits, ses peurs et ses soubresauts. Après avoir publié deux recueils de |
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nouvelles, cet homme de cinquante ans sest lancé depuis cinq ans dans lécriture romanesque, révélant une grande aisance dans lart du portrait. Premier roman de lauteur, publié en 2002 en arabe par lUniversité américaine du Caire, le phénomène LImmeuble Yacoubian a tout de même mis quatre ans à sexporter en français, bien après sa traduction anglaise en poche. Sorti en 2006, louvrage a été acclamé par la critique, qui y a vu une uvre sinscrivant dans la lignée du grand Naguib Mahfouz. Avec des centaines de milliers de livres vendus à travers la planète, El Aswany est aujourdhui l'auteur le plus traduit et le plus lu en Egypte. Après ce succès, son éditeur français, Actes Sud, lié à la littérature arabe depuis la reprise de la collection Sindbad (qui avait édité de grands auteurs arabes comme Naguib Mahfouz, Tayeb Salih ou Sonallah Ibrahim), na pas hésité à traduire le deuxième roman dEl Aswany
moins dun an après sa parution en arabe. Et déjà, on promet au deuxième opus une belle aventure.
Littérature du réel
La recette dEl Aswany est simple mais son effort fastidieux. Recueillant inlassablement, des mois durant, les détails pour donner forme à ses personnages, il laisse ensuite ces derniers vivre leur propre vie, comme ces gens quil rencontre chaque jour dans son cabinet dentaire. Une trivialité mise en scène, qui lautorise à traiter de tous les sujets sans lourdeur : corruption, montée de lislamisme, rigorisme, sexualité
Des thèmes qui trouvent un écho chez un lectorat lassé des feuilletons et de leur cortège de mélodrames sociaux, éludant au passage les questions qui fâchent, celles ayant trait au triptyque pouvoir, sexe et religion. Dans Le Monde des livres, Gilles Kepel rend compte du roman avec force éloges : Par la fécondité de sa veine, Alaa El Aswani évoque la tradition réaliste du roman populaire égyptien moderne (
) Mais là où le roman populaire ou le feuilleton diluent la critique sociale dans la chansonnette et folklorisent la misère pour la rendre souriante, Alaa El Aswani subvertit les canons de cette fiction convenue pour en faire un diagnostic sans concessions du drame que vit la société égyptienne d'aujourd'hui, et, au-delà, une bonne part du Moyen-Orient et du monde musulman. Pour réussir ce tour de force, Alaa El Aswany a choisi denchevêtrer de petites histoires personnelles dans un patchwork qui penche, par respect des règles dunicité, vers la tragédie classique. En ce sens, LImmeuble Yacoubian est le roman de la trivialité mise en scène. Le vieil édifice véritable héros du roman sous le toit duquel vit un assemblage hétéroclite, sans vraiment cohabiter, ressemble à toutes ces foules bigarrées que lon pourrait croiser dans nimporte quelle métropole arabe. Les rencontres entre les personnages se dessinent en accidents de parcours, dans le tumulte du Caire contemporain. Taha, fils du bawab (portier) de limmeuble, est recalé de lexamen de police pour avoir menti sur la profession de son père. Sa promise Boutaïna est en butte aux avances dinnombrables obsédés sexuels. Classique. Mais lorsque leur idylle est contrariée par leurs itinéraires divergents (la radicalisation de Taha qui rejoint les frères musulmans, tandis que Boutaïna sabandonne à sa situation de jeune fille pauvre), le récit prend une valeur quasi documentaire. Il y a aussi Hatem, journaliste homosexuel obligé de se cacher pour vivre sa différence, et dont légoïsme le pousse au plus profond désespoir. Mais le personnage central de cette fresque demeure Zaki Dessouki, un vieil aristocrate célibataire et lubrique, qui occupe une garçonnière depuis des décennies, vivant dans la nostalgie du temps des Européens davant la révolution de Nasser et de la bonne chère. Nouveau venu, larriviste El Fawli fait des affaires sous la tutelle du Pouvoir et sous une couverture de la piété, tout en cachant une deuxième femme. Voilà pour la radioscopie, par personnages interposés, de la société égyptienne dans ses différentes composantes.
Veine pamphlétaire
Dans Chicago, publié dans un premier temps comme un feuilleton dans lhebdomadaire Al Dostour (dont le rédacteur en chef Ibrahim Eissa est poursuivi en justice pour avoir fait état de rumeurs sur la santé du président Moubarak), Alaa El Aswany ne cache pas ses critiques du système politique égyptien. Certes, dans le portrait de la Little Egypt que constituent les étudiants et médecins égyptiens à lUniversité de Chicago, on retrouve de nombreux éléments de LImmeuble Yacoubian, transposé de lautre côté de lAtlantique, dans la ville où lauteur a lui-même suivi ses études de médecine. Des personnages hauts en couleurs tout dabord. Parmi eux, Chaïma la paysanne venue étudier lhistologie, après avoir décroché une bourse du gouvernement égyptien, et Tarek Hosseïb, étudiant brillant et ombrageux, avec lequel elle va découvrir lamour. Mais il y a également Ahmed Danana, faux étudiant et président de lassociation des étudiants égyptiens aux Etats-Unis, qui passe son temps à espionner ses compatriotes, en rêvant du jour où le président viendra rendre visite à ses enfants étudiants. À côté de ces personnages évoluent des autochtones, dont la variété est à limage de lAmérique daujourdhui, à la fois entité conquérante et terre hospitalière. Ces immigrés égyptiens vivent différemment le choc de leur rencontre avec lOccident, le réalisme ou, tout simplement, la différence : qui dans le déni de soi, qui dans le renfermement. Comme Mohammed Chaker, le professeur qui a tourné le dos à la dictature et tenté de construire une vie dexpatrié totalement intégré à sa société daccueil. Là encore, chacun des personnages de lécrivain se vit autant dans le regard des autres que dans lintrospection. Tressant avec délicatesse la toile des vies des uns et des autres, El Aswany reprend la même sincérité empreinte de tendresse. Les personnages sont nus, mais derrière eux, cest le portrait dune société schizophrène, à la fois extravertie et inquiète de son déracinement. |
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Adaptation. Au petit et grand écrans
LImmeuble Yacoubian, le premier roman dEl Aswany, a été rapidement porté à lécran par Marwan Hamed, avec une pléiade de stars égyptiennes. Adil Imam, épatant dans le rôle de Zaki Dessouki, et son propre fils, Mohammed Imam, qui campe le jeune Taha, sont les têtes daffiche masculines avec Nour El Sherif, particulièrement convaincant en affairiste sans scrupules. Côté femmes, la star Yousra se contente dun petit rôle. La véritable prouesse du film est davoir réussi à rendre, en trois (longues) heures, lesprit du roman sans succomber à la caricature et en évitant lobsession de lexhaustivité. Un seul regret, le personnage du journaliste Hatem, dont la profondeur est un peu écorchée à lécran. Le succès du long-métrage a été tel que son réalisateur la décliné en feuilleton, actuellement diffusé sur Al Aoula. Une parcours inévitable en Egypte, puisque plusieurs romans à succès (notamment la trilogie cairote de Naguib Mahfouz) ont trouvé le chemin du petit écran. On peut déjà parier sur une prochaine adaptation de Chicago... |
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