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Propos recueillis par
Karim Boukhari
Cinéma.
Abdelkader Lagtaâ. Laïc, moderne, dérangeant
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Abdelkader Lagtaâ
(TNIOUNI / NICHANE)
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Lauteur de Bidaoua (Les Casablancais) et Un Amour à Casablanca revient avec un nouveau film au propos toujours aussi moderne. Il nous explique son cinéma, mais aussi sa vision de la société marocaine et de ses nombreuses inhibitions.
Yasmina entre les hommes (et mes films)
Yasmina et les hommes est un peu la suite logique de mon avant-dernier film, Face à face, qui racontait déjà lhistoire dun couple en crise. Cest un film sur la capacité dautonomie de lindividu, sur ses rapports (de force) avec la société. Techniquement, les deux films |
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reposent sur la technique du plan-séquence, cest désormais la marque que je veux imprégner à mes films, et jai mis longtemps pour la trouver. Jusque-là, je ne mattardais pas vraiment sur le style. Un Amour à Casablanca ou La porte close, par exemple, étaient dabord mus par mon désir de mexprimer. Cétaient des films sur les tabous, sur la manière dont la tradition prend en otages les individus. Le style était secondaire
Le choix du plan-séquence nest pas un caprice, cest une invitation (pour le spectateur) à promener son regard sur tout le plan, à se rapprocher davantage des émotions des personnages, des individus. Cest une manière de rappeler aussi que le plus important, à la base, cest lindividu.
Le public a besoin dune prise en charge
et alors ?
Jai connu le succès public avec Un Amour à Casablanca. Mes derniers films nont pas bien marché, je crois que cest dabord une question de parti-pris et de démarche personnelle. Je fais des efforts pour écrire et réaliser mes films, le public aussi doit en faire pour pouvoir lire ces films. Il sagit dune exigence mutuelle et je nai ni la vocation, ni lenvie, de prendre le public en charge. Que chacun fasse sa part de boulot. Les bons films finissent toujours par trouver leur public.
La laïcité comme arme contre le tout religieux
Le problème qui se pose aujourdhui pour les intellectuels marocains est de savoir comment aborder tout ce qui est lié à la religion. La religion est une question intimidante. Lislam est la religion dEtat. Ce dernier en détient une forme dinterprétation, mais dautres forces font de plus en plus prévaloir leur propre lecture. Cela crée de la confusion, de la polémique, et quand on veut aller sur ce terrain-là, on est forcément perdant. Moi, je crois dabord à la liberté et la responsabilité individuelle. Je crois à la laïcité. Je crois à la tolérance et au droit à la différence sur la place publique. Si on croit vraiment à un Etat de droit au Maroc, ce sont ces valeurs-là quil faut défendre et mettre en avant. Ce serait plus simple si lEtat était laïc, condition sine qua non pour dépassionner la question de la religion et la réduire à des sphères strictement privées
Maroc 2007 : y a du mieux
En se basant sur la production cinématographique actuelle, le Maroc avance. Notre cinéma explore de nouvelles frontières : la thématique est plus riche, lesthétique se développe, tout cela est intéressant. Cest toute notre perception de la société, de ses enjeux, qui est devenue plus consistante. Cest, au final, le résultat dune relative détente au niveau de la liberté dexpression. Personnellement, ma démarche nest pas forcément daller vers les grandes causes nationales, je mintéresse plutôt à des questions liées à lindividu, à son contexte culturel, je zoome plus facilement sur les gens en rupture. Mais il y a, plus généralement, un élan qui parcourt transversalement le cinéma marocain. La quantité joue aussi un rôle, parce que plus on produit et écrit de films, plus on va vers la qualité.
Identité plurielle, où es-tu ?
