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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Électricité. L’ONE sous haute tension


Chiffres clés.

Production nationale d’électricité : 19 822,3 gigawatts
Besoin en électricité : 21 104,6 gigawatts
Chiffre d’affaires de l’ONE : 15,06 milliards de dirhams
Nombre de clients : 3 286 915
Effectif : 8873 personnes

(*) À fin 2006



Les besoins accrus en électricité
poussent l’ONE à revoir à la hausse
ses projets d’investissement.
(DR)

Une consommation qui augmente, une production qui stagne et des investissements en berne… le risque de coupures électriques est aujourd’hui bien réel. Et pour couronner le tout, les députés s’en mêlent.


Vendredi 31 août 2007. Le staff dirigeant de l’Office national d’électricité (ONE) a des sueurs froides. Et ce n’est pas à cause de la température caniculaire. C’est plutôt en raison de la panne produite sur la liaison haute tension qui traverse la Méditerranée et qui permet au Maroc de puiser dans le réseau européen. Sans électricité en
provenance d’Espagne, le royaume est privé d’une source qui lui fournit 10% de ses appels en énergie. Pour compenser, l’Office n’a d’autre choix que de pousser au maximum les turbines de la centrale thermique de Jorf Lasfar, gérée par les Emiratis de Taqa. À défaut, c’est toute une partie du royaume qui risque de plonger dans la pénombre. “Ce n’est certes pas comparable à la grande panne d’électricité qui a frappé les Etats-Unis en 2003 ou les capitales européennes en 2004. Mais nous avons échappé de justesse à un black-out assez important”, confie une source proche du dossier. Au sein de l’ONE, on cherche à relativiser une panne pratiquement passée sous silence. “Cela fait partie des risques usuels de l’activité, explique une source autorisée. L’ONE maîtrise la situation et dispose d’un plan d’action préétabli pour remédier à de tels incidents”. Et effectivement, l’incident a été maîtrisé, au point qu’il n’a même pas été remarqué. Mais l’épisode du vendredi noir braque les projecteurs sur la fragilité de l’alimentation électrique du pays. Un secret de polichinelle que les politiques feignent de ne pas voir depuis de longues années. Il a fallu que Younès Maâmar, le nouveau patron de l’Office, tire lui-même la sonnette d’alarme. Sept mois après sa prise de fonction, l’ex-Monsieur énergie de la Société financière internationale (SFI) dressait un diagnostic alarmant de l’approvisionnement en électricité. “À Marrakech ou Tanger, la demande enregistre des taux de croissance à deux chiffres, sans que les investissements électriques ne suivent”, lançait-il sur les colonnes d’un hebdomadaire de la place. Un franc-parler qui lui a valu de se faire remonter les bretelles, même par le très conciliant Premier ministre de l’époque, Driss Jettou.

