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Par Chafik Chraïbi,
Professeur de médecine, chef de service de gynécologie obstétrique - maternité des orangers, CHU Rabat.
Président fondateur de la Société marocaine des maladies du sein.
1er Vice-président de la Société royale marocaine de gynécologie obstétrique.
Débat. Et si on légalisait lavortement ?
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Face à une grossesse non désirée,
les femmes nont dautre recours
que lavortement clandestin.
(YOZIP)
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Chaque jour, près de 400 avortements clandestins sont pratiqués au Maroc, avec des conséquences sanitaires et sociales dramatiques. Nest-il pas temps que le législateur réforme la loi, particulièrement répressive, sur lavortement ?
Une jeune fille de 22 ans, nommée M.D., accouche à la maternité de Rabat de triplés quelle abandonne à lAssistance sociale. K.T., 19 ans, est admise à la maternité, le col de lutérus déchiré par lintroduction dun objet contondant dans le vagin. Quasi exsangue, ravagée de surcroît par une infection, elle décédera 48 heures plus tard de choc |
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septique. M.F. est admise aux urgences de lhôpital Avicenne dans un état comateux après une tentative de suicide. Lexamen révèle quelle est enceinte de quatre mois. Une réanimation intensive la sauve de la mort, mais elle gardera une hémiplégie définitive.
On peut multiplier à linfini les cas de femmes en état de choc hémorragique ou septique, mutilées ou intoxiquées, qui arrivent quasi quotidiennement à lhôpital, suite à une tentative davortement. On évalue, en effet, à 400 le nombre de cas davortement clandestins pratiqués quotidiennement à travers le Maroc. Des interventions réalisées non seulement par des médecins généralistes ou spécialistes, mais aussi -et cest là que réside le danger- par des sages-femmes, des infirmières ou des faiseuses dange, dans des conditions sanitaires catastrophiques. Selon lOMS, 13% de la mortalité maternelle au Maroc est imputée à lavortement et reste très élevée, de lordre de 228 pour 100 000 naissances. Et encore, il ne sagit là que de la partie visible de liceberg. Ces statistiques sont en effet très largement sous-estimées, étant donné lillégalité de lopération et le caractère tabou du sujet. Elles ne prennent pas en compte le grand nombre de suicides liés aux grossesses illégitimes. En outre, le mal va parfois bien au-delà de lavortement. Car quand elles échappent à la mort, bon nombre daccouchées garderont des séquelles organiques (stérilité, entre autres) et psychiques (dépressions). Et que dire, quand la grossesse est menée à son terme, de tous ces enfants abandonnés à lhôpital ou dans la rue, promis à une vie de malheur ?
Une loi très répressive
Larticle 449 du Code pénal punit de 1 à 5 ans de prison et dune amende de 200 à 500 DH toute personne ayant provoqué, ou tenté de provoquer, un avortement avec ou sans laccord de lintéressée. La peine est portée à 20 ans de réclusion en cas de décès et est doublée si lavorteur est récidiviste. Larticle 454 punit de 6 mois à 2 ans toute femme sétant livrée à lavortement sur elle-même. Enfin, larticle 455 punit de 2 mois à 2 ans les complices dun avortement, notamment les intermédiaires ou les vendeurs de produits abortifs. Malgré cet arsenal juridique répressif, environ 400 interruptions de grossesse sont pratiquées quotidiennement au Maroc sur des femmes qui, pour des raisons propres à chacune dentre elles, nont pas dautre issue. Certaines ont les moyens de payer les 1000 à 10 000 DH (selon la patiente, la durée de la grossesse et le médecin) que demande un avortement médicalisé, du reste toujours interdit. Dautres ne peuvent se permettre une telle dépense et recourent alors à un avortement barbare, ou finissent par garder leur grossesse malgré elles.
Ouvrir le débat
Aujourdhui, il est temps de briser le silence et douvrir le débat. Cessons de nous voiler la face et reconnaissons que les relations sexuelles hors mariage existent. Il nest nullement question ici dencourager à la licence des murs, mais de remédier à un problème sanitaire et sociétal qui prend de lampleur. Je me permets donc, en toute modestie, moi qui suis quotidiennement confronté au drame des avortements clandestins comme celui des mères célibataires, de proposer quelques pistes de réflexion.
Dabord, la seule répression ne saurait venir à bout du problème. Il faudrait aussi mettre laccent sur la prévention, oser briser le tabou et encourager une éducation sexuelle des jeunes filles au sein de la famille, dassociations, à lécole ou par les médias. Il faudrait également faciliter laccès aux moyens contraceptifs et, pourquoi pas, à la pilule abortive, sous contrôle médical. Ensuite, il est urgent dactualiser et dassouplir la loi sur lavortement, comme lont fait plusieurs pays, dont la Tunisie. Au Maroc, la loi actuelle nautorise lavortement quen cas de pathologies maternelles graves, pouvant mettre en danger la vie de la mère, telles que les cardiopathies, les néphropathies ou la rétinopathie. Il serait judicieux détendre cette précaution aux pathologies ftales (malformations...) et certaines situations sociales. Il faudrait aussi que le législateur permette dinterrompre une grossesse consécutive au viol ou à linceste, par exemple. Évidemment, cette libéralisation de la loi sur lavortement devra être étroitement encadrée et entourée de garde-fous très stricts : les indications dinterruption de grossesse devront être minutieusement définies et, sauf cas exceptionnels, fixées par la loi. Et en tout état de cause, lavortement ne devrait pas intervenir au-delà de deux mois de grossesse. Comme le montrent aisément les statistiques, une loi, aussi répressive soit-elle en matière davortement, na pas de réel impact dissuasif. En outre, les pays qui ont dépénalisé lavortement nont nullement enregistré une augmentation du nombre davortements. Ils ont en revanche connu une réduction très significative du nombre de complications et du taux de mortalité chez les femmes qui ont pu avoir accès à lavortement dans de bonnes conditions sanitaires.
En adoptant une loi moderne, dans un Maroc moderne, on aura résolu, au moins en partie, ce fléau social et sa kyrielle de malheurs en rapport avec lavortement clandestin. |
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