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N° 302
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Cinéma. Citizen Chahine

Le personnage du policier
tyrannique (incarné par Khalid
Saleh), symbolise à lui seul les
abus du pouvoir égyptien.
(DR)

Le Chaos, dernier film de Youssef Chahine, s’attaque aux pratiques brutales et illégales de la police égyptienne. Sabre au clair, le vétéran du cinéma égyptien charge la police de son pays dans un film très engagé.


Ni l’âge ni la maladie ne semblent altérer l’engagement et la fougue de Youssef Chahine. Du haut de ses 82 ans (dont 57 ans dans le cinéma), le désir de faire des films qui témoignent de leur temps demeure intact chez le sphinx du cinéma égyptien. Les films de Youssef Chahine sont essentiels pour comprendre l’évolution politique et sociale de l’Égypte
et saisir la grandeur et la décadence de ce pays. Au début des années 60, l’Egypte est une vraie puissance régionale, qui tient tête aux visées hégémoniques de l’Occident. Nasser est encore un héros adulé dans le monde arabe et une icône de la lutte contre l’impérialisme pour les pays du tiers- monde. Le jeune Youssef Chahine signe alors Saladin. Une épopée historique qui retrace le destin de ce roi d’Egypte qui a affronté glorieusement les puissances mondiales de son époque : les Croisés européens et les Mongols. Après l’humiliante défaite de 1967, arrive le temps de la remise en cause et des questions. Dans Le Moineau, Chahine tente de donner des explications à cette défaite. Il pointe du doigt la corruption, la paranoïa sécuritaire de l’Etat égyptien et la révolution qui mange ses enfants.

Sous la présidence d’Anouar El Sadate, Chahine réalise l’un de ses plus beaux films, Le Retour de l’enfant prodige, une parabole désenchantée et dramatique d’une société égyptienne déboussolée par les nouvelles orientations politiques et économiques prônées par le successeur de Nasser. La dernière scène du film, où les membres d’une même famille s’entretuent, est une vision prophétique de la fin de mandat du président El Sadate, assassiné lors d’un défilé militaire par les membres d’un groupe islamiste.

Silence, on témoigne
Les années Moubarak semblent cristalliser et contenir tout ce que Chahine déteste et rejette dans son pays : l’aggravation des inégalités sociales, la montée de l’intégrisme et du terrorisme, la rupture de l’harmonie confessionnelle entre musulmans et coptes, la lente et pénible agonie de la culture en Egypte... De quoi miner et anéantir les plus optimistes des volontés. Mais les convictions de Chahine lui sont chevillées au corps, le goût du combat aussi. Durant ces années, chaque film de Chahine est un sabre dirigé contre une tête de cette hydre : Adieu Bonaparte est une fresque historique appelant à plus d’ouverture sur le monde et au refus de se recroqueviller sur une identité fantasmée. L’Emigré, qui s’inspire de l’histoire du prophète Youssef, est une fable nostalgique d’une Égypte glorieuse et majestueuse. Le Destin est un pamphlet contre l’intégrisme et un plaidoyer pour la revalorisation du savoir et de la connaissance à travers le personnage du philosophe Averroès. Le Chaos, dernier opus de Chahine, co-réalisé avec Khaled Youssef, s’inscrit aussi dans la lignée de cette filmographie engagée. Le long-métrage vient de sortir sur les écrans européens et, espérons-le, devrait débarquer sur les nôtres dans quelques semaines. Le Chaos n’est peut-être pas le film le plus abouti de Youssef Chahine. Il n’a ni la puissance dramatique du Retour de l’enfant prodige, ni l’ambition d’une grande production comme Adieu Bonaparte et il ne dispose pas du génie de l’acteur Mahmoud El Miligi, qui a fait de La Terre le meilleur film de l’histoire du cinéma égyptien. Mais Le Chaos a un autre atout : son époque et son contexte politique. À l’image de L’immeuble Yacoubian, le best-seller planétaire de Alaa Al Aswani, Le Chaos est une radioscopie de la société égyptienne et des maux qui la minent. Le titre originel du film, Hya Fawda ?, pourrait être aussi traduit comme “l’anomie”, car c’est de cela dont il s’agit dans ce film : l’effondrement des normes et des règles au sein de la société égyptienne, les gardiens de l’ordre devenant les premiers à le violer (littéralement même dans ce film), et le désarroi de la société dans cette situation.

Kefaya, Egypte !
Un personnage de ce film semble incarner à lui tout seul cette anomie et ce chaos : le policier Hatem (interprété par l’étonnant Khaled Saleh). Un tyranneau dont le cynisme et la cruauté n’ont pas de limite. Son uniforme lui donne une impression de surpuissance et d’impunité. Sa devise : “Celui qui n’aime pas Hatem, n’aime pas l’Egypte”, car l’Etat, c’est lui. Il rackette les commerçants de son “fief”, humilie et torture les détenus entre deux courbettes à ses chefs. La caricature même de l’autocrate arabe : arrogant et cruel avec les faibles, obséquieux et servile à l’égard des puissants. Il ne semble recouvrer sa part d’humanité que lorsqu’il se retrouve la nuit, face au portrait volé de Nour (Menna Chalaby), son objet d’amour et de dépit, qui se refuse à lui. Ce “Fotowa” des temps modernes se heurte à Charif (Youssef El Cherif), un jeune procureur intègre et soucieux d’appliquer la loi et de rétablir l’équité. Ces deux figures symbolisent deux corps de l’Etat égyptien et relaient à l’écran leur réputation dans la vie réelle : la police égyptienne empêtrée dans des scandales successifs de torture et de répression brutale, et la magistrature, qui se bat pour préserver son indépendance et mériter le respect dont elle jouit dans le pays de Moubarak.

Comme d’autres grands réalisateurs de notre temps (Ken Loach, Oliver Stone, Nanni Moretti…), Youssef Chahine ne conçoit pas le cinéma comme un simple divertissement, mais comme une extension du domaine de la lutte politique et sociale sur l’écran. Un moyen de commenter le monde et d’essayer de le changer. C’est ainsi que Le Chaos, malgré ses quelques faiblesses artistiques, est une réaction à chaud, vive et nerveuse, contre l’injustice et l’impunité en Egypte. Pour dire, en un mot, “Kefaya !”.



Réalité. Pire que la fiction

En s’attaquant à la brutalité de la police égyptienne et à la pratique de la torture dans les commissariats de ce pays, Le Chaos prolonge un débat qui secoue l’Egypte depuis deux ans. En janvier 2006, le journaliste et militant égyptien Wael Abbas diffuse sur son blog une vidéo montrant deux officiers de police torturant un détenu dans un commissariat du Caire. Sous la pression locale et internationale, les autorités égyptiennes sont contraintes d’ouvrir une enquête et les deux officiers ont été arrêtés et condamnés à trois ans de prison. D’autres vidéos de torture, exercée par la police égyptienne, trouveront le chemin du Net, suscitant la stupéfaction et la colère des associations de défense des droits de l’homme. Dans l’une de ces vidéos, on voit des policiers qui se filment avec leurs portables et se livrent à des séances de “happy slapping” sur des détenus. Des humiliations affligées dans une ambiance de franche rigolade et de sadisme décomplexé. Dans Le Chaos, il ne faut pas tenter de compter le nombre de gifles données par l’officier Hatem aux détenus et à ses subalternes. Ce serait aussi fastidieux et épuisant que d’essayer de compter le nombre de blocs de pierres qui composent la grande pyramide de Gizeh.

 
 
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