Notre pays est jeune, son cinéma aussi. Cest ce qui explique certaines réactions dimpatience, parfois de pure confusion. Mais je suis convaincu que lon finira bien par sattaquer aux mythes fondateurs de ce pays. Il y a des questions qui atterriront tôt ou tard dans notre cinéma. Qui sommes-nous ? Autour de quoi sarticule notre sentiment didentité, dappartenance ? Quel est notre vrai regard, sans fard ni censure, sur le Pouvoir ? Quen est-il des codes de notre vie sociale ? Quel est notre rapport au passé et à la mémoire, à largent, à la sexualité, etc ? Il y a un peu de lanthropologie sociale et culturelle là-dedans. Toutes ces questions nous interpellent dans nos écrits, pas encore dans nos images. En tout cas, pas assez. Mais à un moment donné, on dépassera bien lanecdotique pour aller, de plus en plus, vers la profondeur des choses.
On va moins en salle, mais on écrit mieux
Il y a moins de salles de cinéma, et moins de public qui va dans ces salles. Cest un danger pour la survie de lindustrie cinématographique, mais cest aussi une chance. Car cela encourage les uns et les autres à explorer dautres formes décriture (cinématographique). Quand lobsession du public baisse, le cinéaste, lartiste, revient vers lui-même et il se pose moins la question de la lisibilité de son uvre.
Briser les tabous, repousser les barrières
Au moment de faire Bidaoua (Les Casablancais), mon but était de titiller la censure. Je voulais montrer quil était possible de questionner le Pouvoir dans ses fondements politique et religieux. Ce film a été tourné sous Hassan II et, aujourdhui, on a basculé vers autre chose. Maintenant que lespace des libertés est quand même plus intéressant, je me tourne vers les destins individuels, existentiels. Le Pouvoir est toujours présent, mais dune manière plus abstraite, moins politique. Le Pouvoir, dans la vie quotidienne, cest la religion qui investit notre champ actif, voire mental. Et cest la famille, bien sûr.
Le retour des néo-conservateurs
Le débat qui secoue notre société relève quasiment de la confrontation. Encore une fois, la religion est un moteur de ce débat, parce que cest en son nom que des groupes dindividus essaient de retraditionnaliser notre vie. Cette attitude de tuteur tend à déresponsabiliser les gens, à gommer leur individualité. Cest de lignorance, et cest dangereux. Cest même aujourdhui lune des principales menaces qui pèsent sur notre avenir et pourraient le plomber. Jessaie toujours dévoquer cet aspect des choses dans mes films. Sur Yasmina et les hommes, cest la fille du personnage principal qui joue un peu le rôle du vigile, du gardien de la morale. |
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Rétrospective. Filmo express
1979. Cendres du clos : film collectif co-réalisé avec Mohamed Reggab et Saâd Chraïbi.
1991. Un Amour à Casablanca : chronique urbaine autour de la vie amoureuse dune jeune femme (Mouna Fettou, dans son premier rôle au cinéma).
1993. La Porte close : les doutes dun jeune instituteur (Mohamed Zouheir) confronté à des difficultés tant professionnelles que personnelles. Le film comporte quelques scènes dites choc, qui mettent à mal les commissions de censure. Il traîne aussi nombre de problèmes financiers qui en retardent la sortie de plusieurs années.
1999. Bidaoua (ou Les Casablancais) : fresque en triptyque de trois couples casablancais. Pour la première fois, un film marocain aborde (plutôt intelligemment) la question de lintégrisme religieux, via le comportement dun enfant à lécole. Le film évoque au passage le sujet de Tazmamart et passe en revue toute la gamme des peurs du Marocain face à ladministration. Belle réussite.
2002. Face à face : un couple en crise, obligé dentreprendre un voyage initiatique. Le film offre à Sanaâ Alaoui son premier rôle au cinéma.
2007. Yasmina et les hommes : une femme demande le divorce et nattend pas de lobtenir pour mener une vie de femme libre, non sans dangers. Actuellement en salles à Casablanca, Marrakech et Tanger. |
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