Choquant ! La chasse à l'homo
Étude. Dans la tête des jeunes
Reportage. Petit poucet devenu grand
Habitat. Sans toit ni droit
Société. Sois belle, mais pas trop
Proche-Orient. Les espoirs d'Annapolis
Agriculture. Il est urgent... d'attendre
Art moderne. Les bricolages d'El Baz
Parution. Les Berbères, en une leçon
Portrait. Ne l'appelez pas Douiba
N° 300
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hicham Smyej

Art moderne. Les bricolages d’El Baz

Depuis 15 ans, Mohamed El Baz construit son oeuvre, intitulée Bricoler l’inéluctable, détails. Une création étrange, pluridisciplinaire et en perpétuelle mutation, qui se retrouve aujourd’hui condensée dans un livre tout aussi singulier.


Des enfants défilant dans les ruelles d’Azemmour, pancartes à la main, sur lesquelles on peut lire les mots “rage”, “espoir”, “cri”, ou “piège”. Un texte en anglais et en français, né dans l’esprit d’un correspondant de guerre sous hallucinogènes. Une voiture noire dont le capot s’éclaire de longs cierges blancs. Des logos de journaux marocains, dégoulinant de peinture phosphorescente. Des extraits vidéo de La dernière tentation du Christ projetés sur des moniteurs suspendus…

Tenter de résumer, ou même de déchiffrer, l’oeuvre de Mohamed El Baz, artiste marocain installé en France, est un exercice presque impossible, mais surtout inutile. Son intitulé, Bricoler l’inéluctable, détails, est déjà tout un programme. Une appellation générique que l’artiste a donnée à son oeuvre depuis sa naissance, il y a près de 15 ans. Bricoler l’inéluctable ? “Cela a un rapport avec l’utilité et la légitimité de toute création artistique, tente d’expliquer Mohamed El Baz. L’inéluctable, c’est tout ce que nous vivons, tout ce qui est autour de nous, tout ce qui va ou ne va pas. Et comme l’art ne peut pas changer ou réparer le monde, je me contente de le bricoler”.

Un bricolage aux allures de fourre-tout monumental, savamment orchestré et composé d’une infinité de supports (installations, photo, vidéo, son, peinture…) qui s’entremêlent, s’influencent, chacun faisant partie de l’autre. “Le support unique est par essence quelque chose de limité. Au contraire, les mélanger tous multiplie les possibilités et correspond davantage à ce qu’est la vie, argumente El Baz. En fait, tout ce qui est autour de moi est un outil que je me réapproprie : ce que je vois, ce que je vis, ce qui m’intéresse et m’interpelle. Tout ce qui alimente mon regard sur le monde”. Dans ce regard, le Maroc a bien entendu sa place, via des représentations lourdes de symbolique : des drapeaux peints à même le mur, des reconstitutions libres des armoiries du trône alaouite et des logos de quotidiens locaux. Une manière pour Mohamed El Baz, artiste exilé, de “donner sa vision de ce qui passe dans le pays”. Cette oeuvre, que son auteur appelle la machine (“une mécanique d’objets et de formes, que j’arrêterai de faire évoluer quand elle sera définitivement autonome”), a fait le tour du monde et un petit détour par la galerie casablancaise Venise Cadre, pour une exposition avec Hassan Darsi, du 15 novembre au 4 décembre. Elle est depuis quelques mois condensée dans un livre de la même eau (Mohamed El Baz, Editions Villa Saint Clair), aussi dense et déjanté, parfois malaisé à appréhender. “Ce n’est pas un catalogue au sens propre du terme. C’est une sorte de bilan d’étape, qui me permet d’ausculter l’état de la machine, de tester sa résistance au temps et à l’espace. J’en édite un chaque fois que mes finances le permettent”, explique l’auteur, qui poursuit : “Mais on peut aussi le voir comme une continuité de mon travail, sur un autre support qu’est le livre”.

Les photos sont tirées du livre et commentées par l’artiste lui-même.



