Benslimane & Co. Mais où sont les mandats d'arrêt ?
Politique. Le patchwork islamiste
Débat. "Et si on légalisait l'avortement ?"
Tarik Sektioui : "Je suis de retour"
Reportage. Sur la route du safran
Internet. La "Facebookmania" au Maroc
Musée. L'immigration s'expose
France. L'automne des grèves
Industrie vinicole. La bourse et la vigne
Portrait. Rêves de Bollywood
Phénomène. Ragga, et plus si affinités
Scène. Les contes de Halima
Musique. Origines revendiquées
N° 299
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi,
(envoyé spécial à Paris)

Musée. L’immigration s’expose

Photos, tableaux, objets :
l’exposition permanente rassemble
des éléments hétéroclites, donnan
au musée des allures de bazar.
(AWATEF CHENGAL)

Inauguré à Paris, au terme d’une longue et difficile gestation, le nouveau Musée de l’immigration ambitionne de réconcilier la France avec ses immigrants. La tâche s’annonce difficile.


Si vous passez par le Musée de l’immigration, récemment installé dans le Palais de la Porte Dorée, à Paris, n’y cherchez pas de pavillon marocain. Il n’y en a pas ! N’y cherchez pas non plus de pavillon dédié à l’immigration algérienne, italienne ou polonaise. C’est que, après mûre réflexion, les concepteurs des lieux ont choisi de classer les différentes vagues migratoires vers la France, durant les deux derniers
siècles, par ordre chronologique. “Nous ne voulions pas raconter l’histoire des différentes communautés d’immigrés qui vivent en France, mais plutôt celle de l’immigration comme phénomène sociétal unique et indivisible, transcendant les origines et les ethnies”, déclare Jacques Toubon, ancien ministre français de la Culture et actuel président du Conseil d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Une seule et unique immigration, et non pas plusieurs. Tel est en effet le message qui se dégage de l’exposition permanente de ce musée, dont la naissance a pris près d’une vingtaine d’années de gestation. En effet, l’idée d’un musée sur l’immigration remonte à 1989. Zaïr Kedadouche, conseiller municipal d’origine algérienne à Aubervilliers, nourrit le rêve, fantaisiste à l’époque, de créer un musée pour “valoriser l’immigration en la réhabilitant dans la mémoire nationale française”. L’idée trouve un écho favorable auprès d’un collectif d’historiens et de militants associatifs, qui se chargent de la relayer dans l’opinion publique, mais également auprès des plus hautes instances étatiques françaises. Mais à l'Elysée, où siège alors François Mitterrand, comme dans les ministères, le projet trébuche sur la frilosité d'une gauche française obsédée par la montée en puissance du Front national et de son idéologie xénophobe. Et même la création, en 1992, de l’Association pour un musée de l’immigration n’y change rien. Le dossier est définitivement rangé dans les tiroirs de la République, où il va moisir six années durant, avant d’en ressortir, en 1998, à la faveur… de la victoire du onze français au Mondial 98.

