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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui


Reportage. Petit poucet devenu grand

(TNIOUNI / NICHANE)

En se hissant en finale de la Coupe du trône, le petit club de Rachad Bernoussi a écrit une belle page de sa jeune légende. Récit d’une journée avec le David qui a fait tomber les Goliath du football marocain.


Dimanche 25 novembre, il est presque 18 heures. Dans le Complexe sportif de Fès, inauguré la journée même après quinze ans d’interminables travaux, l’arbitre de la rencontre donne le coup de sifflet final du match opposant l’équipe des FAR au Rachad Bernoussi. Aujourd’hui, le miracle n’a pas eu lieu. La petite équipe du Rachad, qui
évolue en deuxième division, n’a pas eu raison des FAR, fringant leader de la Botola. Quelques minutes après la remise des médailles, et sans même avoir pris le temps de passer par les douches, les joueurs du club casablancais rejoignent l’autocar qui les ramène au bercail. Manque de moyens oblige, ce dernier n’est que prêté par l’un des sponsors du club. Le départ pour Casablanca est tout sauf discret. Précédé, gyrophare en soutien, par les forces de l’ordre, le véhicule se fraie un passage, escorté par une petite légion constituée d’un motard, d’un fourgon de police et d’une berline. Sur leur passage par la route de Sefrou, les supporters du club traînent des pieds, formant une haie d’honneur désordonnée pour acclamer les joueurs du Rachad. Dans le car, la sueur se mêle à la peine, tout aussi palpable, des joueurs et de leurs supporters, venus en nombre restreint. Quelques minutes plus tôt, l’un d’eux avait demandé à un joueur son maillot. Refus poli de ce dernier. “Des finales de Coupe du trône, on n’en joue pas tous les jours. Je tiens à garder mon maillot en souvenir de ce grand moment. Et puis, autant le maillot que le survêtement viennent à peine de nous être offerts”, se justifie le footballeur, 18 ans et coupe iroquois de rigueur, du haut de ses Adidas Stan Smith flambant neufs.

Un parcours héroïque
Un lot de consolation bien maigre, puisque les joueurs ne toucheront pas la prime promise en cas de victoire. Ils en auraient pourtant bien besoin : la plupart vivotent grâce à une rémunération quasi symbolique, variant entre 1000 et 2000 dirhams. “Cette prime de victoire en Coupe du trône, c’était l’équivalent d’un an de salaire ! Ils ont bien raison de tirer la tronche”, appuie, compréhensif, ce supporter. “Donnez-nous au moins l’argent pour acheter le mouton de l’Aïd El kébir”, lance, narquois, Zakaria Louarqui, le jeune capitaine du club des bleu et blanc, à un responsable du club. Il faut avouer que, comme le parcours du club casablancais, sa prestation durant cette finale tenait de l’exploit. L’équipe des FAR ne s’est imposée qu’à l’issue d’un match difficile, durant lequel les militaires ont longtemps été menés au score, et après l’épreuve des tirs au but, gagnée par 5 réalisations à 3. Même le Général Housni Benslimane, président de la Fédération royale marocaine de football, y serait allé de son compliment envers l’un des dirigeants du club : “Aujourd’hui, c’est vous qui avez gagné”, lui aurait-il solennellement déclaré. Sortant de la bouche du Général, le compliment vaut son pesant d’or. Ces dernières semaines font désormais partie de la légende du cendrillon du foot marocain. Car même s’il n’est pas allé au bout de son conte de fée, le Rachad Bernoussi aura réalisé un parcours héroïque, éperonnant plusieurs équipes de l’élite footballistique, comme l’OCK, champion en titre, le Maghreb de Tétouan, ou encore le Kawkab de Marrakech. “On y a cru jusqu’à la dernière minute. Mais après tout, on se dit qu’on a presque gagné”, s’enthousiasme ce membre du staff du Rachad. Même le public de Fès s’était pris d’affection pour les gamins casablancais, comme le confesse ce Fassi, supporter d’un soir : “On aurait bien aimé voir tomber le gros, face à la petite équipe”. Et aux “Li ma boumbach machi âaskri”, version rbatie du “Qui ne saute pas n’est pas lyonnais”, lancés par les supporters des militaires, le public fassi répondait par des sifflements à chaque ballon touché par un joueur des FAR.

