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Par Abdellah Tourabi
Histoire. Un fqih à Paris
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En 1845, Moulay Abderrahman
décida denvoyer une délégation
découvrir la France. Mohamed
Al Saffar en faisait partie.
(DR)
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En 1845, un lettré marocain est dépêché en France par le sultan Moulay Abderrahman. Il en revient avec un précieux manuscrit, relatant les particularités politiques, culturelles et sociales de lHexagone. Edifiant.
Août 1844. Les troupes du Maréchal Bugeaud, lancées à la poursuite de lEmir Abdelkader, traversent les frontières entre lAlgérie et le Maroc, et infligent une cinglante défaite à larmée du sultan Moulay Abderrahman. La débâcle de la bataille dIsly annonce le début dun long processus daffaiblissement de lEtat marocain et de capitulations |
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successives, dont le Traité de Fès, établissant le protectorat, sera laboutissement. Pour lélite marocaine, la défaite contre larmée française appelait des explications. Le secret de lécrasante puissance des Nazaréens et de la faiblesse des musulmans devait être percé. Pour une partie de cette élite, il était temps de mettre fin à la politique isolationniste du Maroc, prônée par le sultan Moulay Soulimane et son successeur Moulay Abderrahman, et dentreprendre la découverte de lennemi français. Cest dans cette optique que ce dernier décida denvoyer une délégation en France, pour rencontrer le roi Louis-Philippe ainsi que les membres de son gouvernement. À la tête de cette délégation, le sultan désigne le jeune Abdelkader Achâach, gouverneur de Tétouan et descendant dune grande famille andalouse. Le groupe démissaires comprend également un autre descendant de ces Andalous cultivés, qui ont trouvé refuge dans la ville de Tétouan, fuyant les affres de la Reconquista espagnole : le fqih Mohammed Al Saffar. Ce jeune lettré, qui deviendra grand vizir quelques années plus tard, avait la charge de rapporter fidèlement le déroulement du voyage et détablir un rapport à lattention du sultan. Tâche dont Mohammed Al Saffar sacquitta brillamment, en relatant avec minutie et force détails son périple français. Son récit constitue un classique de Adab Al Rihla (La littérature de voyage), dont un autre Marocain, Ibn Batouta, est une figure de proue.
Le Grand voyage
Dans ce manuscrit, qui a traversé des décennies danonymat avant dêtre édité (lire encadré), Mohammed Al Saffar note tout. Du début du voyage jusquau retour de la délégation au Maroc. Pendant les trois mois qua duré son séjour en France (de décembre 1845 à février 1846), le jeune fqih noircit les pages de son registre avec la foultitude dinformations quil recueille, du prix de la baguette de pain au budget du gouvernement, de la description des marchés à celle du palais royal. Il pousse le sens de lobservation et du détail jusquà compter
le nombre de chandelles allumées lors dun dîner offert par le roi Louis-Philippe !
Il consacre même un chapitre entier à la cuisine française et aux règles de bienséance, sans être totalement conquis par la gastronomie française, à laquelle il dit préférer les plats marocains. De temps à autre, décrivant certaines pratiques françaises, Al Saffar se laisse aller à un certain humour, comme lorsquil commente les longues balades des Parisiens sur les boulevards de la ville, comme sils avaient perdu quelque chose quil fallait trouver. Toutefois, cette description détaillée et les remarques fournies par Al Saffar convergent pour livrer une explication précise de la supériorité des francisse sur les musulmans et les Marocains en particulier : pour lui, cest lorganisation politique, lordre social et le développement technique qui sont à lorigine de cette suprématie. Linfluence dIbn Khaldoun sur Al Saffar est évidente, notamment au niveau de la place accordée à la structure politique, à la puissance militaire et à la prospérité économique pour expliquer la domination dune dynastie ou dune civilisation sur les autres.