“Centre d’art de Sète, fin 2006. Cette partie de l’installation est un point de vue sur une séparation en train de s’accomplir. Je ne sais si je quittais une femme ou un pays, ou même l’idée d’un pays. Les images vont servir par la suite au projet des néons, à Casablanca, pour l’expo avec Hassan Darsi, à Venise Cadre”.


“Lors d’un projet à Azemmour, avec Chama (à droite), ma partenaire sur ce travail. Nous faisons le tour de la ville pour réparer ce qui deviendra le projet de la résidence, à savoir l’organisation d’une manifestation d’enfants. Comme un déguisement, je propose à certaines personnes de porter mon visage, de mettre mon visage sur le leur comme un masque”.


“Villa des arts, Casablanca, en 2006, lors du Festival des arts vidéo. L’idée est simple : avec les logos de certains journaux, je voulais imposer un lieu calme, un lieu de repos, en utilisant de la peinture phosphorescente et de la lumière noire. L’intérêt de cette lumière est sa capacité à révéler la poussière qui est sur chacun de nous. J’avais remarqué cela dans une boîte de nuit. Habillé de blanc, ça va, autrement, tous les dépôts deviennent visibles. Sylvie Belhassan, à l’époque directrice de la Villa des arts, m’appelle et nous parlons avec un monsieur de l’ONA de la difficulté à montrer certaines choses, après les attentats de Casablanca. En cause, une vidéo où je reprenais un extrait de La Dernière tentation du Christ, de Martin Scorsese. Pourtant, cette scène a été tournée au Maroc et j’ai l‘impression de reconnaître les gens de chez moi, d’El Ksiba, comme un aller-retour entre chez moi et la vallée du Jourdain. Nous avons finalement décidé de retirer les vidéos. Tout est resté silencieux et depuis, je sais ce que veut dire ‘La maison blanche’”.


“Toujours à Sète, dans la seconde salle d’exposition. J’avais demandé une voiture noire et, un jour, Cédric, le régisseur, m’appelle pour m’apprendre que son garagiste avait une grosse Lancia, immatriculée en Italie, qu’un jeune homme lui avait laissée depuis deux ans. On ne sait pas ce qu’est devenu ce jeune Marocain, qui avait déposé sa voiture avant de prendre un bateau, pour ne jamais revenir. Quelques jours après l’expo, les banlieues françaises étaient à feu et à sang… Comme un signal, un hommage au disparu…”.


“C’est la manifestation des enfants à Azemmour. L’idée a été de constituer une petite bande pour faire le tour de la ville. J’ai envie de dire que tout cela n’était qu’un prétexte pour vraiment voir la ville…”.


“Première version de l’exposition “Africa Remix” à Düsseldorf, au Kunst Palast. L’idée est simple : à partir d’images de presse, prises dans mes lectures quotidiennes, je mets le feu à certaines situations. Comme on parle souvent de notre impossibilité à représenter l’humain, le vivant, j’ai utilisé ce dogme religieux qui consiste à voiler la face du prophète par le feu sacré. Si nous n’avons plus de face, il nous reste le feu…”.


“Des photos de moi, mon père, un ami et ma soeur Zohra, lors d’une exposition montée à Amsterdam en 2006. C’est un jeu sur le fameux God save the Queen anglais. L’or, l’argent, c’est bien cela qui sauve la reine, le roi… Mon père, l’haj Haddou, est le roi pauvre de cette histoire. Le mur pleure un désespoir. Comme tatoué, il pense à ses enfants et leur rend hommage”.


“Toujours au Centre d’art de Sète. Jacques Fournel, directeur de l’école des Beaux-arts, m’invite pour un workshop avec des étudiants. Je lui propose de le faire dans le cadre de mon exposition. Chacun pouvait réagir à mon travail et même le modifier… Anaïs et Cassandre ont choisi l’idée de la manifestation. Régulièrement, elles défilaient devant nous avec ces pancartes à la main. À ce moment, je travaillais déjà sur la manifestation des enfants à Azemmour”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés