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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Insolite ! Le viagra du pauvre

L’un des cinq vendeurs de
Khoudenjal sur la place Jamaâ
El Fna, à Marrakech.
(AIC PRESS)

À Marrakech, les échoppes des vendeurs de Khoudenjal ne désemplissent pas. Et pour cause : selon la croyance populaire, la boisson aurait des vertus aphrodisiaques !


Sur la place Jamâa El Fna, à Marrakech, le doyen des vendeurs de Khoudenjal se nomme Allal. Les intimes l’appellent El Fermli, l’infirmier. Un surnom dont l’homme a hérité depuis qu’il a décidé, au beau milieu des années 60, de s’accoutrer d’une blouse blanche immaculée. Aujourd’hui que les blouses blanches sont devenues légion parmi les commerçants de la place marrakchie, Allal prétend désormais
à un titre bien plus pompeux : “Je suis un pharmacien populaire. Je soulage les maux des gens simples. Mon remède se nomme Khoudenjal et je peux vous assurer qu’il est efficace. Chaque jour, je vais à la Kissaria des Attarine (herboristes) pour choisir les plantes qui entrent dans sa composition”, assène-t-il, avec le ton docte de “ceux qui savent”. Autour de son échoppe, quelques habitués acquiescent de la tête, avant de replonger les lèvres dans les petits verres emplis de la fameuse décoction. Parmi eux, Hamid, un habitant du quartier mitoyen de Derb Dabachi, explique, sans complexes : “Khoudenjal est l’atout indispensable à tout homme qui désire honorer sa femme. Depuis que je l’ai découvert, il y a une dizaine d’années, je ne peux plus m’en passer”. Clamée à haute voix, en darija et sans la moindre nuance, cette phrase finit par semer l’embarras parmi les clients. Visiblement, l’allusion aux vertus aphrodisiaques de la boisson indispose. Certainement pour dissiper la gène qui commence à s’installer, Hamid s’empresse de préciser : “Khoudenjal soigne aussi les maux de gorge, les coups de froid, l’incontinence, les douleurs abdominales et bien d’autres maladies”.

Produit miracle ou placebo ?
Si Khoudenjal est aujourd’hui présent dans de nombreuses villes du Maroc, Marrakech reste considérée comme son vrai berceau. Les premiers vendeurs de la décoction y ont fait leur apparition au début des années 50. “Il fut même une période où ils étaient plus nombreux que les vendeurs de jus d’orange”, lance Saïd, faux guide du cru. Mais au début des années 90, les autorités de la ville décident d’intervenir, pour mettre de l’ordre dans le business des commerçants ambulants qui occupent la place Jamâa El Fna. Le tri administratif n’épargnera alors que cinq vendeurs de Khoudenjal, qui continuent à “exercer” dans certaines conditions. La plus importante est l’obligation d’afficher la (longue) liste des ingrédients qui entrent dans la composition de la potion magique. Les commerçants s’y plient avec une certaine approximation, fautes d’orthographe comprises : “Gens Seng”, “Ginjombre”, “Claude Geraf”, “Noua de Moscocte”, “Badian”, “Kane elle”… peut-on ainsi lire sur quelques-unes des pancartes en métal noir, gravées d’une belle écriture dorée. Involontaires ou pas, ces libertés avec la langue de Molière ont en tout cas le don d’amuser le touriste, venu tester les vertus du viagra marocain. “Des amis m’avaient parlé de ce produit prétendument aphrodisiaque. Maintenant que je suis au Maroc, j’en profiterai pour savoir ce qu’il en est vraiment”, confie, le sourire aux lèvres, Bernard, un sexagénaire belge en villégiature à Marrakech. Composé essentiellement de ginseng et d’une multitude d’autres plantes que l’on fait bouillir durant plusieurs heures, le Khoudenjal serait, selon ses nombreux adeptes, un véritable sésame pour atteindre le septième ciel… même si les plus discrets disent n’en consommer que pour réchauffer leur organisme et se prémunir contre les coups de froid. Alors, efficace ou pas ? Si les sceptiques affirment que Khoudenjal a autant d’effet qu’un bon placebo, Allal insiste sur les bienfaits de son breuvage. “J’ai onze enfants et je peux en avoir d’autres, car j’en consomme tous les jours. Croyez-moi, je sais de quoi je parle”, oppose-t-il, avant d’ajouter : “Et puis à 1,5 DH le verre, ce serait bête de s’en priver, pour aller acheter du viagra”. La petite pilule bleue n’a qu’à bien se tenir !

 
 
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