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Par Nadia Lamlili
Administration. Drôles de certificats
Certificats de vie, de nationalité, de célibat, dindigence, etc. Notre administration foisonne de documents aux intitulés étranges, parfois surréalistes, et à lutilité plus que contestable. En voici un aperçu.
Plus quun cours magistral de droit public, une petite visite dans les archives de nos mouqataâte permettrait au néophyte de faire connaissance avec le système administratif marocain. Cest là quil est en effet possible de découvrir les certificats et les attestations les plus étranges, dont lintitulé est déjà tout un programme : certificat de vie, |
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attestation de célibat, certificat de nationalité
Des documents que le ministère de lIntéreur a pris soin de classer dans une mystérieuse rubrique, appelée divers. Et pour cause : la plupart sont une pure invention de ladministration, sans véritable base juridique. Florilège, loin dêtre exhaustif.
Certificat de bonnes murs
Non, ce certificat na rien à voir avec la fameuse fiche anthropométrique, que tout citoyen peut demander au commissariat de police du quartier pour justifier dun casier judiciaire vierge ! Le document dont il est question ici est, lui, délivré par lautorité locale et signé par le caïd en personne. Et il est (presque) spécifiquement exigé aux femmes marocaines désirant sinstaller dans certains pays du Golfe, réputés très à cheval sur la moralité. Le hic, cest que ce document administratif na aucune base juridique ! Il ne doit en fait son existence (ou plutôt son invention) quà la demande expresse des pays hôtes concernés. Comme beaucoup dautres documents, ce certificat fait partie des pouvoirs discrétionnaires des caïds, appelés à trouver des solutions concrètes aux problèmes de la population, souvent indépendamment des textes en vigueur, nous explique Abdellah Harsi, professeur de droit public à lUniversité de Fès. En effet, les prérogatives des caïds leurs permettent parfois de concevoir des documents ad hoc pour répondre à une demande spécifique, aussi inhabituelle ou insolite soit-elle. Dans le cas despèce, le document administratif a été créé pour répondre à la demande des autorités saoudiennes, qui lexigent de toute ressortissante marocaine désirant sinstaller durablement dans leur pays. Il ny a dailleurs aucun formulaire ni imprimé standard correspondant à un certificat de bonnes murs : le document est rédigé sur une simple feuille blanche, plus rarement imprimé via un ordinateur. Son contenu ? Une simple lettre de recommandation paraphée par le caïd, sur laquelle il atteste que telle personne jouit dune bonne réputation dans le quartier. Et souvent, le fonctionnaire ne fait pas le difficile. Il est en effet rare que le fonctionnaire refuse de délivrer un tel document, quand bien même la personne concernée est de murs légères. Pour des certificats de ce genre, on préfère évidemment montrer une certaine souplesse et aider nos compatriotes, confie un officier détat civil.
Certificat médical prénuptial
Depuis 2004, tout couple projetant de convoler en justes noces doit dabord justifier dun certificat médical, attestant quaucun des deux tourtereaux nest atteint dune maladie contagieuse (MST, toxoplasmose, rubéole
). Objectif : épargner aux futurs époux les risques de contamination, qui peuvent aussi rejaillir sur la santé dune éventuelle descendance. Sauf que si lintention est louable, elle reste le plus souvent à létat
dintention. En effet, dans la réalité, nombreux sont les médecins qui délivrent le certificat prénuptial sans procéder au moindre examen, ni demander la moindre analyse. Parfois, la présence des personnes concernées nest même pas requise !
Dans le cadre de notre investigation, nous nous sommes présentés dans un centre public de santé, munis de la carte didentité dune jeune fille. Le médecin du centre sest contenté de recopier sur un formulaire le nom et le numéro de la CIN, avant dapposer son cachet sur le certificat tant convoité
sans poser la moindre question sur létat de santé de la fiancée, ni sur notre lien de parenté avec elle. Il aura suffi dun billet de 50 DH pour quune mesure de santé publique se transforme en formalité vide de sens.
