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Par Fahd Iraqi
Histoire. Les années famine
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Durant la première moitié des
années 40, la population
marocaine est éprouvée par
la raréfaction des produits
alimentaires de base.
(DR)
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200 000 Marocains sont morts de faim entre 1940 et 1948. Retour sur cet épisode tragique qui a, étrangement, plus inspiré les artistes (Houcine Slaoui, plus tard Nass El Ghiwane) que les historiens marocains.
Une file d'attente interminable s'étire devant le dépôt de blé. Une queue sans commune mesure avec l'objet de l'attente : une poignée de grains. Voici résumée une scène classique, quotidienne, de 'aâm l'boun' (littéralement l'année du bon), une période où le Maroc criait famine. Switch aux années noir et blanc. La 2ème guerre mondiale, qui fait |
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rage depuis septembre 1939, entraîne des besoins grandissants en matières de première nécessité pour la France, qui se tourne vers les colonies où elle puise sans compter pour y remédier.
Le Maroc, alors sous protectorat, n'échappe pas à la règle. La France, via la Résidence générale, produit très vite un arsenal juridique afin de mobiliser les ressources naturelles et humaines (marocaines) au service de l'effort de guerre. Tout s'enchaîne et les ponctions sont telles qu'elles impressionnent même les journalistes de la métropole. Des hommes par milliers, des bateaux pleins de vivres. Voilà ce que donne le Maroc à la France, titre par exemple, triomphalement, le journal de La Petite Gironde au début des années 1940. Conséquence logique de l'effort de guerre que le royaume consent à son protecteur français : les réquisitions créent une véritable pénurie dans les souks marocains. Une catastrophe (de plus) pour le royaume.
Herbivores malgré eux
Après sa défaite face à l'Allemagne nazie et l'armistice, la France instaure donc un régime dit de ravitaillement qui touche de plein fouet le Maroc. Désormais, la distribution de tous les produits de base est réglementée. Seules les coupures numérotées -l'boun proprement dit- d'un carnet de ravitaillement permettent d'acheter ces matières indispensables à la vie quotidienne. Chaque bon est réservé à un produit contingenté, dont la part est fixée mensuellement. Les rations se réduisent comme une peau de chagrin au fur et à mesure que la guerre s'intensifie. En juillet 1942 par exemple, les Rbatis ont droit à une ration mensuelle de 230 g de farine et 5 g de sucre seulement, deux fois moins que le mois d'avant. Ces baisses pouvaient aussi s'expliquer par le fait que la municipalité augmentait occasionnellement les rations à l'occasion des fêtes religieuses avant de les réduire par la suite, nous explique le professeur Boujemaâ Rouayane, un des seuls chercheurs marocains à s'être réellement intéressé à cette période trouble de l'histoire marocaine, auteur d'une thèse sur L'impact de la Seconde guerre mondiale sur la situation sanitaire au Maroc en 1989.
Evidemment, le carnet de ravitaillement instauré par la Résidence n'est pas à la portée du commun des indigènes. Délivrés par les autorités locales, les bons sont écoulés à la tête du client, soumis à l'arbitraire des chioukh et des moqaddems dans toute sa splendeur. Je me suis fait virer comme un malpropre quand je suis parti demander mon carnet de bons à la commune. Par contre, je l'ai obtenu tout de suite quand j'ai fait intervenir une des mes connaissances françaises. L'homme avait tout bêtement tamponné avec son cachet une feuille volante, se souvient l'haj Ahmed, octogénaire, qui tient aujourd'hui un snack au centre-ville de Casablanca.
Comme les réquisitions et les restrictions se sont renforcées tout au long des années de guerre, la nature et les modalités de prélèvements céréaliers ont fini par attirer, bien évidemment, la cupidité des auxiliaires du Makhzen. Ils réquisitionnaient souvent plus que les quantités fixées. Parfois même plus que les capacités de production des agriculteurs, raconte Boujemaâ Rouayane. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la sécheresse qui sévit entre 1944 et 1945 aggrave la famine et les privations qui font déjà des ravages parmi la population : la production céréalière décline et n'est plus que de 0,5 quintal par tête d'habitant (contre 2,5 quintaux aujourd'hui). Le Maroc connaît alors une famine dévastatrice. Exemple : en échange de bons, les ruraux ont droit en tout et pour tout à une moyenne de 50 grammes de pain par jour. Il n'y a rien d'autre pour compléter cette maigre pitance : peu de légumes, pratiquement pas de viande.
