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Par Abdeslam Kadiri,
Livre. Le monde à quatre mains
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Jean Lacouture et Bernard Guetta.
(AFP)
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Jean Lacouture et Bernard Guetta, deux vieux routards du journalisme, confrontent leur vision de 50 ans dhistoire, dans un livre de conversations. Instructif.
Le premier a vécu et couvert la décolonisation, le second la fin du communisme. Témoins de deux fractures des temps présents, Jean Lacouture et Bernard Guetta revisitent, dans Le monde est mon métier, cinquante ans dhistoire. Faut-il encore présenter Jean Lacouture ? Figure de lintellectuel de gauche, il fut le contemporain de la décolonisation en Extrême-Orient et en Afrique du Nord. |
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Correspondant à Saïgon pour Le Monde, interlocuteur de Giap et de Ho-Chi-Minh, témoin de linvasion de lEgypte en 1956, il a également connu Hassan II, Mendès France, de Gaulle, Bourguiba et autre Ben Bella. Ses reportages et sa carrière de journaliste, parmi les plus longues et les plus diversifiées, font rêver nimporte quel reporter. Bernard Guetta, quant à lui, avait fait de la décommunisation de lEurope de lEst sa grande affaire. Il a côtoyé Michnik et Geremek, dirigeants du syndicat polonais Solidarnösc, et a couvert de près les années Reagan et la celles de la Perestroïka. Ancien directeur du magazine économique LExpansion et ex-rédacteur en chef du Nouvel Observateur, il est actuellement éditorialiste de politique internationale sur France Inter et dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps.
Souvenirs marocains
Face à face, les deux hommes parlent de leurs mémoires, de leurs espoirs et de leurs déceptions. Au passage, le lecteur découvre une foule de choses (petites et grandes) sur des figures comme Nasser, Gorbatchev ou Reagan
Avec le recul, Lacouture justifie ses prises de position lors de ses voyages marocains : Le Maroc de 1957 nest pas indigne de lindépendance acquise, dit-il. Le pouvoir est exercé selon des normes quasi démocratiques. De Mohammed V, il dit son admiration, le présentant comme une heureuse exception, un esprit étrangement libéral, un homme «qui nen voulait apparemment pas à la France de sa scandaleuse déportation de 1953. Cétait un très fin politique. Lorsque Hassan II arrive au pouvoir, le journaliste est frappé par le virage que prend le pays. Il rappelle quen mars 1965, une série de ses articles ont irrité Hassan II, à tel point que Lacouture fut invité de quitter illico le pays. Que des hommes, mes amis, soient chassés du pouvoir, comme Bouabid, ou assassinés, comme Ben Barka, cétait un retour en arrière comme le Maroc en a connu et en connaîtra dautres, peut être avec les islamistes», estime-t-il.
Les deux compères ont bouffé du terrain. Sans fard, ils racontent comment ils ont rapporté ce quils ont vécu, les responsabilités qui ont pesé sur eux, leurs engagements et la difficulté de leur métier. Ils reviennent aussi sur leurs erreurs dappréciation. Le premier confesse un aveuglement devant le génocide cambodgien, une faute professionnelle grave que Lacouture reconnaît avoir commise par larrogance de celui qui croit savoir. Guetta, lui, ne se remit ni de léchec de Gorbatchev, ni du Non à la Constitution européenne.
Deux journalistes, deux générations
Trente ans séparent les deux hommes. Lacouture est enfant de la libération, Guetta de Mai 68. Cest une rencontre en 1946 avec Hô Chi Minh, ce personnage fabuleux, qui a poussé le premier à devenir journaliste. Guetta voit au contraire en Hô Chi Minh celui qui a fait basculer le Viêtnam vers le totalitarisme. Pour Lacouture, le communisme et le bloc soviétique ont servi, malgré tout, à libérer certains peuples. Guetta, lui, est catégorique : le communisme ne fut que la prison des peuples. En croisant le fer, ces deux vieux routards livrent une leçon de journalisme magistrale. Car leur dialogue éclaire aussi les coulisses de linformation. Peut-on tout dire ? Le doit-on ? Faut-il dire la vérité ou la tamiser ? Tirer des conclusions à chaud ? Peut-on épouser une cause ? Jusquoù peut-on aller dans linterprétation ? Un débat fécond entre deux éléphants, qui redonne sa noblesse à cette profession bien singulière quest le journalisme.
*Le journalisme est mon métier, Bernard Guetta et Jean Lacouture, Editions Grasset, 396 pages.
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