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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

‘‘Les choses doivent etre claires’’

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

En guise d’interview “transparente”, les conseillers royaux se sont livrés à un formidable exercice de langue de bois.


C’est une première. Les conseillers royaux Abdelaziz Meziane Belfqih et Mohammed Moâtassim ont accordé, le week-end, deux interviews simultanées à deux quotidiens (Al Ahdath Al Maghribiya et Aujourd’hui Le Maroc). Ils y ont déploré le “défaut de professionnalisme” de la presse marocaine, coupable d’avoir mal rapporté les évènements qui ont précédé la désignation du gouvernement.

Pour rappel, la presse avait quasi unanimement présenté ces évènements comme suit : après un mois d’agitation politicienne, le Premier ministre Abbas El Fassi n’était toujours pas arrivé à mettre les partis d’accord sur un gouvernement. M. Meziane Belfqih était alors intervenu en remettant à M. El Fassi une liste agréée par le roi Mohammed VI. Et c’est cette liste qui – après quelques ultimes retouches pour cause de fronde inattendue du Mouvement populaire – est “passée”. Sauf que la presse, à en croire M. Meziane Belfqih, n’aurait rien compris. “Le rôle des conseillers, a-t-il déclaré, a été celui de fidèles messagers de Sa Majesté auprès du Premier ministre désigné, loin de toute tentative d’influence, d’orientation ou de décision. Les choses doivent être claires”.

En effet, les choses doivent être claires. Allons-y donc clairement : ce que la presse a écrit, c’est que le soir du 27 ramadan dernier, à la mosquée de la Qaraouiyine, à Fès, Abdelaziz Meziane Belfqih a remis à Abbas El Fassi un document écrit sur lequel figurait une liste de noms et d’affectations ministérielles, et lui a dit que cette liste avait la bénédiction royale. À aucun moment dans son interview, M. Belfqih n’a clairement nié cet épisode. Bien sûr, le conseiller royal ne faisait là que remplir son rôle de “fidèle messager” du roi. Bien sûr, un “message” de ce type n’est pas explicitement prévu par la Constitution, et notamment pas son article 24, qui stipule que “sur proposition du Premier ministre, le Roi nomme les autres membres du gouvernement”. Mais on ne peut pas tout prévoir en une phrase, n’est-ce pas ? Rien n’interdit au roi d’envoyer (via un de ses conseillers) un “message” au Premier ministre, lui suggérant ce qu’il est censé “proposer”. Vu le pouvoir constitutionnel et coutumier extraordinaire du roi du Maroc, et vu la personnalité plus qu’obéissante de Abbas El Fassi, comment ce “message de suggestion” pouvait-il être considéré autrement que comme un ordre ? Surtout qu’El Fassi lui-même a déclaré dans une réunion du bureau politique de son parti, juste après cette rencontre fatidique à la Qaraouiyine : “Voici la liste qu’on m’a transmise, et je ne veux aucun commentaire là-dessus”. Gaffe à la Abbas ? Même pas. Il était obligé de dire ça, le bougre, pour plier l’affaire – autrement, c’était parti pour de nouvelles tractations interminables...

Je l’ai déjà écrit ici même, cette méthode n’était pas démocratique. Mais – je l’ai écrit aussi – c’était sans doute, vu l’incurie du premier ministre et de ses pairs, la seule méthode sensée à appliquer ; et le roi, fort de sa légitimité constitutionnelle de “garant de la continuité de l’Etat” (article 19, pas 24), avait parfaitement le droit de procéder ainsi. Il en avait même le devoir, pour éviter au Maroc une crise institutionnelle qui ne lui aurait sûrement pas fait de bien. Mais pourquoi Mohammed VI n’a-t-il donc pas revendiqué tout cela ? Cela aurait eu incontestablement plus de “gueule” que d’“autoriser” ses conseillers (le mot est de M. Belfqih) à aller au casse-pipe médiatique en niant des évidences...

Cette interview, ont dit les deux conseillers, inaugure une nouvelle ère de “transparence” entre le cabinet royal et la presse. Mais puisque “les choses doivent être claires”, répondons-leur clairement : non, Messieurs, ce n’était rien d’autre qu’un formidable exercice de langue de bois, qui n’a dupé personne. À commencer, sans doute, par vous-mêmes. Dommage, quand même...

 
 
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