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N° 298
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Quand ZB a vu des photos de sa sœur sur Facebook, il a essayé de les supprimer.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Depuis presque une semaine, Zakaria Boualem dispose d'une page dans Facebook, et sa vie a changé. Il a pour habitude de considérer ce genre d'outils sociaux avec la plus grande circonspection. Il hait les blogs, évite les forums, snobe Myspace, et vit très bien comme ça. Mais là, pour essayer, il s'est mis à Facebook. Parce que ses amis insistaient, par esprit de contradiction avec lui-même, et aussi parce qu'il a l'impression, mine de rien, de sortir de son temps. On va expliquer un peu comment ça marche, ce Facebook. On commence par créer une page. On dit qui on est, ce qu'on aime, où on veut en venir, on met une photo, et soudain, des gens veulent être vos amis. Alors, Zakaria Boualem accepte, c'est normal, on ne refuse pas des amis comme ça. Là où ça se corse, c'est que quand vous êtes ami avec quelqu'un, tout le monde le sait, c'est écrit en gros sur votre page. On sait même où vous vous êtes rencontrés et ce que vous avez fait ensemble, et là, entre nous, ça peut commencer à devenir un problème. Toujours aussi soudain, des gens affichent des photos de vous, de votre famille, des trucs pris dans des soirées entre copains. Lorsque Zakaria Boualem a vu des photos de sa soeur, à Guercif, sur Facebook, il a aussitôt essayé de les supprimer. A ce moment, le Facebook lui a demandé pourquoi il voulait les supprimer. Il ne lui a proposé que quatre options pour justifier sa décision d’en demander la suppression : pornographie, drogue, violence ou attaque personnelle. On voit bien que ce n'est pas un Guercifi qui a inventé ce Facebook,
sinon il aurait ajouté une option : “Manque de respect à la famille”. Donc, Zakaria Boualem ne peut pas supprimer les photos de sa soeur (il a pensé à activer l'option “pornographie”, mais il s'est dit que c'était peut-être un peu exagéré). Depuis qu'il est sur Facebook, Zakaria Boualem a plein d'amis, surtout des filles. On se demande un peu où elles se cachent en vrai parce que... bon... comment dire... elles sont plutôt jolies en photo, et sur Facebook. La Marocaine a visiblement développé un don pour choisir l'angle et l'éclairage qui la mettent au maximum en valeur. La preuve, lorsqu'on clique sur les autres photos de la même personne, on ne la reconnaît pas. Tout ceci est louche. Ce n'est pas tout. Grâce à Facebook, Zakaria Boualem a retrouvé des tas de copains de promo. Ils sont en grande majorité au Canada, d'ailleurs. Ils mettent un point d'honneur à prendre des photos en grosse canadienne, en pleine neige et avec un grand sourire pour montrer qu'ils sont bien au Canada et qu'ils sont heureux, hamdoullah, pas comme ces crétins qui sont restés au pays à préparer l'arrivée des 10 millions de touristes. Incha Allah. Ils prennent des poses triomphantes pour énerver Boualem et ça marche très bien. Ils exposent leurs titres de “production manager for international marketing middle market business in the night”, et ils ont l'air d'avoir marché sur la lune. Bon, on s'énerve un peu pour rien. Parce que Facebook, bien sûr, a une autre ambition, celle de mobiliser des gens autour de causes cruciales. Zakaria Boualem est ainsi régulièrement sollicité pour rejoindre des causes. Il y a des causes dignes, par exemple "la lutte contre l'esclavage sexuel" ou "le droit des Marocains à avoir une vie intime malgré les stafettes". Pour s'engager contre l'esclavage sexuel, par exemple, c'est très simple. Il faut cliquer. Voilà, c'est comme ça qu'on fait. Il y a des gens qui vont sur le terrain, qui donnent de leur temps, qui montent des associations, qui mobilisent des énergies, cherchent des solutions, militent pour faire appliquer les lois... C'est peut-être bien, mais c'est un peu compliqué, et surtout fatigant. Sur Facebook, on s'engage en cliquant. Un petit geste de l'index, et on a l'impression d'être un type bien. Zakaria Boualem, qui s'est à peu près engagé pour tout le monde (Palestine, Birmanie, pédophilie, Grandaizer, Unicef, Sebta, Melilia, Prison Break), a l'impression d'être un héros du Maroc moderne.

 
 
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