D'omnivores, les Marocains, à la ville comme à la campagne, se transforment peu à peu en véritables herbivores. Obligés. Broutant tout ce qui pousse, ils se rabattent sur les mauvaises herbes comme la 'guernina' ou la 'hemmida' quon cuisine toujours dans certains foyers marocains. Outre le gland et les épinards (bakoula), toutes les plantes et racines y passent. Une racine dite 'irni' -dont le nom est associé aux grandes famines du siècle dernier- a vu sa consommation exploser en cette période de restrictions tous azimuts. Dans la campagne (ndlr : sept millions sur les huit millions d'habitants que compte alors le Maroc, soit près de 90 %), les gens partaient en groupe pour cueilli l'irni. On l'appelait 'pomme de terre beldi'. La plante est lavée et séchée au soleil avant dêtre moulue pour obtenir une sorte de farine que l'on cuisine comme du pain, raconte notre historien. Le pain d'irni provoque des diarrhées carabinées, un moindre mal finalement pour les Marocains, comparé aux crampes provoquées par la faim.
Aux quatre coins du royaume, les hommes font appel au système D pour survivre. A Oujda par exemple, certains se rappellent toujours du 'tourtou', un pain à base de cocktail de racines de plantes, inventé à l'époque. Dans le Souss et toute la région du Moyen-Atlas, les sauterelles, communément appelées jrad, sont grillées et présentées, par la force des choses, comme un plat de résistance. Ingénieux, certains colons récupèrent le procédé et tentent même d'exporter le cornet de friture de sauterelles. En vain. Les truffes abondantes dans la région de Maâmora, près de Rabat, ont par contre eu du succès, jusqu'en en France ! Les colons interdisaient aux Marocains d'en consommer. Ils incitaient, par contre, les paysans à chercher les précieuses truffes, avant de les échanger contre des bons de sucre, explique Boujemaâ Rouayane.
Face à cette crise alimentaire sans précédent, les populations rurales criant famine affluent en direction des villes. C'est la période du grand exode rural. Des flots humains envahissent les bidonvilles attenants aux métropoles où l'on distribue des vivres. De longues files stationnent chaque jour devant les magasins de blé, les dépôts de sucre et de thé pour réclamer le minimum vital.
Même les Français du Maroc sont soumis aux rigueurs des restrictions. Interdits par un dahir de la Résidence de fabriquer du pain haut de gamme ou des gourmandises, ils se rabattent sur le pain de consommation au poids réglementé à 350 grammes, vendu 24 heures après sa fabrication. Une chance malgré tout quand on sait que les indigènes devaient, parfois, se contenter des miettes obtenues au péril de leur vie. Quand on recevait un pain contre un bon chez le boulanger de Derb Ghallef, il fallait bien le cacher pour réussir à le faire parvenir jusqu'à la maison, sans risquer d'être agressé par le premier venu, raconte ainsi l'haj Ahmed, dont les souvenirs sont restés vivaces, plus de 60 ans après les faits.
Sucrer son thé, une obsession nationale
Dans tous les centres d'approvisionnement du royaume, les files d'attente sont longues, monstrueuses, et pratiquement sans aucune limite dans le temps. Les gens y restent bien au-delà de minuit pour attendre un miracle : la distribution de quelques cuillerées d'huile ! Les moins chanceux pouvaient attendre jusqu'à dix heures d'affilée avant de rentrer bredouilles, sans la moindre goutte d'huile, s'exclame notre témoin.