Black, blanc, beur !
“Black, blanc, beur !”, scandait alors une France désormais décomplexée, après avoir longtemps butté sur l’épineuse question de l’immigration. Le gouvernement de l’époque surfe opportunément sur la vague, en engageant plusieurs chantiers pour donner un nouveau souffle à la politique d’intégration. Mais celui du Musée de l’immigration ne sera réellement lancé qu’en 2003, à l’instigation d’un certain Jacques Chirac. Fraîchement réélu, face au chef du Front national, Jean Marie Le Pen, le président français décide de prendre sérieusement les choses en main. Il confie à Jacques Toubon la présidence et la mise en place du projet d’un “Centre de ressource et de mémoire de l’immigration”. “L’objectif était clair. Il s’agissait de faire connaître l’apport des immigrés, souvent ignoré, à la construction et à l’histoire de la France”, explique ce dernier. En 2004, le nouveau musée prend ses quartiers dans le Palais de la Porte Dorée. Ce même Palais, ironie du sort, avait abrité en 1931 l’Exposition coloniale de Paris. Simple maladresse ou pied de nez volontaire à l’histoire du colonialisme ? On n’en saura rien. Ce qui est en revanche évident, c’est que la matérialisation de ce projet, avec un contenu réel et matériel, s’annonce d’emblée comme une tâche très difficile. “Comment matérialiser ce phénomène vivant, visible, mouvant, parfois immatériel qu’est l’immigration ? C’était effectivement le défi auquel nous devions faire face pour doter ce musée d’un contenu”, se rappelle Jacques Toubon. Autrement dit, peut-on muséifier l’immigration, phénomène sociétal en constante transformation, sans tomber dans le cliché ? La réponse à cette question se trouve désormais dans les allées de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Intitulée “Repères”, l’exposition permanente rassemble des objets et des éléments hétéroclites qui, parfois, donnent au lieu des allures de bazar. Photos anciennes et récentes, témoignages audio et télévisuels, et, surtout, une multitude d’objets (piochés on ne sait où) qui retracent le quotidien passé et contemporain des immigrants. Dans ce bric-à-brac, se côtoient des postes radio, de vieux jouets, des gazinières, des casseroles, des valises et même les fameux sacs en plastique rayés Tati, si familiers pour nous autres maghrébins. Cette multitude qui, au départ, peut sembler incohérente, s'avère plutôt efficace. Soigneusement agencé, ce fouillis d’objets permet en effet au visiteur d’entrevoir l’univers de ces hommes et de ces femmes venus d’ailleurs, à la recherche d’un avenir meilleur.

Goût d’inachevé
Mais le grand mérite de l’exposition est d’avoir su contourner, avec finesse, l’écueil du communautarisme. “Hormis l’exposition provisoire, consacrée cette année à l’immigration arménienne, vous ne trouverez nulle part des classements par ordre ethnique, religieux ou autre”, prévient Ratiba Kheniche, la responsable de la communication. “Nous avons voulu ce musée comme une sorte de creuset, où toutes les immigrations se mélangent pour donner un seul et même alliage, comparable à la population de la France d’aujourd’hui”, philosophe, de son côté, Jacques Toubon. Se gardant de répertorier les immigrés selon leurs origines, le nouveau musée préconise ainsi une démarche chronologique ventilée en différentes thématiques. Parmi ces dernières, celle de la religion met en scène aussi bien la mosquée, que le temple bouddhique, la synagogue ou l’église orthodoxe, alors que celle du travail dessine le tableau idyllique d’une cohabitation entre mineurs d’origine belge, marocaine ou polonaise dans les mines de charbon. Trop beau pour être vrai ? Voire.

Revers de la médaille, sans doute dans une volonté de minimiser les risques de malentendu, les promoteurs du musée ont fini par (trop) lisser certains reliefs de l’immigration française. L’absence de positionnement sur des questions d’actualité (immigration clandestine, image de l’islam dans la société française, cohabitation entre anciennes et nouvelles vagues d’immigrants…) donne au au Musée de l’immigration un goût d’inachevé.



Zoom. Jacques l’Africain

Le hasard du calendrier a voulu que le Musée de l’immigration soit inauguré en pleine controverse sur l’adoption, par le Sénat français, d’une loi autorisant le recours aux tests ADN pour contrôler la filiation dans les dossiers de regroupement familial. Cette polémique, qui intervenait tout juste après celle de la création par le président Nicolas Sarkozy d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, a eu un impact direct sur l’ouverture du Musée. Le 9 octobre 2007, date de son inauguration officielle, aucun représentant du gouvernement n’était en effet présent.
Ni Brice Hortefeux, pourtant ministre de l’Immigration, et encore moins Nicolas Sarkozy, n’ont daigné se déplacer. Dignes représentants de la gauche française, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et François Hollande, secrétaire général du Parti socialiste, sont les seuls à être venus affirmer leur soutien à une institution voulue par l’ex-président de droite Jacques Chirac. Celui-là même qui viendra quelques jours plus tard, le temps d’une matinée, visiter très discrètement un musée qu’il a voulu et qu’il aurait tant aimé inaugurer sous son mandat.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés