Événement. La chasse à lhomo
Grand danger
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Accusés sans preuves, des hommes ont échappé de peu au lynchage par une foule chauffée à blanc. Cest un inquiétant précédent.
Tout le Maroc ne parle que de ça depuis une semaine. Lundi 19 novembre, un habitant de Ksar El Kébir a organisé une fête privée dans laquelle, daprès une vidéo mise en ligne par un invité indélicat, un homme se trémoussait en rythme, habillé en femme (et encore, on ne distinguait même pas ses traits). La belle affaire ! Sauf quil nen a pas fallu plus pour que la rumeur dun mariage homosexuel investisse la
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petite ville
et que tous les barbus du coin bondissent sur loccasion. Al Adl Wal Ihsane a immédiatement lancé une pétition au ton apocalyptique, et le député-maire local (qui se trouve être du PJD) a posé une question orale vengeresse au Parlement. Dans le même temps, des imams ont déclamé des prêches enflammés dans les mosquées de la ville ; certains ont même organisé une récitation du latif, cette cérémonie rituelle implorant Dieu de sauver la communauté des croyants quand elle fait face à un grand danger. Plusieurs journaux Al Massae en tête, audience oblige ont versé de lhuile sur le feu en transformant laffaire en feuilleton quotidien, sans prendre aucune des précautions qui simposent, notamment en matière de présomption dinnocence et danonymat des concernés (ceux qui nétaient pas nommés, parmi les prétendus homosexuels, étaient clairement identifiables).
Résultat : vendredi dernier, après la prière dAddohr (et quelques nouveaux prêches incendiaires), une foule de plusieurs milliers dindividus a marché sur le domicile de lorganisateur de la fête. Des voitures ont été détruites, une devanture de magasin a été saccagée et des pillages ont eu lieu. Encerclé par la foule, lhomme na eu dautre choix, pour échapper au lynchage, que de se rendre à la police en avouant son homosexualité cest du moins ce que la presse a rapporté sans que lintéressé, toujours en état darrestation, ait eu droit à la parole. Dans un premier temps, la police est intervenue pour disperser les manifestants et a arrêté une dizaine parmi eux
avant de les relâcher et de procéder, sous la pression de la rue, à six arrestations parmi ceux qui ont été accusés de murs déviantes.
Notre position est claire : cette soirée était privée et ce qui sy est passé navait rien de délictueux. À ce quon sache, se déguiser, en femme ou en quoi que ce soit dautre, nest pas interdit par la loi. Quant à lhomosexualité, quelle soit criminalisée ne lempêchera jamais dexister, au Maroc comme partout dans le monde. Même contestable, même aveugle à la réalité sociale, la loi, il est vrai, est la loi. Mais personne, à Ksar El Kébir, na été pris en flagrant délit de sexualité illicite. Ce qui est en revanche certain, cest que des individus ont été jetés en pâture à la foule sans preuves, que cette même foule, après avoir été chauffée à blanc, sest adonnée au pillage et à la destruction, que des vies ont été menacées, et que les autorités se sont rendues complices de cette dérive collective en arrêtant des gens qui ne sont coupables de rien (ou en tout cas sans preuves), et en en relâchant dautres, pourtant pris en flagrant délit de trouble à lordre public. Comme la très justement écrit notre confrère Khalil Hachimi Idrissi, directeur du quotidien Aujourdhui Le Maroc, lEtat a pour obligation de faire respecter la loi, et non pas de flatter le populisme le plus scabreux.
Quant au rôle des médias, pour reprendre le courageux communiqué émis par lassociation CFM MENA pour la liberté de la presse, il nest pas de pratiquer la dénonciation des orientations sexuelles des individus ou dinciter à la discrimination et la haine contre des groupes minoritaires. Les leçons de lhistoire récente de certaines sociétés nous apprennent que cela peut provoquer des génocides. Dieu merci, nous en sommes loin. Mais il y a tout de même eu un début démeute, et cest un inquiétant signe précurseur. Quil y ait un jour mort dhomme (cela ne saurait tarder, si les choses continuent ainsi) et nous basculerons dans le drame et la terreur. Le véritable grand danger, cest celui-là. |