Le sucre se fait aussi une denrée rare. Devant l'impossibilité technique d'en importer, le Maroc doit se contenter de sa production interne, insuffisante pour répondre à la demande : 7000 tonnes produites par mois (la moitié de la production journalière de Cosumar, aujourd'hui !). Insuffisant. Alors on se rabat sur les miracles, les recettes magiques, pour produire du sucre. L'invention en Finlande d'un sucre à base de bois fait ainsi la Une des médias nationaux, comme le journal Assaâda en 1942. C'est qu'à l'époque toutes les techniques sont testées pour sucrer sa boisson. Pour adoucir le thé, les gens utilisent du miel dans un premier temps. Mais devant la forte demande, les autorités du protectorat ont triplé le prix du miel, raconte le chercheur Boujemaâ Rouayane.
Sucrer son thé devient une obsession nationale. Les Marocains se ruent sur la saccharine, dérivé de sucre à base de charbon, autorisée par un dahir dès le 30 août 1940. Certains font appel aux dattes, selon la recette très populaire à l'époque de une datte dans la bouche pour accompagner plusieurs gorgées de thé. On en arrive même à utiliser des carottes, ou de la betterave séchée, toujours dans le but obsessionnel d'adoucir le thé. Mais encore faut-il avoir du thé ! Le vrai thé à la menthe, tel qu'on peut en consommer aujourd'hui, n'est même pas encore inventé, les Marocains se contentant de menthe séchée comme denrée de substitution.
Café, savon, aiguilles, etc. : les nouveaux produits de luxe
Tous les Marocains ne sont pourtant pas égaux devant la misère. Les salons de thé des centres-villes de Casa, Rabat ou Meknès ne connaissent pas les affres de la pénurie. Chez les particuliers, et à défaut de thé, c'est le café, paradoxalement, qui est devenu synonyme de grand luxe, un signe extérieur de richesse. D'où la tendance, surprenante, de se prendre en photo avec une tasse de café à la main, brandie comme un trophée de guerre ! En cuisine, les femmes mélangeaient le café avec des pois chiches pour gonfler la quantité, avant de broyer le tout au pilon (mehraz). Quand les voisines entendaient le bruit du mehraz, elles accouraient demander une tasse ou une gorgée de café, se souvient notre témoin l'haj Ahmed. Mais toutes les ménagères ne sont pas forcément démonstratives et certaines n'hésitent pas à broyer le précieux café loin de leur foyer, pour éviter de solliciter les oreilles (et les sens) des voisins. Au final, cela revenait au même puisque l'odeur du café, une fois préparé et servi à table, s'exhalait de partout pour rameuter tout le quartier, se souvient encore, avec le sourire, notre témoin. Cela donne, en tout cas, toute sa portée à ce proverbe oujdi de l'époque, selon lequel un franc (l'équivalent de 0,01 dirham) de café, et c'est tout Oujda qui le sent.
Ces moments de gaieté ne masquent en rien la rudesse (des conditions de vie) dans laquelle était plongée la majorité de la population. Notamment dans la campagne. Fuir et aller se réfugier en ville est devenu un slogan fredonné aux quatre coins du royaume. Avec le flux de l'émigration rurale, les grandes villes comme Casablanca sont devenues des mouroirs. Les gens morts de faim dans les ruelles des bidonvilles ne choquaient plus personne, raconte le chercheur Boujemaâ Rouayane. Les morts étaient parfois enterrés avec leurs haillons car il n'y avait plus de tissu pour leur confectionner des linceuls, les usines de textile étant momentanément transformées en armureries. On fouillait même dans les tombeaux pour défroquer les cadavres. En gros, les Marocains n'avaient plus rien à se mettre sur le dos, ajoute-t-il.
Le journal Barda, proche du Parti communiste français de l'époque, écrivait ainsi dans son édition du 18 janvier 1945 : Des millions d'hommes, de femmes et d'enfants sont en haillons, habillés de chiffons ou de sacs. Il ne s'agit plus pour eux de se vêtir, mais simplement de ne pas choquer la décence. Le constat n'est pas exagéré puisque dans la plupart des familles marocaines, il est courant que trois ou quatre personnes se partagent un malheureux vêtement, que chacun (re)met à tour de rôle avant de s'apprêter à sortir.