Et même quand le médecin fait du zèle, il se contente dun examen sommaire, qui ne peut ni confirmer ni infirmer lexistence dune quelconque pathologie. Quelle est donc lutilité de ce certificat obligatoire, dont la valeur scientifique est proche du zéro ? Obliger les gens à faire des analyses ne sert quà compliquer la procédure du mariage. Les Marocains nont pas tous les moyens de payer un examen en bonne et due forme, explique ce médecin casablancais. Cela permet surtout à quelques médecins et infirmiers du secteur public de boucler leur fin de mois, juge, pour sa part, ce jeune homme qui simpatiente dans le couloir dun hôpital.
Certificat de nationalité
Détrompez-vous : votre carte didentité nationale ou votre passeport ne suffisent pas à prouver que vous êtes réellement de nationalité marocaine. Cest ainsi que lentend ladministration marocaine, pour qui le passeport nest quun document de voyage et la carte didentité peu fiable, car elle peut être facilement contrefaite, nous déclare, sans ciller, un officier détat civil. Quand ladministration est la première à douter de la fiabilité des documents quelle délivre, où va-t-on ? La carte didentité et le passeport ne sont pas suffisants pour prouver la nationalité. Ils ne disent ni pourquoi, ni comment vous êtes Marocain, argumente un juriste. Ce raisonnement seffondre comme un château de cartes, lorsquon découvre que, dans les faits, lobtention dun certificat de nationalité est une simple formalité. Aucune véritable enquête sur lorigine du demandeur nest effectuée. Le requérant se contente denvoyer sa demande au Tribunal de première instance, accompagnée dun certificat de résidence, dune copie légalisée de sa CIN, dun extrait dacte de naissance et dune copie de son casier judiciaire. Il obtient alors son certificat dans un délai de trois jours. Grosso modo, le ministère de la Justice, via le Parquet, ne fait quapposer son cachet, en se basant sur les pièces fournies. Lextrait dacte de naissance est en soi une preuve de nationalité, nous explique Abdellah Harsi, professeur de droit public. Puisque les étrangers nés au Maroc obtiennent cet extrait de leurs consulats et non dune administration marocaine. Doù la question : à quoi sert un certificat, si un simple extrait dacte de naissance suffit ?
Certificat de vie
Javais envoyé à mon assureur le certificat de naissance de mon enfant, pour quil puisse bénéficier de la couverture médicale, raconte ce jeune père. Quelques jours plus tard, il ma rappelé pour me demander un certificat de vie du nouveau-né. Mais cest complètement surréaliste !. Que dirait alors ce retraité qui, allant senquérir de sa pension, bloquée depuis des mois, sest vu exiger un certificat de vie par lemployé dune caisse de retraites. Je lui ai répondu que jétais devant lui, en chair et en os. Mais il na voulu rien entendre, exigeant le document délivré par la mouqataâ, raconte le vieil homme. Le plus cocasse, cest que lemployé na pas tort : sans ce fameux bout de papier, il est impossible de prouver sa propre existence administrative, même avec le renfort de différents papiers didentité. Dans les arrondissements, on justifie cette bizarrerie administrative par le fait que certaines personnes, surtout dans les campagnes, oublient de signaler aux autorités locales le décès, comme les naissances, au sein de la famille. Soit. Sauf que la procédure de délivrance du document en question est pour le moins critiquable. En principe, le moqaddem, qui a ici droit de vie ou de mort sur ses administrés, est censé effectuer une enquête minutieuse sur le requérant et sa famille. Mais le plus souvent, il se contente de demander à ce dernier une déclaration sur lhonneur attestant quil est bien en vie. La déclaration est ensuite simplement légalisée (moyennant 20 DH), pour servir de base au certificat délivré par le moqaddem. Entre nous, une signature sur un formulaire pourrait suffire
Certificat dindigence
