Le choix et la conviction
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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La religiosité doit être une conviction profonde et librement consentie, non une contrainte plus ou moins bien vécue
On na pas fini de parler de la passionnante étude statistique sur les valeurs et les pratiques religieuses au Maroc(1) dont TelQuel a publié, la semaine dernière, quelques-uns des chiffres les plus frappants. Il y a là-dedans de quoi affirmer tout et son contraire : que les Marocains sont tolérants ou quils ne le sont pas du tout ; quils sont ouverts sur lAutre ou quils le rejettent ; quils sont séduits par un islam rigoriste ou quils sen méfient, etc. Mais le plus remarquable, cest que ces options,
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souvent contradictoires, ne divisent pas la société en camps opposés. Ce qui frappe, ce qui interpelle véritablement, cest que ces contradictions semblent traverser les mêmes individus. Il suffit de recouper quelques chiffres pour le comprendre.
Prenons, par exemple, les cérémonies de mariage. Si 41% des Marocains déclarent y désapprouver la mixité, 67% dentre eux y assistent pourtant volontiers, même si elles sont mixtes. À ce niveau, déjà, la contradiction interpelle. Mais cela devient quasiment surréaliste quand on pense que les fêtes de mariage non mixtes
nexistent pas au Maroc (ou alors à un niveau statistiquement négligeable) ! Autre sujet, plus politique cette fois : 25% des Marocains, nous apprend cette étude, pensent que la religion devient dangereuse quand elle se mêle de politique, et 41,5% pensent que les hommes politiques ne doivent en aucun cas se mêler de religion. Et pourtant
88% pensent que lislam apporte des solutions à tous les problèmes politiques ! Vous y comprenez quelque chose, vous ?!
Comment expliquer que sur ces questions comme sur beaucoup dautres, les Marocains prônent le contraire de ce quils font, ou pensent la chose et son contraire ? Que les trois éminents professeurs qui ont mené cette fascinante enquête me permettent de proposer une explication très terre à terre, loin de la science et de labstraction : peut-être, tout simplement, sommes-nous un peuple mal dans sa peau, à force de vivre en contradiction avec nos aspirations
ou à force davoir des aspirations contraires à nos vies. Et à quoi donc est dû ce malaise structurel ? Peut-être et tout simplement au fait que, en matière religieuse, nous navons pas le choix.
Au Maroc, nous ne sommes pas musulmans parce que nous lavons choisi, mais parce que, par la force de la loi, nous naissons ainsi. Or lislam, comme toutes les religions, est dabord et avant tout une philosophie de vie. Une philosophie qui nous permet de nous élever, de devenir sereins, généreux et altruistes
mais à une condition : que le choix dy adhérer découle dune conviction profonde et librement consentie, et non dune contrainte légale plus ou moins bien vécue selon les individus.
Beaucoup, par ignorance ou par calcul politique, assimilent la laïcité à lathéisme. Cela na pourtant rien à voir. La laïcité nest rien dautre quun cadre juridique qui offre aux gens la liberté de croire ou de ne pas croire, et qui assure à tous, croyants et non croyants, les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ce cadre génère deux catégories dindividus : des croyants convaincus et sereins, ou des non croyants déculpabilisés.
Les systèmes comme le nôtre, qui font de la religiosité une obligation, génèrent, eux, deux catégories principales dindividus : les non croyants qui se sentent coupables, et les croyants qui se sentent le droit de condamner les autres. Ce qui aboutit immanquablement à des sociétés tendues, des sociétés où lon se ment, où lon sépie et où lon se juge, des sociétés schizophrènes, oppressives et oppressantes
Comment, dans ces conditions, accéder à la sérénité, la générosité et laltruisme ?
Voilà pourquoi, encore une fois, la laïcité est un modèle vers lequel nous devrions tendre. Pour le bien de la société, mais aussi pour le bien
de la religion !
(1) Mohamed El Ayadi, Hassan Rachik, Mohamed Tozy, Lislam au quotidien, éditions Prologues, 2007
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