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Abdelkader Lagtaâ. Laïc, moderne, dérangeant
N° 298
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Karim Boukhari

Cinéma.
Abdelkader Lagtaâ. Laïc, moderne, dérangeant

Abdelkader Lagtaâ
(TNIOUNI / NICHANE)

L’auteur de Bidaoua (Les Casablancais) et Un Amour à Casablanca revient avec un nouveau film au propos toujours aussi moderne. Il nous explique son cinéma, mais aussi sa vision de la société marocaine et de ses nombreuses inhibitions.


Yasmina entre les hommes (et mes films)
Yasmina et les hommes est un peu la suite logique de mon avant-dernier film, Face à face, qui racontait déjà l’histoire d’un couple en crise. C’est un film sur la capacité d’autonomie de l’individu, sur ses rapports (de force) avec la société. Techniquement, les deux films
reposent sur la technique du plan-séquence, c’est désormais la marque que je veux imprégner à mes films, et j’ai mis longtemps pour la trouver. Jusque-là, je ne m’attardais pas vraiment sur le “style”. Un Amour à Casablanca ou La porte close, par exemple, étaient d’abord mus par mon désir de m’exprimer. C’étaient des films sur les tabous, sur la manière dont la tradition prend en otages les individus. Le style était secondaire…
Le choix du plan-séquence n’est pas un caprice, c’est une invitation (pour le spectateur) à promener son regard sur tout le plan, à se rapprocher davantage des émotions des personnages, des individus. C’est une manière de rappeler aussi que le plus important, à la base, c’est l’individu.

Le public a besoin d’une prise en charge… et alors ?
J’ai connu le succès public avec Un Amour à Casablanca. Mes derniers films n’ont pas bien marché, je crois que c’est d’abord une question de parti-pris et de démarche personnelle. Je fais des efforts pour écrire et réaliser mes films, le public aussi doit en faire pour pouvoir lire ces films. Il s’agit d’une exigence mutuelle et je n’ai ni la vocation, ni l’envie, de prendre le public en charge. Que chacun fasse sa part de boulot. Les bons films finissent toujours par trouver leur public.

La laïcité comme arme contre le tout religieux
Le problème qui se pose aujourd’hui pour les intellectuels marocains est de savoir comment aborder tout ce qui est lié à la religion. La religion est une question intimidante. L’islam est la religion d’Etat. Ce dernier en détient une forme d’interprétation, mais d’autres forces font de plus en plus prévaloir leur propre lecture. Cela crée de la confusion, de la polémique, et quand on veut aller sur ce terrain-là, on est forcément perdant. Moi, je crois d’abord à la liberté et la responsabilité individuelle. Je crois à la laïcité. Je crois à la tolérance et au droit à la différence sur la place publique. Si on croit vraiment à un Etat de droit au Maroc, ce sont ces valeurs-là qu’il faut défendre et mettre en avant. Ce serait plus simple si l’Etat était laïc, condition sine qua non pour dépassionner la question de la religion et la réduire à des sphères strictement privées…

Maroc 2007 : y’ a du mieux
En se basant sur la production cinématographique actuelle, le Maroc avance. Notre cinéma explore de nouvelles frontières : la thématique est plus riche, l’esthétique se développe, tout cela est intéressant. C’est toute notre perception de la société, de ses enjeux, qui est devenue plus consistante. C’est, au final, le résultat d’une relative détente au niveau de la liberté d’expression. Personnellement, ma démarche n’est pas forcément d’aller vers les grandes causes nationales, je m’intéresse plutôt à des questions liées à l’individu, à son contexte culturel, je zoome plus facilement sur les gens en rupture. Mais il y a, plus généralement, un élan qui parcourt transversalement le cinéma marocain. La quantité joue aussi un rôle, parce que plus on produit et écrit de films, plus on va vers la qualité.