Les plus chanceux s'approvisionnent en 'kettan', un mauvais tissu qui sert aujourd'hui à fabriquer les sacs de sucre en pain conditionnés au quintal. Ce tissu était rêche comme de la bâche, mais c'était le seul disponible. Nous le coupions et le cousions à la maison. Dans la rue, on voyait tout le monde porter le même tissu, on aurait dit des uniformes, raconte ce témoin de l'époque. Même l'aiguille pour raccommoder les vêtements devient un luxe. Elle est soumise aussi à l'incontournable bon d'approvisionnement, devenant automatiquement l'objet de toute convoitise. Et un sujet tout à fait sérieux pour l'Administration coloniale. Un communiqué officiel de la municipalité de Rabat d'août 1942 annonce ainsi que les aiguilles de couture sont disponibles chez les magasins de la Rue des Consuls. Pour disposer d'une carte, adressez-vous à l'Administration municipale d'approvisionnement, département des vêtements
Dans ce royaume où tout fait défaut, le savon rationné devient à son tour un produit de luxe. Et pour cause : 100 grammes pour chaque marocain et par mois dans le meilleur des cas. Dans certains villages, on utilisait le lait de figue cru après l'avoir longtemps séché afin qu'il prenne une forme suffisamment visqueuse pour ressembler de loin à du savon, raconte notre source. Même le bain public devient de plus en plus inaccessible : son prix passe de 0,5 à 6 francs entre 1939 et 1945. La crise vestimentaire conjuguée à l'absence de savon multiplie, entre autres, la propagation de poux, devenus par la force des choses de véritables animaux de compagnie. Les femmes les cherchaient dans la tête de leurs maris de manière méthodique. Elles pouvaient passer des heures, comme des fouines, à les extraire des habits de leurs enfants. Pour les punaises, elles grillaient des poivrons rouges sur du charbon avant de fuir la maison où l'air devenait irrespirable pendant de longues heures, raconte notre historien.
Pour une bouchée de pain
La pénurie en tous genres a eu droit, évidemment, à son corollaire : la flambée des prix. A titre d'illustration, le prix d'un quintal de blé est passé de 1700 francs (équivalent de 17 dirhams) en mars 1944 à 2500 francs en août de la même année. De son côté, la valeur du quintal d'orge a triplé pour atteindre 1450 francs. Des envolées dignes d'une opération boursière avant l'heure !
Un fructueux marché noir fait alors son apparition. Les gros négociants, européens, musulmans ou juifs, spéculent sur la pénurie. Ils se livrent à toutes sortes de pratiques illicites face à de simples gens que la privation oblige à céder leurs biens mobiliers et immobiliers pour une bouchée de pain. Des périodiques de l'époque, tels que Maghreb ou Al Ouidad, dénoncent les hausses illicites qui ont permis à des gens de réaliser des bénéfices considérables et de bâtir des fortunes fantastiques. Un procès très médiatique éclate d'ailleurs en septembre 1941. 38 commerçants (19 européens, 13 juifs et 9 musulmans) sont condamnés à Rabat pour dissimulation de marchandises. Le journal Maghreb com- pose même une prière du mercanti pour souligner le dégoût que lui inspirent les commerçants musulmans insatiables : Pourvu que les batailles se prolongent et que les raids aériens et les explosions de bombes s'intensifient (
) afin que les prix des marchandises continuent d'augmenter et que je puisse compléter mes achats de maisons par celles d'un tel et d'un tel.
Les contrôleurs et les substituts de chioukh et moqaddems font la loi concernant les carnets d'approvisionnement. Le chansonnier Houcine Slaoui (lire encadré) enregistre ainsi un tube (H'di rassek, littéralement prends garde !) pour fustiger les dérapages en série de la société marocaine.
