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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Ces jeunes ne ressemblent pas à Zakaria Boualem. Ils ont une autre culture, d'autres codes.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem s'est souvent demandé comment est-ce qu'on devenait vieux. Est-ce que c'est un truc progressif ou subit ? ça vient avec le statut de parent ou c'est génétique ? Naît-on vieux ? Il a obtenu un début de réponse ce week-end, juste en bas de chez lui. En observant une bande d'adolescents se trémousser étrangement sur la sonnerie d'un téléphone portable, il a compris qu'il était passé de l'autre côté. Renseignement pris, ces ados se sont avérés être des fans de tecktonik. À ce titre, ils se réunissent où ils peuvent pour danser la tecktonik, justement. Auparavant, ils prennent le soin de se vêtir en conformité avec les usages de ce mouvement, que l'on peut décrire succinctement ainsi : jeans ultra-serré, baskets 70's, crête sur la tête et quelques aigles germaniques (on reste poli) un peu partout. Le tout donne une impression étrange de nouveauté et de déjà vu. Parce que la coupe, on la connaissait déjà : les footballeurs allemands l'avaient déjà érigée en modèle dans les années 80. Remember Klaus Augenthaler et Pierre Littbarski et la Bundesliga sur la RTM. Les jeans, ce sont les mêmes que ceux des Ramones, et la musique du portable, c'est un peu la bande originale de Pacman. Parlons de la danse. Elle rappelle vaguement les gesticulations du poulet en phase terminale, lorsque la tête a été coupée et qu'il se prépare à l'idée de conclure son destin entouré de frites. À la vue de cette étrange gesticulation, Zakaria Boualem a aussitôt compris le sens du mot “génération”. Jusque-là, il avait toujours trouvé ce concept un peu fumeux, un truc de journalistes
qui ont du mal a trouver un titre. C'est vrai, quoi, les gens font des bébés en continu, ils n'attendent pas quinze ou vingt ans pour produire un paquet qu'on appellera plus tard “une génération”. Mais là, en regardant les fans de tecktonik, c'est devenu clair. Ces jeunes ont une autre culture, d'autres codes, ils ne ressemblent pas à Zakaria Boualem, et c'est sans doute ce qui fait d’eux “une nouvelle génération”. Il a commencé par se moquer d'eux. Dans sa tête, tout y est passé : “C'est pas de la musique, c'est pas un look, c'est pas une danse”. Puis, il s'est rendu compte qu'il répétait mot pour mot ce qu'il avait entendu dans sa jeunesse à lui, lorsque le rap est arrivé à Guercif vers 1994. Oui, je sais, le rap est né au moins vingt ans avant, mais bon, on parle de Guercif, là, pas de Brooklyn. Donc il s'est un peu ressaisi et a adopté l'attitude neutre et bienveillante du Haj en fin de carrière. Concrètement, ça donne un discours du style : “Bon, si ça les amuse, pourquoi pas, ça fait pas de mal… Chacun son trip”. Accompagné de la douloureuse constatation suivante : “Je suis devenu vieux”.

Et ça, franchement, ça lui a fait un peu mal, et je vais vous dire pourquoi. Merci, c'est gentil, vous entends-je répliquer, un peu las. Parce que Zakaria Boualem a toujours trouvé que les Marocains étaient déjà vieux jeunes. Qu'ils se mettaient à parler comme des (grands) parents dès la fin de l'enfance. Qu'ils adoptaient très rapidement des discours d'adultes blasés. Combien de fois s'est-il écharpé avec des potes à lui, qui lui expliquaient que leur rêve à eux, c'était de vivre avec une femme mouhtarama, dans un appartement mouhtarame, un salaire et un bureau mouhtarame et si possible une Palio. C'est probablement le destin de chacun, mais ce n'est pas une raison pour en faire un objectif. Cette passion du mouhtarame, ce goût du statut - la vraie drogue dure des Marocains, rappelons-le - lui a toujours fait horreur. Et la seule idée qu'il puisse se retrouver à partager ce discours le rend malade. Alors ces gamins, tecktonik ou pas, qui volent un instant de bonheur et de rébellion à leur destin, eh ben, finalement, ça lui remonte le moral. Zakaria Boualem vieillit donc, mais plutôt bien, finalement.

 
 
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