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Par Abdellah Tourabi
Cinéma. Citizen Chahine
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Le personnage du policier
tyrannique (incarné par Khalid
Saleh), symbolise à lui seul les
abus du pouvoir égyptien.
(DR)
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Le Chaos, dernier film de Youssef Chahine, sattaque aux pratiques brutales et illégales de la police égyptienne. Sabre au clair, le vétéran du cinéma égyptien charge la police de son pays dans un film très engagé.
Ni lâge ni la maladie ne semblent altérer lengagement et la fougue de Youssef Chahine. Du haut de ses 82 ans (dont 57 ans dans le cinéma), le désir de faire des films qui témoignent de leur temps demeure intact chez le sphinx du cinéma égyptien. Les films de Youssef Chahine sont essentiels pour comprendre lévolution politique et sociale de lÉgypte |
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et saisir la grandeur et la décadence de ce pays. Au début des années 60, lEgypte est une vraie puissance régionale, qui tient tête aux visées hégémoniques de lOccident. Nasser est encore un héros adulé dans le monde arabe et une icône de la lutte contre limpérialisme pour les pays du tiers- monde. Le jeune Youssef Chahine signe alors Saladin. Une épopée historique qui retrace le destin de ce roi dEgypte qui a affronté glorieusement les puissances mondiales de son époque : les Croisés européens et les Mongols. Après lhumiliante défaite de 1967, arrive le temps de la remise en cause et des questions. Dans Le Moineau, Chahine tente de donner des explications à cette défaite. Il pointe du doigt la corruption, la paranoïa sécuritaire de lEtat égyptien et la révolution qui mange ses enfants.
Sous la présidence dAnouar El Sadate, Chahine réalise lun de ses plus beaux films, Le Retour de lenfant prodige, une parabole désenchantée et dramatique dune société égyptienne déboussolée par les nouvelles orientations politiques et économiques prônées par le successeur de Nasser. La dernière scène du film, où les membres dune même famille sentretuent, est une vision prophétique de la fin de mandat du président El Sadate, assassiné lors dun défilé militaire par les membres dun groupe islamiste.
Silence, on témoigne
Les années Moubarak semblent cristalliser et contenir tout ce que Chahine déteste et rejette dans son pays : laggravation des inégalités sociales, la montée de lintégrisme et du terrorisme, la rupture de lharmonie confessionnelle entre musulmans et coptes, la lente et pénible agonie de la culture en Egypte... De quoi miner et anéantir les plus optimistes des volontés. Mais les convictions de Chahine lui sont chevillées au corps, le goût du combat aussi. Durant ces années, chaque film de Chahine est un sabre dirigé contre une tête de cette hydre : Adieu Bonaparte est une fresque historique appelant à plus douverture sur le monde et au refus de se recroqueviller sur une identité fantasmée. LEmigré, qui sinspire de lhistoire du prophète Youssef, est une fable nostalgique dune Égypte glorieuse et majestueuse. Le Destin est un pamphlet contre lintégrisme et un plaidoyer pour la revalorisation du savoir et de la connaissance à travers le personnage du philosophe Averroès. Le Chaos, dernier opus de Chahine, co-réalisé avec Khaled Youssef, sinscrit aussi dans la lignée de cette filmographie engagée. Le long-métrage vient de sortir sur les écrans européens et, espérons-le, devrait débarquer sur les nôtres dans quelques semaines. Le Chaos nest peut-être pas le film le plus abouti de Youssef Chahine. Il na ni la puissance dramatique du Retour de lenfant prodige, ni lambition dune grande production comme Adieu Bonaparte et il ne dispose pas du génie de lacteur Mahmoud El Miligi, qui a fait de La Terre le meilleur film de lhistoire du cinéma égyptien. Mais Le Chaos a un autre atout : son époque et son contexte politique. À limage de Limmeuble Yacoubian, le best-seller planétaire de Alaa Al Aswani, Le Chaos est une radioscopie de la société égyptienne et des maux qui la minent. Le titre originel du film, Hya Fawda ?, pourrait être aussi traduit comme lanomie, car cest de cela dont il sagit dans ce film : leffondrement des normes et des règles au sein de la société égyptienne, les gardiens de lordre devenant les premiers à le violer (littéralement même dans ce film), et le désarroi de la société dans cette situation.
Kefaya, Egypte !
Un personnage de ce film semble incarner à lui tout seul cette anomie et ce chaos : le policier Hatem (interprété par létonnant Khaled Saleh). Un tyranneau dont le cynisme et la cruauté nont pas de limite. Son uniforme lui donne une impression de surpuissance et dimpunité. Sa devise : Celui qui naime pas Hatem, naime pas lEgypte, car lEtat, cest lui. Il rackette les commerçants de son fief, humilie et torture les détenus entre deux courbettes à ses chefs. La caricature même de lautocrate arabe : arrogant et cruel avec les faibles, obséquieux et servile à légard des puissants. Il ne semble recouvrer sa part dhumanité que lorsquil se retrouve la nuit, face au portrait volé de Nour (Menna Chalaby), son objet damour et de dépit, qui se refuse à lui. Ce Fotowa des temps modernes se heurte à Charif (Youssef El Cherif), un jeune procureur intègre et soucieux dappliquer la loi et de rétablir léquité. Ces deux figures symbolisent deux corps de lEtat égyptien et relaient à lécran leur réputation dans la vie réelle : la police égyptienne empêtrée dans des scandales successifs de torture et de répression brutale, et la magistrature, qui se bat pour préserver son indépendance et mériter le respect dont elle jouit dans le pays de Moubarak.
Comme dautres grands réalisateurs de notre temps (Ken Loach, Oliver Stone, Nanni Moretti
), Youssef Chahine ne conçoit pas le cinéma comme un simple divertissement, mais comme une extension du domaine de la lutte politique et sociale sur lécran. Un moyen de commenter le monde et dessayer de le changer. Cest ainsi que Le Chaos, malgré ses quelques faiblesses artistiques, est une réaction à chaud, vive et nerveuse, contre linjustice et limpunité en Egypte. Pour dire, en un mot, Kefaya !. |
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Réalité. Pire que la fiction
En sattaquant à la brutalité de la police égyptienne et à la pratique de la torture dans les commissariats de ce pays, Le Chaos prolonge un débat qui secoue lEgypte depuis deux ans. En janvier 2006, le journaliste et militant égyptien Wael Abbas diffuse sur son blog une vidéo montrant deux officiers de police torturant un détenu dans un commissariat du Caire. Sous la pression locale et internationale, les autorités égyptiennes sont contraintes douvrir une enquête et les deux officiers ont été arrêtés et condamnés à trois ans de prison. Dautres vidéos de torture, exercée par la police égyptienne, trouveront le chemin du Net, suscitant la stupéfaction et la colère des associations de défense des droits de lhomme. Dans lune de ces vidéos, on voit des policiers qui se filment avec leurs portables et se livrent à des séances de happy slapping sur des détenus. Des humiliations affligées dans une ambiance de franche rigolade et de sadisme décomplexé. Dans Le Chaos, il ne faut pas tenter de compter le nombre de gifles données par lofficier Hatem aux détenus et à ses subalternes. Ce serait aussi fastidieux et épuisant que dessayer de compter le nombre de blocs de pierres qui composent la grande pyramide de Gizeh. |
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