La prolifération du marché noir est telle que les bons, vendus excessivement chers, sont parfois échangés contre des journées de travail dans les exploitations des colons. Ne l'oublions pas, le Maroc de l'époque est terriblement discriminatoire. Les Européens étaient pourvus de quotas supérieurs en sucre, farine, huile et savon. Ils avaient, en plus de ces quatre produits réglementés pour les indigènes, la possibilité d'acquérir neuf autres matières. En 1945 par exemple, année durant laquelle la famine a atteint un niveau record, les Européens pouvaient obtenir même du Kaobel, (chocolat en poudre), chose inimaginable pour un indigène, nous raconte l'historien Rouayane.
Mais à quelque chose malheur est bon et cette discrimination a, finalement, contribué à ouvrir les yeux aux Marocains quand à l'utopie des slogans égalitaires du Protectorat. Car malgré le débarquement américain en 1942, signant le début de la fin de la guerre (étalé sur trois longues années quand même), la pénurie a continué de plafonner à des hauteurs proprement extraordinaires. Tout ce qui a changé, c'est que l'on pouvait, pour les plus jeunes et les plus enhardis d'entre nous, attendre devant les gares les troupes américaines qui partaient au front, pour espérer recevoir des conserves, des gâteaux, du chewing-gum ou des cigarettes, explique notre témoin de l'époque.
En revanche, les Etats-Unis tentent tant bien que mal d'atténuer les souffrances des juifs du Maroc sous le gouvernement Vichy. Les envoyés de l'Amérique se réservent même un droit de regard sur la répartition des aides alimentaires qu'ils apportent dans leurs bagages. Les consuls américains laissent entendre au Pouvoir en place (français et marocain) que la poursuite des approvisionnements dépend de la répartition des marchandises livrées, écrit l'historien Mohamed Kenbib dans son ouvrage Juifs et musulmans du Maroc 1859 - 1948, publié en 1994.
Dans la foulée de ces événements, les juifs du Maroc deviennent progressivement des relais incontournables dans le circuit de distribution des denrées alimentaires à travers le royaume. Les administrateurs trouvent (en eux) des auxiliaires capables d'assurer le ravitaillement, d'acheminer et de répartir les denrées contingentées, rapporte Mohamed Kenbib. De rapides changements affectent alors les mellahs, quartiers traditionnellement juifs : les soupes populaires et la redistribution des ballots de friperie étrangère y sont désormais monnaie courante. Cela permet au passage de réduire la misère des plus démunis parmi la communauté juive du Maroc, un peu moins celle de la communauté musulmane largement abandonnée de tous
Cela fait partie des inégalité nées de la guerre, de la famine et des pénuries, souligne le chercheur Boujemaâ Rouayane. Enfin, quand la guerre prend officiellement fin en 1945, les réquisitions se réduisent mais le régime d'approvisionnement reste malgré tout en vigueur. Un bonus de trois années resté aujourd'hui encore inexpliqué. Jusqu'à l'été 1948, les journaux publiaient encore les annonces fixant les rations mensuelles des denrées et les numéros des bons qu'il faut présenter en échange, explique notre source.
