Drogue. De la coke dans l'air
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Drogue. De la coke dans l’air


Chiffres Clés.

911 kilos de cocaïne
saisis par la douane marocaine en 2006. 45 fois plus qu’en 2005.
225 kilos de cocaïne saisis par la police marocaine courant 2007. 5 fois plus qu’en 2006.
107 kilos de cocaïne saisis en 2007 à l’Aéroport Mohammed V de Casablanca. 6 fois plus qu’en 2006.


Le Maroc est devenu un pays
de transit du trafic de cocaïne.
(DR)

Les nouveaux circuits du trafic de cocaïne relient l’Amérique latine à l’Europe, en transitant par le Maroc, par voie aérienne. Etat des lieux, avec le Monsieur antidrogue de la Direction de la sûreté nationale.


Le 3 décembre dernier, un Ghanéen est arrêté à l’aéroport de Conakry avec 55 capsules de cocaïne, conditionnées et dissimulées dans son estomac. Il tentait de faire passer sa cargaison en Espagne, par un vol de la RAM devant faire escale à Casablanca. Ce fait-divers, devenu banal dans les aérogares africaines, résume la nouvelle place du Maroc
sur les cartes des réseaux de trafic de cocaïne. “Notre pays est idéalement situé du point de vue géographique. Entre l’aire de production d’Amérique latine (Pérou, Colombie et Bolivie), les zones de stockage en Afrique de l’Ouest (Guinée Conakry, Guinée-Bissau, Mauritanie et Sénégal) et le marché de la consommation en Europe. Dans ce schéma économique, le Maroc fait office de zone de transit”, explique Jamal Lakrimat, le Monsieur antidrogue de la Direction générale de la sûreté nationale.

La position stratégique du Maroc est l’issue de secours trouvée par les cartels sud-américains pour saupoudrer l’Europe, depuis que la route des Caraïbes est balisée par des contrôles de plus en plus draconiens. “Les réseaux de trafic de la cocaïne sont comme un ballon. Quand on le presse à un endroit, la bosse sort à un endroit différent”, illustre Jamal Lakrimat. Le ballon étant désormais sous l’étau dans les Caraïbes, la bosse grossit à vue d’œil au Maroc : en 2006, 45,5 kilos de cocaïne ont été saisis par la police. Au terme des dix premiers mois de l’année en cours, le compteur est déjà monté à 225 kilos, selon la section antidrogue de la DGSN. Ce record inquiétant vient confirmer la hausse vertigineuse des saisies de la douane marocaine : 911 kilos en 2006, soit 45 fois plus qu’en 2005 (17 kilos).

Les passeurs prennent l’air
La méthode choisie par le passeur ghanéen, cité plus haut, confirme aussi le mode opératoire d’acheminement de la cocaïne via le Maroc. Les grosses quantités livrées dans les pays africains sont morcelées pour arriver en Europe sur des vols commerciaux, transitant souvent par Casablanca. “Cette tendance ira d’ailleurs en se renforçant”, précise Jamal Lakrimat. Avec, là aussi, des chiffres alarmants à l’appui : 18 kilos saisis en 2006 à l’Aéroport Mohammed V de Casablanca, pour 107 kilos en 2007… soit 6 fois plus. Quant aux fameux passeurs (les mules, dans le jargon des trafiquants), ils sont vingt-deux à avoir été arrêtés par les services des frontières marocains en 2006, contre 74 cette année. L’Office des Nations Unies contre la drogue a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme l’année dernière : selon cet organisme, 21% des prises de drogue réalisées dans les aéroports européens en 2006 provenaient d’Afrique, dont une bonne partie a transité par des vols commerciaux faisant escale au Maroc. C’est qu’en plus de fournir “peu de frontières contrôlées”, la filière africaine offre aux trafiquants d’autres “avantages comparés”, comme la pauvreté. Et donc un “recrutement plus facile de passeurs”, a souligné à ce propos Emmanuel Leclaire, le responsable antistupéfiants d’Interpol, lors du congrès de l’organisation tenu à Marrakech, en novembre dernier.

