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Propos recueillis par
Abdeslam Kadiri
Interview.
Abdellatif Laabi. Je suis un insoumis littéraire
Le 30 novembre, le poète Abdellatif Laâbi a reçu les insignes de docteur honoris causa à lUniversité de Rennes II, une distinction qui couronne lensemble de son parcours dhomme engagé et de poète. Dans cet entretien, il revient sur son uvre poétique et sur les thèmes politiques qui linterpellent.
LUniversité de Rennes II nest pas seulement la fac des barricades, toujours en première ligne du mouvement estudiantin. Ce vendredi 30 novembre, lUniversité a troqué ses habits de gréviste contre une tenue de gala, pour remettre les insignes de docteur honoris causa, à quatre sommités, dont le poète et romancier marocain Abdellatif Laâbi. Une |
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distinction qui couronne lensemble de son parcours dhomme engagé et de poète citoyen. Un vibrant hommage a été lu par Françoise Dubosquet, directrice de lUFR langues (voir encadré), ainsi que par Marc Gontard, le président de Rennes II, ami du poète et fin connaisseur de son oeuvre. Veste et pantalon marron, Laâbi attendait, assis sur lun de ces drôles de chaises design, avec les trois autres lauréats : Paul L. Harris, éminent psychologue, John Hume, le député nord-irlandais, prix Nobel de la paix 1986, et Jorge Semprun, le romancier et ancien ministre de la Culture espagnol (1988-1991), à qui lhommage rendu frisait la dithyrambe extatique. En écoutant Françoise Dubosquet retracer sa vie et saluer son engagement, Abdellatif Laâbi songeait-il au chemin parcouru, aux années de braise, au prix de la liberté ? Peut-être
Cest alors quil se vit remettre des mains de Marc Gontard, lécharpe jaune parcheminée de docteur honoris causa. Dans son discours, le poète marocain sest dit réjoui de la récente pacification culturelle qui permet aux pays du Maghreb de faire partie de la France. Il a surtout insisté sur lapport fondamental de la poésie : Elle a forgé mon éthique du comportement et de la vie. Sans elle, je ne peux plus regarder lAutre sans voir son pluralisme, a-t-il lancé.
*Abdellatif Laâbi vient de publier Mon cher double, aux éditions La Différence.
Que ressentez-vous à la remise de cette distinction ?
Je ne pourrai vous répondre que par des banalités (rires). ça ne métonne pas que ce soit lUniversité de Rennes II qui me remette cette distinction. Cest en Bretagne, et dans le pays de Rennes, que lon rencontre lesprit le plus ouvert. Il y a une spécificité liée peut-être à la frustration et à lidentité bretonne. Les Bretons, par leur histoire, sont peut-être les mieux placés pour comprendre les déchirements vécus par nous autres, de lautre côté de la Méditerranée. Il y a des éléments de similitude dans cette marginalité.
Au-delà de toute votre uvre, nest-ce pas la vie dhomme engagé, à limage de votre poésie, qui est récompensée ?
Je suis un insoumis, un insoumis littéraire. Quelquun qui creuse son propre sillon, qui a sa propre conception. Ma résistance nest pas seulement politique, elle est aussi littéraire, à lheure où les rapports marchands régissent la littérature.
Dans le monde daujourdhui, justement, quel est le rôle du poète ?
Il na pas changé. Son rôle est toujours daller au devant des nouvelles questions que lhumanité peut se poser, quil puisse les cristalliser. Mais aujourdhui, je suis confronté dans ma vie de poète à un questionnement totalement inédit : la menace de la fin de lespèce humaine. Cest un tournant majeur que je vis. Cest une préoccupation de plus en plus prégnante et une angoisse particulière.
Avant, on écrivait avec la certitude que laventure de la création de lesprit humain était pérenne, que lexpérience terrestre était durable. Avec le réchauffement climatique, lavenir de notre espèce est menacé. Cest une donnée inédite pour le poète que je suis. Sans verser dans lalarmisme, il est légitime de se poser ce type de questionnement.
Quelles questions vous posez-vous sur cette angoisse ?
On revient aux questions essentielles. Pourquoi écrire ? À qui sadresse-t-on ? Quelle est la fonction de lécrivain ? À présent, la situation de frivolité nest plus de mise. Le poète se doit de transmettre le plus fidèlement possible le message de lhumanité.
En vivant cette situation, je me retrouve transporté dans mon expérience carcérale, lorsque jétais en prison entre 1972 et 1980. Ces questions se recoupent, il y a une part de ressemblance. À lépoque, on ne savait pas si on sortirait vivant des geôles, pour des raisons politiques, par rapport au règne de Hassan II. Lécriture subit chez moi une transformation. Quand jai écrit Les chroniques de la citadelle dexil ou Le règne de la barbarie, javais limpression décrire un testament. Il y avait une gravité. Je retrouve aujourdhui cette même gravité.
Votre poésie, qui oscille toujours entre rage et espoir, est-elle le genre littéraire qui vous permet le mieux de décrire ces réflexions ?
À lévidence, je suis avant tout poète. Si on regarde ma bibliographie, cela saute aux yeux. La poésie a toujours été dans lhistoire de la littérature le laboratoire où sélaborent les changements, les mutations. Plus que lécrivain, le poète prête une attention plus accrue à la langue. Il lui fait dire des choses profondes, redonne un sens aux mots, à lheure du grand bavardage médiatique. Il y a un souci déconomie de la langue. Mais en tant que poète, je me retrouve dans une marge objective. Je ne suis pas un écrivain entraîné dans le tourbillon médiatique, je résiste. La poésie est devenue un art mineur, réduit à sa portion congrue dans les médias. Où parle-t-on encore de poésie ?
Pourtant, jai découvert dans cette marginalité des vertus. Dans la poésie, il ny a pas denjeux commerciaux ou de notoriété. Le poète est libre de ses mouvements. Je peux me permettre toutes les libertés. Je bouscule mon lecteur, lentraîne vers des pistes nouvelles, inexplorées, crée des complicités avec lui. Mais jexige de lui quil sinvestisse autant que moi.
Vous avez lancé en septembre un appel pour un pacte démocratique, dans lequel vous soulignez que le Maroc est en proie à une régression obscurantiste. Notre société est-elle menacée par la montée de lintolérance ?
Lintolérance est là. Il ne sagit ni de la sous-estimer ni de la surestimer. Plus que la montée du fondamentalisme, cest la faiblesse du mouvement démocratique qui est à déplorer. Un camp incapable de se trouver, de se remettre en question, de former un bloc. Si pour combattre cette menace, le camp démocratique, au niveau de la pensée politique, avait fait jonction avec la société civile, on serait moins angoissé.
Dans cet appel, on a limpression que vous êtes resté prudent et quelque peu flou, en évitant dappeler un chat un chat. Pourquoi ces précautions ?
Il ny a pas eu de prudence de ma part dans cet appel. Jy analyse les faiblesses du camp démocratique. Les gens qui disent cela font des lectures politiciennes et des raccourcis. Je prépare dailleurs un opuscule, à paraître bientôt au Maroc, regroupant toutes mes prises de position à caractère politique ou culturel. Elles sinscrivent toutes dans la même ligne.
Aujourdhui, les partis nont toujours pas compris quun camp démocratique a besoin dautre chose que de structures pour exister. Il existe trois sphères : les partis politiques, la société civile (avec ses pratiques démocratiques) et enfin la production intellectuelle. Or, il ny a aucun lien entre ces trois sphères. Les partis et les intellectuels se tournent le dos. Le camp démocratique est aujourdhui en rang dispersé, il doit se ressaisir.
La pensée politique est-elle en crise au Maroc ?
Je crois quil y a eu un arrêt cardiaque de la pensée politique au Maroc. Les partis politiques nont pas su renouveler leur arsenal théorique et leurs valeurs. Cest une véritable crise, notamment au sein de la gauche. Il ne faut toutefois pas oublier que ces partis ont été laminés sous les années Hassan II. Ils ont pris des plis et appris à ne plus penser de façon autonome.
Navez-vous pas le sentiment quon assiste à un silence, voire à une démission, des intellectuels ?
Ah ! Cette question du silence des intellectuels ! Cest devenu une véritable rengaine, une antienne ! Alors quon dit cela, on se fout royalement des intellectuels chez nous ! Quand on voit dans la presse, même la mieux intentionnée, la place quoccupe la culture
Les intellectuels sont condamnés à être dans la marge, ils se battent pour leurs idées et vivent avec les moyens du bord. Jai fait une tournée dans les universités marocaines et jai rencontré des éléments de grande qualité, qui souffrent de marginalisation. Il ny a pas de tribunes, peu despaces pour se faire entendre, sexprimer. Allez dire à des grands pontes ou responsables marocains qui financent des magazines sur le luxe et les paillettes, de lancer une revue détudes philosophiques ou de poésie, ils vous riront au nez
Qui sont dailleurs les intellectuels daujourdhui ?
Avant, on avait une vision trop classique de lintellectuel. Ce devait être un érudit qui avait une production de 20 ou 30 livres derrière lui. Aujourdhui, les intellectuels sont partout. Pour moi, un journaliste qui émet des avis et des analyses sur sa société est un intellectuel, un cadre dynamique dans un parti politique est un intellectuel, un militant associatif lest aussi, quelquun qui uvre pour la pensée écologiste
On a besoin de gens qui sinvestissent pour le Maroc. Cest à cette révolution que nous sommes appelés.
Vous avez tiré la sonnette dalarme sur la déperdition du patrimoine culturel, sur lindifférence du pays par rapport à sa mémoire. Comment expliquer cette situation ?
On souffre de la bêtise, de lincompétence. Nous navons pas de vision à moyen ou long termes. Il y a pourtant de belles avancées, du dynamisme, le pays avance et il y a lieu despérer. Mais la culture (et dans son sillage léducation et lenseignement), qui est le moteur du développement, nest pas conçue comme une priorité chez nous. Aujourdhui, il y a un manque dimagination, de réflexion. Il ny a pas de véritable stratégie culturelle. On est dans une situation où lon pare à lurgence. Limagination nest pas au pouvoir.
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Hommage. A. Laâbi, par Françoise Dubosquet
Lors de la cérémonie de remise du titre de docteur honoris causa à Abdellatif Laâbi, par lUniversité de Rennes II, Françoise Dubosquet, directrice de lUnité de formation et de recherche en langues (UFR), sest fendue dun discours en hommage au poète et écrivain marocain. En voici un extrait. En 1973, tu es condamné à dix ans de prison après une parodie de procès, les preuves accablantes présentées à charge sont les numéros de Souffles et dAnfas. On tenferme dans La citadelle de lexil à Kénitra, où lon veut faire de toi un simple numéro: 18611. Mais la prison faite pour briser, déshumaniser, soumettre, va avoir sur toi leffet inverse. Tu ne cesses décrire, tu te découvres des forces inespérées dadaptation. Avec le ciel humain pour seul horizon, et une espérance folle, tu brises les murs et le silence. Au bout de huit longues années, en 1980, les portes de la citadelle sentrouvrent pour toi et quelques-uns de tes compagnons de détention, grâce à une campagne internationale. Et tu nous dis que la prison ta beaucoup appris sur toi-même, sur létrange continent de ton corps et de ta mémoire, sur tes passions, sur ta force et ta faiblesse (
). Cinq ans plus tard, tu quittes le Maroc pour la France. Abandon ? Exil ? Sans droits civiques, tu ne peux vivre sur la terre qui ta vu naître. Léloignement est le nouveau prix à payer mais, paradoxalement, la distance prise avec le pays te rapproche de lui. Ton écriture y gagne sa vraie liberté. |
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