1948 signe donc la fin de ces terribles années de famine au Maroc. Un épisode douloureux qui fait dire aujourd'hui, à l'haj Ahmed, notre principal témoin de l'époque : Les temps ont beaucoup changé. Aujourd'hui, on peut repousser le pain nu même quand on a faim, les fruits, légumes et viande sont en abondance. Qui l'aurait cru, à l'époque ?. En effet. |
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Bilan. 200 000 martyrs (de la faim)
Affamés, pâles et livides, les Marocains sont devenus vulnérables à toutes sortes de maux en cette période de misère. De nombreuses épidémies et maladies voient le jour et emportent tout sur leur passage. Près de 200 000 décès sont recensés, notamment entre 1940 et 1945, sur la base de documents rassemblés par l'historien Boujemaâ Rouayane. La direction de la Santé publique ne pouvait plus contrôler la situation sanitaire du pays face à la pénurie en moyens et en équipements, explique le chercheur. Au cours de la Seconde guerre, 50% des médecins militaires en exercice au Maroc ont été dépêchés au front. Le royaume ne dispose plus alors que de 150 médecins et 5000 lits pour une population de 8 millions d'habitants. L'embargo imposé à la France entraîne, de son côté, une raréfaction des produits pharmaceutiques. Piqûres, sérums et sirops font cruellement défaut. Malgré le débarquement américain, le ravitaillement des ces produits butte sur le problème des transports. Les importations de pétrole, qui baissent, paralysent même le déplacement des unités sanitaires mobiles et les camions aménagés pour la lutte contre les poux et l'usage d'insecticides. Une paralysie qui condamne toute tentative d'éradication des maladies dans les campagnes où vivent 7 millions d'indigènes. La population est alors décimée par la peste, le typhus ou la variole. Devant l'ampleur de la catastrophe sanitaire, le protectorat n'a d'autre choix que de recourir à une sorte de dictature sanitaire, comme l'a qualifiée l'historien Daniel Rivet. Des cordons humains sont mis en place aux limites des villes pour éviter que les ruraux ne débarquent avec leurs virus. Villes, cafés, foundouks, gargotes et autres lieux de concentrations démographiques, sont placés sous haute surveillance. Les soupes populaires et les rassemblements de rationnement sont de moins en moins organisés, de peur de favoriser la propagation des virus. Les autorités du protectorat organisent de vastes campagnes de vaccination où il faut forcer la main aux indigènes qui refusent encore ces formes de médecine européenne. Les habitants de Douar Doum à Rabat et Ben Msik à Casablanca ne peuvent quitter leur quartier-ghetto que s'ils justifient d'une carte de vaccination. Des descentes sont organisées dans les ruelles des médinas pour brûler les vêtements des morts et mettre en quarantaine les personnes contaminées. Pendant ces tournées sanitaires, les gens cachaient leurs malades en les transportant de toit en toit. Certains décès ne sont pas déclarés par les familles qui enterraient en secret leurs morts, de peur de voir toute la famille embarquée dans les quartiers surveillés, souligne le chercheur Boujemaâ Rouayane. |
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Souvenirs. La misère chantée par Slaoui
Nombreux sont les couplets de chansons populaires qui font référence à l'époque de Aâm l'boun. Certains poèmes racontent comment les tribus de Smâala et de Bni Khirane, dans la région des Doukkala, se débrouillaient pour fabriquer leur propre détergent. D'autres s'arrêtent sur la rareté et la cherté des tissus. Nass El Ghiwane parlent, dans l'une de leurs chansons, de Aâm ajjouaâ (littéralement, l'année de la faim). Dans le répertoire traditionnel des cheikhate, cet épisode est parfois décrit comme Aâm lalimane (l'année de l'Allemagne), évoquant les morts enterrés sans linceul, les mariées qui n'ont rien à porter et les réquisitions abusives de cheptel. Mais c'est sans aucun doute Houcine Slaoui, artiste iconoclaste dont les airs résonnent toujours d'une étrange actualité, qui a composé la chanson qui brosse le meilleur portrait de la vie citadine des années 40. Son air à succès (H'di rassek, littéralement Prends garde) résume à lui seul la misère et les discriminations qui ont caractérisé cette époque. Il y raconte les interminables files d'attente à la veille des fêtes religieuses pour avoir sa portion de kettane, les bagarres et les disputes parmi les détenteurs de l'boun, le sarcasme des épouses dont les maris reviennent à la maison le panier vide, le mépris des vendeurs et contrôleurs, les escroqueries du marché noir, etc. |