Dans une longue et précise description dun défilé militaire, organisé sur le Champ de Mars pour accueillir la délégation marocaine (mais également pour limpressionner), Mohammed Al Saffar ne dissimule pas son amertume et sa colère. Cest dailleurs lune des rares fois, dans ce récit, où il se départit de sa neutralité clinique et laisse transparaître ses sentiments et son regard personnel. Pour lui, la puissance des Français ne réside pas dans la nature de leur religion, mais dans la rigueur de leur organisation (Nizam). Il cite la justice, légalité de tous devant la loi et le respect du mérite comme sources de cette puissance. Le courage des soldats français dans les batailles sexplique aussi, selon lui, par le fait que ces soldats savent pourquoi ils se battent et ce quils défendent, et car personne na peur quun bien lui appartenant ne soit convoité ou arraché par un autre Français. Un bref passage, tendu comme un miroir au Makhzen de lépoque pour se contempler. Passage prémonitoire puisque, quelques années plus tard, le chef de la délégation marocaine, le pacha Abdelkader Achâach, sera arrêté, emprisonné ainsi que toute sa famille, alors que sa fortune personnelle a été mangée par le Makhzen, selon lexpression consacrée à lépoque.
Un observateur admiratif
Souvent, le récit dAl Saffar laisse transparaître de ladmiration pour cette civilisation infidèle, non seulement dans son aspect technique, mais aussi culturel et social. Dans une cocasse description dune fête mondaine parisienne, le fqih se laisse emporter par un élan de galanterie et livre un portrait passionné des femmes parisiennes, de leur beauté et de leur raffinement. Il explique ainsi, sans tartufferie ni indignation pudibonde, comment les femmes fréquentent les mêmes endroits que les hommes, travaillent à côté des hommes, partagent les mêmes loisirs, le tout dans un respect mutuel, sans que Satan ne soit leur troisième. Toutefois, Mohammed Al Saffar sattache généralement à son rôle de strict rapporteur : il se garde bien de préconiser un modèle, de prescrire une solution ou de proposer des réformes politiques ou sociales inspirées de la France. Une posture regrettable, quand on la compare à celle dun autre lettré arabe, lEgyptien Rifaâ Al Tahtawi, qui avait séjourné quelques années avant lui à Paris. Imam dune délégation égyptienne envoyée en 1826 à Paris par le pacha Mohammed Ali, Al Tahtawi a profité de son séjour pour rédiger un ouvrage qui le placera au panthéon des grands réformateurs arabes. Dans Lor de Paris, il livre une analyse plus fournie des institutions politiques ainsi que du système éducatif français, en préconisant ladoption de ce modèle pour sortir lEgypte de sa léthargie, sans la détacher pour autant de son identité et de son héritage culturel et historique. Le livre dAl Tahtawi a marqué le début de la Nahda (la renaissance) dans le monde arabe. À la décharge du fqih marocain, il navait séjourné que deux mois à Paris, alors que limam égyptien y était resté cinq longues années. Ce qui na pas empêché Mohammed Al Saffar de livrer un récit riche en détails et en informations. Bien mieux quun guide touristique ou une carte postale parisienne, achetée à Saint-Michel ou à Montmartre. |
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Edition. Le manuscrit dépoussiéré
Après son retour au Maroc, Mohammed Al Saffar sest attelé rapidement à la rédaction de ce livre pour répondre à une demande que lon ne pourrait refuser, pour reprendre lexpression de lauteur. Lallusion est faite à une commande, vraisemblablement personnelle, du sultan Moulay Abderrahman. Mohammad Al Saffar a terminé la rédaction en septembre 1846 et le manuscrit fut remis au sultan avant dêtre déposé à la bibliothèque royale, une institution qui regorge de trésors historiques et de manuscrits dune valeur inestimable. Plus dun siècle après, lhistorien marocain Mohammed El Manouni attire lattention de Susan Miller, une jeune chercheuse américaine en histoire, sur ce manuscrit anonyme. Celle-ci entreprend alors de dépoussiérer ce texte et lui consacre une thèse, publiée en 1992 sous le titre de Disorienting Encounters : Travels of a Moroccan Scholar in France in 1845-1846. Cest grâce au travail de Miller que le voyage de Mohammed Al Saffar a retrouvé le chemin des librairies marocaines, à travers une traduction de Khalid Bensghir, qui vient dêtre publiée par lInstitut arabe de recherche et dédition (AIRP), basé au Liban. Dailleurs, on lira avec grand intérêt la note introductive du livre, pour saisir le regard du fqih Mohammed Al Saffar sur la France, ses institutions et sa culture. |
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