Objectif : produire plus
Pourtant, le risque d’insuffisance de la production électrique est évident. Avec le développement industriel du pays, l’équipement de plus en plus important des ménages dans les villes et l’électrification du monde rural, la consommation augmente en moyenne de 8,5% par an. C’est pratiquement trois fois les taux de progression observés durant la seconde moitié des années 90. “Une croissance de 8,5% par an, c’est une nouvelle ville de la taille de Rabat qu’il faut alimenter chaque année, et pour laquelle il nous faut réaliser des moyens de production, de transport et de distribution. En chiffres, il s’agit d’un besoin de près de 10 à 15 milliards de dirhams par an d’investissement”, nous explique-t-on au sein de l’ONE. Et pour cause, la mise en place de l’outil de production accuse un sérieux retard. La moitié de l’électricité distribuée aujourd’hui provient de la centrale de Jorf Lasfar. D’autres centrales thermiques utilisant du fuel, du charbon ou du gaz naturel produisent quelque 8000 mégawatts (MW). Le dispositif de l’ONE compte aussi 26 usines hydrauliques et un modeste parc d’éoliennes, qui contribuent pour quelque 1500 MW. “Hormis la production thermique, les autres sources de production ne sont pas si fiables. Une année de sécheresse ou de manque de vent suffirait pour produire une crise au niveau de l’approvisionnement, surtout si l’Espagne n’est plus capable de fournir le reliquat de sa consommation nationale, compte tenu de l’augmentation de ses propres besoins”, explique un parlementaire qui se penche sur le dossier ONE. Pour combler ce déficit, l’Office a lancé divers projets d’investissements. Parmi eux, des plans d’urgence qui livreront une capacité additionnelle de 900 MW dès 2009. Il s’agit des turbines à gaz de Mohammedia, des turbines diesel de Tan Tan et Aïn Beni Mathar, en plus du projet d’un parc éolien à Tanger. “Le financement de ce programme est bouclé. Les marchés ont été adjugés et, aujourd’hui, ils sont en cours d’exécution selon le planning retenu”, assure-t-on à l’Office. Toutefois, ces 900 MW additionnels s’avèrent insuffisants, sachant que la consommation augmente de quelque 2000 MW chaque année ! Des projets d’envergure sont du coup prévus, mais leur réalisation semble prendre du temps. “Il faut compter 3 à 4 ans avant qu’un projet de centrale électrique ne devienne opérationnel”, confie ce spécialiste. Ceci sans compter tous les blocages administratifs qui peuvent survenir. Exemple : le projet de Cap Ghir (au nord d’Agadir) avait été annoncé en grande pompe en 2006, avec, à la clé, une enveloppe de cinq milliards de dollars pour la construction de deux unités de production, d’une puissance de 660 MW chacune. Elles étaient censées entrer en service en 2011. Il n’en sera rien. Le projet a été freiné par le veto des élus de la région et, au sein de l’ONE, on parle désormais d’un “site de substitution en cours de validation par les autorités compétentes”.

L’examen du Parlement
Pourtant, les investissements de l’ONE sont loin d’être un luxe. Pour les prochaines années, l’Office devra même mettre les bouchées doubles pour lancer son plan stratégique, dont le slogan est éloquent : “L’énergie au rendez-vous du développement”. Conscient de ce besoin important, l’Etat ne lésine pas sur les moyens. “Le programme à réaliser par l’ONE, durant la période 2007-2011, s’élève à 34,26 milliards de dirhams, sans compter les investissements exécutés par les concessionnaires”, peut-on lire sur le rapport dédié aux entreprises publiques, qui accompagne le Budget 2008. Un Budget qui réserve une enveloppe de 11,6 milliards de dirhams pour l’ONE, soit 20% du total des investissements prévus par les entreprises publiques. Ce montant a produit l’effet d’une décharge de 220 volts chez les députés lors de l’examen de la Loi des Finances. Sous la pression du groupe USFP, le président de la Commission des Finances vient d’user des dispositions de l’article 41 du règlement intérieur de la Chambre des représentants, qui lui permettent de convoquer le directeur d’un office public. “La procédure suit pour l’heure son cours normal et la lettre ne devrait pas tarder à arriver à destination”, confie un député. Côté ONE, on se dit prêt à affronter et convaincre les députés. L’atmosphère promet d’être électrique…



Finances. Des comptes au rouge

L’inquiétude des élus est aussi justifiée par la situation financière peu reluisante de l’ONE. Depuis plusieurs années, le déséquilibre au niveau de l’exploitation est devenu quasi structurel. En d’autres termes, l’ONE vend l’électricité moins cher que ce que lui coûte sa production. Et les résultats de l’Office sont aggravés par des charges financières dues à un fort endettement, surtout à long terme (plus de 16 milliards de dirhams), et à une trésorerie déficitaire de près de 3 milliards de dirhams. Pour ne rien arranger, le redressement fiscal auquel a eu droit l’ONE en 2006 a engendré une perte abyssale de 1,7 milliard de dirhams, alors que les provisions sur des créances clients quasiment irrécupérables lui coûteront près de 1,5 milliard de dirhams. L’Office doit en plus débourser quelque 13,5 milliards de dirhams pour externaliser sa caisse de retraite, un montant qu’il ne pourra mobiliser par ses propres moyens. Une recapitalisation de l’Office est d’ailleurs prévue dans le projet de loi sur la libéralisation du secteur de l’électricité, projet qui tarde à atterrir dans le circuit législatif. Parallèlement, l’ONE poursuit une restructuration interne qui commence à donner des fruits. À la fin du premier semestre 2007, l’Office devrait renouer avec les bénéfices, avec un résultat avoisinant les 50 millions de dirhams.

 
 
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