“Ronaldinho vous félicite !”
Sur le trajet du retour, et au fil des kilomètres, les mines déconfites cèdent rapidement la place à une bonne humeur communicative. La plupart des joueurs, kit main-libre à l’oreille, s’empressent de recueillir les impressions de leurs amis, familles, ou simples supporters. Zakaria, le capitaine d’équipe est lui aussi accroché à son téléphone, grommelant quelques remerciements. “Les gars, c’était Youssef Sefri. Il vous félicite pour ce match”, lance-t-il vers ses coéquipiers. Mais l’hommage de l’international marocain, lui-même un ancien du Rachad, n’a pas l’effet escompté. Au lieu d’une prévisible pluie d’applaudissements, les jeunes joueurs préfèrent se livrer à leur exercice préféré : le “cheddane”, la recherche de la vanne qui tue. “Oui oui, bien sûr, et Ronaldinho vient aussi de m’envoyer un SMS. Il pense que tu devrais jouer un peu plus dans l’axe”, répond une voix, déclenchant les éclats de rire. “Vous voyez, ces joueurs sont encore des gamins, lance ce membre du staff. Ils ont toujours une blague sous le coude”. Des blagues, mais aussi des rêves plein la tête. Surtout un : rejoindre les rangs d’un club de première division, et marcher sur les pas de leur illustres aînés, dont le talent a émergé au Rachad, avant de partir sous d’autres cieux plus cléments, et surtout plus riches. C’est le cas de Bouchaïb Lembarki, qui évolue aujourd’hui à Grenoble en France, ou encore du jeune Hicham Louissi, désormais pensionnaire du Wydad casablancais. “C’est une vieille tradition du Rachad. Le club a depuis toujours servi de vivier aux équipes de première division, particulièrement le Raja et le Wydad, explique Abdelkrim Marouane, président du Rachad Bernoussi. Depuis quelque temps, même des clubs étrangers, d’Europe ou des pays du Golfe, viennent faire leur marché chez nous. Et ce sont les recettes de vente des joueurs qui permettent au club de survivre”. Durant des décennies, le petit David du football marocain a joué le rôle de centre de formation bis, fournissant aux Goliath de la première division une flopée de talents. En fait, depuis que le Rachad Bernoussi s’est hissé en deuxième division, au début des années 80, l’équipe-type a toujours compté dans ses rangs de jeunes joueurs, presque exclusivement formés par le club, et qui ne vieillissent jamais sous le maillot de l’équipe casablancaise. La formation finaliste de cette Coupe du trône alignait justemet ainsi plusieurs joueurs de moins de 20 ans. Le lendemain de la rencontre, nombre d’entre eux, encore lycéens, retrouvaient les bancs de la classe.

“Il ne vous manque que le bout de ferraille”
Les plus chanceux ont été approchés par des clubs de première division, comme cet attaquant, élève en terminale dans un lycée de la périphérie casablancaise. Lui aussi a eu l’occasion de serrer la pince au prince Moulay Rachid, qui a présidé l’événement. “J’ai même essayé de lui remettre une lettre, mais son garde du corps m’en a fermement empêché”, regrette-t-il, avant de lancer, avec un sourire désenchanté : “Mais au moins, grâce à cette finale, j’ai passé deux nuits dans un hôtel cinq étoiles”.

Vers 22 heures, les responsables du Rachad improvisent une pause casse-croûte dans une aire de repos à l’entrée de Rabat. Une nuée d’inconditionnels y fait également halte. Parmi la faune agglutinée autour des vendeurs de sandwichs, on aperçoit quelques supporters des FAR. Affrontement en vue ? Que nenni ! Des supporters des militaires viennent même vers leurs jeunes adversaires pour leur adresser des félicitations : “Vous n’avez pas démérité. En fait, la seule chose qui vous manque, c’est le bout de ferraille”, lance un jeune homme, faisant référence au trophée de la Coupe du trône.

Attablé devant un tajine, le gardien de but remplaçant du Rachad, rentré pendant les prolongations, est submergé par l’émotion. Se remémorant probablement ces tirs au but qu’il n’a pu arrêter, il a du mal à contenir ses larmes, pensant être à l’origine de la défaite de son équipe. Zakaria Louarqui, le capitaine, vient à la rescousse, se penche vers son gardien, et le console comme il peut. Quelques heures plutôt, le gardien des FAR, Tarik El Jarmouni, avait violemment bousculé son coéquipier, coupable d’avoir marqué un but contre son camp. Le contraste entre les deux images est saissisant.

Aux tajines et aux quart de quintal de kefta ingurgités par l’équipe, succède le coup de barre. Le sommeil guette, avec le ronronnement du bus en fond sonore. Ça ne durera pas longtemps : en sportifs de haut niveau, les trublions retrouvent leur gouaille et se lancent dans une improvisation de rap. “Nous sommes les gars de Bernoussi, ni alcool ni kerkoubi… Tu connais Petchou, oueld Derb ?…”. “Éteignez-les, s’il vous plaît”, s’amuse le préparateur physique, qui les a biberonnés de longues années pour en faire les athlètes d’aujourd’hui. Arrivé à la périphérie casablancaise, le bus commence à se délester de ses premiers passagers. “On prend un petit taxi ?”, lance l’attaquant Mourad Hariki à l’un de ses coéquipiers. “Tu crois que mon père, c’est Driss Jettou ? Viens, on se contentera de marcher”.



Formation. La fabrique de talents

“Kambou, fais circuler le ballon !”, éructe le coach de l’équipe des benjamins du Rachad, avant de lever les bras au ciel, déplorant le manque de discipline de ses poulains. La scène se déroule sur le terrain du club situé à la périphérie de Casablanca, rendu boueux par les dernières pluies. Le jeune ainsi apostrophé ne semble pas s’offusquer de la méthode pédagogique de son entraîneur. Tout comme la ribambelle de gamins venus s’entraîner en cette matinée de mardi, il est particulièrement fier de la prestation des “grands”. De retour au vestiaire, les petits saluent la caméra de 2M, venue découvrir le Rachad, par des V de la victoire. Ils sont ainsi quelque 1200 jeunes pousses à être inscrits au club casablancais, chiffre qui a fait dire à l’entraîneur Abdellah Blinda que “ce n’est pas un club, c’est une zaouia”. Des supporters plus âgés se sont également déplacés pour accueillir les finalistes. “Tbarekallah Alikoum a rejalla”, leur lance ce sexagénaire, fan de la première heure. Mais pour les joueurs, la page de la Coupe du trône est (presque) tournée. Désormais, l’objectif du club est la remontée en première division, la Botola. La tâche sera difficile, vu que le Rachad occupe actuellement la 12ème place du classement. “Mais quand on a fait une finale de la Coupe du trône, avec les moyens du club, tout devient possible”, résume Mohammed Goumiri, gardien de but du club et vétéran de la bande. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

 
 
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