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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

De la prière à la propagande

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Prier pour que Dieu fasse pleuvoir, c’est bien. Examiner les prévisions météo avant, c’est mieux…


Vendredi 16 novembre 2007, il fait plein soleil et on se croirait en août. A cette date, le Maroc accuse un déficit pluviométrique moyen de 50% par rapport aux années précédentes. La catastrophe agricole menace… Sur ce, le Commandeur des croyants donne instruction de procéder, dans toutes les mosquées du royaume, à une prière rogatoire “pour implorer le Très haut de combler les fidèles des pluies bienfaitrices et répandre sur eux sa miséricorde”. Quatre jours plus tard, la pluie arrose furieusement tous les recoins du royaume. Miracle : ça a marché !!

Bon, soyons sérieux. Le but n’est pas de faire dans le sarcasme, mais dans la sociologie. Au Maroc, la rumeur publique s’est toujours (gentiment) moquée de ces “prières de la pluie” tellement efficaces… car précédées de prévisions météorologiques très fiables à 5 jours (voire plus). Autrement dit, on ne nous appelle à “implorer le Très Haut” que quand on sait, de source quasi certaine, qu’Il avait déjà prévu de “répandre sur nous sa miséricorde”. Avec ou sans prières…

La tradition de la prière de la pluie est plus vieille que l’islam : les juifs et les chrétiens la pratiquaient déjà, et même les indiens d’Amérique avaient leur “danse de la pluie”. L’islam n’a donc fait que reconduire un rite plurimillénaire, aujourd’hui inscrit dans la plus pure orthodoxie religieuse. Idée sous-jacente, développée par les imams depuis des siècles : la sécheresse est la conséquence de l’accumulation de nos péchés. La pluie aurait donc pour fonction symbolique de nous en laver.

Jusqu’à la moitié du XXème siècle, le risque que Dieu ne “réponde” pas était réel. Et quand c’était le cas, l’excuse était toute trouvée : nos péchés étaient beaucoup trop gros et nombreux pour être absous par une simple prière collective. Depuis, la météo a été inventée, et les prévisions sont devenues de plus en plus fiables. Religion officielle oblige, les “miss météo” de la télé ont été sommées, dès l’indépendance, de ponctuer chaque phrase au futur par un Incha Allah (si Dieu le veut) de bon aloi – elles s’y tiennent encore. Quant aux prières, on ne les fait que quand la météo nous autorise à les faire… Est-ce une raison pour fustiger ce rite, et crier à la manipulation mentale de tout un peuple ? Pas forcément…

D’après le politologue Mohamed Tozy, ces prières constituent “une ressource de mobilisation symbolique, une occasion de resserrer le lien social. Les stratifications disparaissent, tout le monde prie, pieds et tête nus, pour la même cause”… Belle image, en effet. Mais si de moins en moins de gens y croient, est-ce que ça marche encore ? Et surtout, il faut rappeler un fait historique : jusqu’aux années 1960, c’étaient les imams des mosquées qui appelaient à la prière de la pluie, et tiraient les conséquences du succès, ou de l’échec, de leur démarche. Tant que ça restait dans le domaine strictement religieux, il n’y avait rien à y redire. Chacun est libre d’avoir la foi ou de ne pas l’avoir. Mais depuis que les prévisions météo existent et fonctionnent bien, le roi du Maroc, Commandeur des croyants, a repris à son compte la prérogative de l’appel à la prière – aux bons moments bien entendu. Dans le but, explique Tozy, de souligner “la dimension charismatique, voire magique du détenteur du Pouvoir”. Autrement dit, d’affirmer le message suivant : le roi a le pouvoir d’intercéder efficacement auprès de Dieu pour qu’il lave les Marocains de leurs péchés et relance la campagne agricole. Mmm… Manipulation mentale, on ne sait pas. Propagande politique, sûrement. La religion a bon dos...

 
 
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