Identité plurielle, où es-tu ?
Notre pays est jeune, son cinéma aussi. C’est ce qui explique certaines réactions d’impatience, parfois de pure confusion. Mais je suis convaincu que l’on finira bien par s’attaquer aux mythes fondateurs de ce pays. Il y a des questions qui atterriront tôt ou tard dans notre cinéma. Qui sommes-nous ? Autour de quoi s’articule notre sentiment d’identité, d’appartenance ? Quel est notre vrai regard, sans fard ni censure, sur le Pouvoir ? Qu’en est-il des codes de notre vie sociale ? Quel est notre rapport au passé et à la mémoire, à l’argent, à la sexualité, etc ? Il y a un peu de l’anthropologie sociale et culturelle là-dedans. Toutes ces questions nous interpellent dans nos écrits, pas encore dans nos images. En tout cas, pas assez. Mais à un moment donné, on dépassera bien l’anecdotique pour aller, de plus en plus, vers la profondeur des choses.

On va moins en salle, mais on écrit mieux
Il y a moins de salles de cinéma, et moins de public qui va dans ces salles. C’est un danger pour la survie de l’industrie cinématographique, mais c’est aussi une chance. Car cela encourage les uns et les autres à explorer d’autres formes d’écriture (cinématographique). Quand l’obsession du public baisse, le cinéaste, l’artiste, revient vers lui-même et il se pose moins la question de la lisibilité de son œuvre.

Briser les tabous, repousser les barrières
Au moment de faire Bidaoua (Les Casablancais), mon but était de titiller la censure. Je voulais montrer qu’il était possible de questionner le Pouvoir dans ses fondements politique et religieux. Ce film a été tourné sous Hassan II et, aujourd’hui, on a basculé vers autre chose. Maintenant que l’espace des libertés est quand même plus intéressant, je me tourne vers les destins individuels, existentiels. Le Pouvoir est toujours présent, mais d’une manière plus abstraite, moins politique. Le Pouvoir, dans la vie quotidienne, c’est la religion qui investit notre champ actif, voire mental. Et c’est la famille, bien sûr.

Le retour des néo-conservateurs
Le débat qui secoue notre société relève quasiment de la confrontation. Encore une fois, la religion est un moteur de ce débat, parce que c’est en son nom que des groupes d’individus essaient de “retraditionnaliser” notre vie. Cette attitude de tuteur tend à déresponsabiliser les gens, à gommer leur individualité. C’est de l’ignorance, et c’est dangereux. C’est même aujourd’hui l’une des principales menaces qui pèsent sur notre avenir et pourraient le plomber. J’essaie toujours d’évoquer cet aspect des choses dans mes films. Sur Yasmina et les hommes, c’est la fille du personnage principal qui joue un peu le rôle du “vigile”, du gardien de la morale.



Rétrospective. Filmo express

1979.
Cendres du clos : film collectif co-réalisé avec Mohamed Reggab et Saâd Chraïbi.
1991. Un Amour à Casablanca : chronique urbaine autour de la vie amoureuse d’une jeune femme (Mouna Fettou, dans son premier rôle au cinéma).
1993. La Porte close : les doutes d’un jeune instituteur (Mohamed Zouheir) confronté à des difficultés tant professionnelles que personnelles. Le film comporte quelques scènes dites “choc”, qui mettent à mal les commissions de censure. Il traîne aussi nombre de problèmes financiers qui en retardent la sortie de plusieurs années.
1999. Bidaoua (ou Les Casablancais) : fresque en triptyque de trois couples casablancais. Pour la première fois, un film marocain aborde (plutôt intelligemment) la question de l’intégrisme religieux, via le comportement d’un enfant à l’école. Le film évoque au passage le sujet de Tazmamart et passe en revue toute la gamme des peurs du Marocain face à l’administration. Belle réussite.
2002. Face à face : un couple en crise, obligé d’entreprendre un voyage initiatique. Le film offre à Sanaâ Alaoui son premier rôle au cinéma.
2007. Yasmina et les hommes : une femme demande le divorce et n’attend pas de l’obtenir pour mener une vie de “femme libre”, non sans dangers. Actuellement en salles à Casablanca, Marrakech et Tanger.

 
 
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