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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hicham Smyej

Musique. Rap de “bonne famille”

Fnaïre
(TNIOUNI / NICHANE)

Avec Yed L’Henna, Fnaïre pousse sa propre caricature jusqu’à l’extrême. Un album à mettre entre toutes les mains, sauf celles des mélomanes.


Imaginez Joey Starr, le mauvais garçon du rap français, éructant un couplet rageur à la gloire du camembert de Normandie. Ou bien Snoop Doggy Dogg, l’icône du rap Gangsta, appelant, avec son phrasé lubrique, les jeunes à arrêter la clope. Vous n’y arrivez pas ? Une petite astuce : mettez dans votre mange-disque le dernier album de Fnaïre et laissez-vous transporter, une heure durant (56 minutes et 12 secondes,
chrono en main), par les créations singulières du groupe de rap marrakchi. Singulières, parce que la formation de la ville ocre a réussi la gageure d’inventer un nouveau courant de la musique hip hop : le rap taqlidi (sic), rap “traditionnel” pour les francophones. Non, il ne s’agit pas du sacro-saint “old school”, ni d’un retour aux sources de la musique urbaine afro-américaine. Là, il est question d’un rap 100% maghribi, nourri aux musiques traditionnelles et saupoudré de références à la culture populaire, dans ce qu’elle a de plus folklorique. Et côté textes, si vous cherchez du contestataire, du violent ou du hardcore, vous vous êtes trompés de boutique. Les chansons de Fnaïre ne jurent que par les valeurs familiales et patriotiques, les messages moralisateurs, voire éducatifs, davantage destinés aux haut-parleurs des colonies de vacances qu’aux sonos des boîtes de nuit. On a même droit à l’inévitable nostalgie pour le passé, dans la rengaine du “c’était mieux avant”. Bref, le cocktail est aussi détonnant qu’un thé à la menthe, encore plus niais que le rock chrétien à l’américaine.

Cours d’éducation civique
Le manifeste de cette nouvelle “pensée musicale” a été étalé dans un premier album du groupe, intitulé Leftouh. Le second, sorti il y a quelques mois, enfonce le clou et le marteau avec. Avec cette nouvelle galette de polycarbonate, les Fnaïre sont manifestement au sommet de leur rap “de bonne famille”. Le titre est déjà tout un programme : Yed L’Henna (la main de henné). Au fil des dix-huit pistes, on retrouve la marque de fabrique des rappeurs behjaoua. D’abord ce petit talent dont Fnaïre s’est fait une spécialité : récupérer les mélodies des chansons populaires et les sons d’instruments du cru, pour les triturer et en sortir des samples d’une redoutable efficacité. Sauf que sur Yed L’Henna, le gimmick est ressassé jusqu’à la nausée. C’est simple : aucune des 18 chansons n’y échappe. Et l’auditeur a droit à tout le catalogue. L’intro ? Un ersatz de guedra sahraouie, clin d’œil plutôt opportun par les temps (politiques) qui courent. Le morceau Jamaâ Lafna détourne gentiment la dakka marrakchia, alors que Mogadore sacrifie aux charmes mainstream des gnaouas. Et pour contenter tout le monde, le chaâbi et les rouaïss du Souss ont également droit de cité. Idem pour les instruments, puisqu’il y a de quoi charger deux petits camions : rebab, guembri, bendir, ghaïta, oud, qraqebs…

Mais tout ce capharnaüm serait bien inoffensif, si seulement les compères de Fnaïre avaient oublié d’apposer des textes sur leurs mélodies. On connaissait la fibre patriotique et conservatrice du groupe marrakchi. Il vient d’y ajouter le cours d’éducation civique. La chanson Azz l’khil mrabeteha appelle les Marocains à “protéger leur culture”, alors que Tagine Loghate (Le tagine des langues) pleure la déperdition de la langue marocaine (laquelle ?)… tout en accueillant des couplets en amazigh et en français. Cherchez l’erreur ! L’album comprend même une chanson dédiée aux chauffards, les exhortant à respecter le Code de la route ! Passons sur le mot “tanmia”, qui revient au moins une centaine de fois sur l’album. On attendait également beaucoup du featuring de Cilvarings, membre du collectif Wu-Tang Clan. Las. Le petit événement se transforme en mièvre chanson enfantine, dont même Al Kanat assaghira n’aurait pas voulu en son temps. Pas sûr que le rappeur américain ait reçu une copie traduite des textes. Et pour boucler la boucle, l’album se clôt sur… une prière, longue de 2 bonnes minutes. C’est promis, pour le prochain album, Fnaïre laisseront tomber survêt’, casquettes et baskets, qu’ils troqueront contre la panoplie du parfait petit Marocain : jellaba, babouches et tarbouche rouge. Le chapelet reste en option.

 
 
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