Les flics de la planète, en conclave dans la ville ocre, ont focalisé leur attention sur les moyens de couper les routes empruntées par l’African connection. C’est devenu leur priorité et celle des autorités marocaines, même si le Maroc n’est pas le pays le plus à plaindre dans ce domaine. “Le débit est en hausse chez nous par la voie aérienne. Mais on ne peut pas encore parler de tendance identifiable pour les voies terrestre et maritime, comme c’est le cas pour les autres pays concernés par ce circuit”, soupèse Jamal Lakrimat. Selon le service antidrogue de la DGSN, les kilos de cocaïne découverts, à intervalles réguliers, sur les plages marocaines, seraient de simples résidus des cargaisons jetées à la mer par les trafiquants, voulant échapper à des contrôles de la police espagnole. Il s’agit aussi de pertes lors du transbordement sur les bateaux rapides rejoignant les rives espagnoles. Mais cela ne prouve en aucun cas que les 3600 kilomètres de côtes marocaines servent de port d’attache aux bateaux acheminant la poudre blanche depuis l’Amérique latine. Pourtant, se profilent déjà des indices inquiétants. Des trafiquants commencent à défricher les routes terrestres marocaines vers l’Espagne, en sautant l’étape de stockage en Afrique de l’Ouest. “L’emballage des 10 kilos de cocaïne rejetés par la mer à Asilah, en 2006, était similaire à une saisie de 118 kilos effectuée à Nador deux jours plus tard”, signale un haut gradé à la DGSN.

Coke internationale, lutte transnationale
Cette cargaison devait être acheminée en Espagne à travers les postes-frontières de Sebta et Melilia, fragmentée en petites quantités de 2 à 3 kilos. Elle n’a jamais atteint sa destination, grâce à une opération conjointe des polices marocaine et espagnole. Ce type de collaboration transnationale est la stratégie désormais privilégiée par le service antidrogue de la DGSN pour contrer des réseaux ignorant la notion de frontière. Les informations collectées sont échangées avec d’autres services étrangers, afin de démanteler des filières à cheval sur plusieurs pays. But évident : arracher non seulement les fruits, mais aussi les racines du trafic. Le cas le plus révélateur reste l’opération “Miel”, nom de code d’une affaire de cocaïne prise en charge par les polices marocaine et néerlandaise. 253 kilos de poudre blanche ont été repérés par la police des Pays-Bas, courant 2006, dans un cargo devant faire escale au Maroc. “Les Néerlandais ont surveillé la drogue pendant plusieurs semaines sans la saisir. Le temps pour nous d’achever notre enquête sur la compagnie d’import-export de miel à qui était destiné le container. Il fallait lister et mettre sous surveillance tous les dépôts de cette société écran basée à Larache, afin d’éviter des fuites de cocaïne”, raconte notre source en charge des grosses opérations de ce type à la DGSN. Les “fuites”, terme du jargon international des flics antidrogue, ne pouvaient qu’être limitées : la police néerlandaise a saisi la cocaïne en cachette, juste avant le départ du cargo. Elle n’a laissé qu’une quantité infime, devant servir de preuve à la police marocaine au moment de la livraison du container. Une fois la “preuve” arrivée à destination, la police marocaine a pris d’assaut le dépôt, après avoir neutralisé les chiens de surveillance… à l’aide de filets de pêche. Là aussi, la cocaïne devait pénétrer en Europe par Sebta et Melilia par petites quantités. “Les contrôles deviennent de plus drastiques dans les pays africains concernés. Nous craignons que le trafic par voie terrestre remonte vers le Maroc”, prévient Lakrimat. Les deux fenêtres espagnoles en territoire marocain, risquant de devenir, après le haschich, les grandes portes du trafic de cocaïne dans un avenir pas si lointain...

 
 
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