Introduit par le protectorat français, le certificat dindigence était accordé aux personnes nécessiteuses, pour leur permettre de bénéficier gratuitement (ou à des tarifs préférentiels) de soins médicaux. Au lendemain de lindépendance, lEtat marocain la reconduit pour assurer la gratuité des actes médicaux et de lenseignement, mais aussi pour organiser la distribution daides en nature (principalement des denrées alimentaires). Depuis, lutilisation de cette attestation de pauvreté a été largement dévoyée. Le problème, cest que les conditions de son octroi restent pour le moins obscures. Question : sur quels critères se base-t-on pour qualifier une personne dindigente, pour reprendre le jargon administratif ? Ne cherchez pas : aucun texte juridique nest là pour donner une réponse exacte. Du coup, on se rabat sur le système D. La règle veut que le seuil de revenus de la personne indigente ne dépasse pas 1000 DH par mois, révèle un officier détat civil. Oui, mais comment peut-on calculer les revenus dun ménage dans un pays où pullulent les emplois informels, parfois très lucratifs, échappant à toute possibilité de vérification ? En pratique, le certificat dindigence relève de la compétence du caïd, qui le délivre sur la base dune enquête effectuée par le moqaddem, dont lobjectivité nest pas à toute épreuve. Résultat, le document est souvent accordé de manière arbitraire : sans être vraiment dans le besoin, des personnes réussissent encore à lobtenir dans les arrondissements, via la corruption ou plus simplement un réseau de connaissances. Et ce trafic de privilèges coûte très cher au budget de lEtat : rien quen 2006, le CHU de Casablanca a comptabilisé 180 millions de dirhams de manque à gagner, à cause de lutilisation massive et souvent abusive de ce certificat.
Certificats de célibat et de fiançailles
Même sils ont des intitulés différents, ces deux documents ont la même fonction : attester quune personne est libre de tout engagement marital. Le premier certificat, qui existe depuis des décennies, est né suite à la demande de ladministration, qui lexige pour
des concours daccès à la fonction publique. En revanche, le deuxième document, censé prouver officiellement les fiançailles, a été imposé aux futurs couples par le nouveau Code de la famille (il existait avant, mais à titre facultatif). Dans lesprit du législateur, ce certificat de fiançailles est un gage de fidélité, qui permet de certifier que telle personne est célibataire et quelle compte bien se marier avec telle autre personne, qui a le même statut. Théoriquement, linitiative est louable, puisque lobjectif des deux documents est déviter les cas de polygamie clandestine. Cest sur le terrain que les choses se gâtent. Il suffit à une personne désirant se remarier discrètement de disposer dun second lieu de résidence, et donc de changer darrondissement, pour obtenir sans difficulté les deux certificats. Le cas dune Casablancaise, qui a pu prendre un second époux, renseigne sur la perméabilité du système. Pire, la jeune femme a même eu un enfant de ce second mariage, quelle a pu tout aussi facilement inscrire sur le livret détat civil.
Certificat de continuité de la vie conjugale
Pas à une absurdité près, ladministration marocaine a inventé des attestations qui viennent simmiscer jusque dans les alcôves des citoyens. Cest le cas du certificat de continuité de la vie conjugale et du certificat de non-divorce. De prime abord, les deux certificats attestent de la même chose. Mais au sein de ladministration, on fait bien le distinguo entre les deux : le premier est délivré aux femmes désirant rejoindre leur mari
en Italie. Pour les autorités de ce pays, un acte de mariage marocain ne suffit pas à prouver une vie conjugale, et il est nécessaire dy adjoindre une attestation administrative. Démarche vaine, puisque cette dernière prend pour base les déclarations de la demandeuse !
Quant au certificat de non-divorce, il est exigé par les caisses de retraite aux veuves qui veulent continuer à encaisser les pensions de leurs défunts maris. Là encore, lobjectif est de lutter contre la fraude. Sauf que les cas de morts qui divorcent, on nen connaît pas beaucoup ! |
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