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Pour le plaisir, un extrait VO de cette uvre légendaire :
h'di rasek la yfouzou bik l'qoman ya flane (prends garde, méfie-toi des gens)
derna lbounat kamlin (on est tous munis de nos bons)
n'ssa we r'jal mssafine (femmes et hommes font la queue)
aala zite m'dabzine (ils se disputent pour avoir de l'huile)
l'mskine houwa we n'sibtou (le pauvre aussi avec sa belle-mère)
li andou zouita yselfou (celui qui a de l'huile devrait lui en prêter)
h'ta men gouirou yekeyfou (celui qui a du tabac aussi)
li b'gha y'dilou b'lastou (et celui qui lui prend sa place)
belbounya rah raâfou (il est capable de lui casser la gueule)
chmal lkeb tayhou (d'un coup de poing il l'étalerait sur le sol)
h'di rasek la yfouzou bik l'qoman ya flane (prends garde, méfie-toi des gens)
lguezara mjebdine (les bouchers sont malins)
aâti lf'lane ben flane (donne à tel et pas à tel)
aâti l'mqadem betmam (donne au moqaddem ce qu'il veut)
nas l'houma kamlin (et les gens du quartier)
drawech f'hali kaynin (simples hommes comme moi)
wakha ykebtouh l'mselmin (même si le boucher est pris d'une crise d'épilepsie)
tkoul chi ntifa yselfou (il ne nous donnera pas une miette)
mcha aând mriytou (il est allé voir sa femme)
kaltlou ya aâret rjal (elle lui a dit ô toi mari honteux
malek jebti lkoufa khawya (pourquoi as-tu ramené le panier sans nourriture ?) |
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Analyse. Calculs politiciens, soumission populaire
Dès l'éclatement de la 2ème guerre mondiale, le Maroc a clairement montré son engagement aux côtés des alliés contre l'Allemagne nazie. Dans la fameuse lettre du sultan Mohamed Ben Youssef (adressée au peuple le 3 septembre 1939), on peut lire : Nous devons apporter à la France un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice. Une vision que partagent même les leaders du mouvement national exilés au sud à l'époque. Le petit peuple ne peut alors que se soumettre aux ponctions des autorités françaises et des auxiliaires du Makhzen, explique l'historien Mostafa Bouaziz. Seulement, la France est occupée par l'Allemagne dès juin 1940 et c'est le gouvernement de Vichy qui prend les commandes même dans les colonies. Les lois sur les réquisitions se durcissent davantage. Et pour faire passer la pilule, on décrète le retour des exilés parmi les figures du mouvement national. Pour réduire quelque peu la tension, Noguès suggéra au gouvernement de Vichy de créer un contre-choc : la proclamation de la fin de l'exil de Abdelkrim Khattabi. Le Résident dut finalement se contenter de gracier les nationalistes emprisonnés ou éloignés dans le Sud en 1937, écrit pour sa part le chercheur Mohamed Kenbib. La faim des Marocains est même instrumentalisé par Vichy lors de la préparation de ses lois antisémites. La presse française de l'époque montre du doigt la place essentielle que la communauté juive occupe dans le commerce des denrées de base, comme le thé et le sucre, dont les prix flambent. Leur imputer (aux juifs) une large responsabilité dans la pénurie était d'autant plus tentant qu'il fallait trouver, aux difficultés accrues de ravitaillement des 'indigènes', des explications autres que la mobilisation des ressources du pays au profit de la métropole, souligne Kenbib. Mieux que cela, les ventres vides restent une corde sensible sur laquelle vont jouer les Américains. Car les cargaisons expédiées des Etats-Unis visent avant tout à atténuer la pénurie et éviter qu'elle ne provoque, parmi les arabes, des troubles susceptibles de faciliter le passage du Maroc entre des mains ennemis, selon une correspondance américaine rapportée dans l'ouvrage de Kenbib. Même dans les actions du mouvement national, la problématique de ravitaillement est toujours une carte à jouer, la question parmi les points à l'ordre du jour envoyé par Mehdi Ben Barka au Résident général, en préparation de la session de la section marocaine du Conseil de gouvernement de 1943, explique Bouaziz. Toujours est-il que malgré toute cette tension engendrée par la misère, il n'y a jamais eu un important soulèvement populaire significatif à ce sujet. Cela s'explique par le système de valeurs des Marocains. A l'époque, nombreux étaientceux qui pensaient que la famine était une punition divine, souligne l'historien. Les temps ont vraiment changé... |
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