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N° 302
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri,

Livre. Le monde à quatre mains

Jean Lacouture et Bernard Guetta.
(AFP)

Jean Lacouture et Bernard Guetta, deux vieux routards du journalisme, confrontent leur vision de 50 ans d’histoire, dans un livre de conversations. Instructif.


Le premier a vécu et couvert la décolonisation, le second la fin du communisme. Témoins de deux fractures des temps présents, Jean Lacouture et Bernard Guetta revisitent, dans Le monde est mon métier, cinquante ans d’histoire. Faut-il encore présenter Jean Lacouture ? Figure de l’intellectuel de gauche, il fut le contemporain de la décolonisation en Extrême-Orient et en Afrique du Nord.
Correspondant à Saïgon pour Le Monde, interlocuteur de Giap et de Ho-Chi-Minh, témoin de l’invasion de l’Egypte en 1956, il a également connu Hassan II, Mendès France, de Gaulle, Bourguiba et autre Ben Bella. Ses reportages et sa carrière de journaliste, parmi les plus longues et les plus diversifiées, font rêver n’importe quel reporter. Bernard Guetta, quant à lui, avait fait de la “décommunisation” de l’Europe de l’Est sa grande affaire. Il a côtoyé Michnik et Geremek, dirigeants du syndicat polonais Solidarnösc, et a couvert de près les années Reagan et la celles de la Perestroïka. Ancien directeur du magazine économique L’Expansion et ex-rédacteur en chef du Nouvel Observateur, il est actuellement éditorialiste de politique internationale sur France Inter et dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps.

Souvenirs marocains
Face à face, les deux hommes parlent de leurs mémoires, de leurs espoirs et de leurs déceptions. Au passage, le lecteur découvre une foule de choses (petites et grandes) sur des figures comme Nasser, Gorbatchev ou Reagan… Avec le recul, Lacouture justifie ses prises de position lors de ses voyages marocains : “Le Maroc de 1957 n’est pas indigne de l’indépendance acquise, dit-il. Le pouvoir est exercé selon des normes quasi démocratiques”. De Mohammed V, il dit son admiration, le présentant comme “une heureuse exception, un esprit étrangement libéral”, un homme «qui n’en voulait apparemment pas à la France de sa scandaleuse déportation de 1953. C’était un très fin politique”. Lorsque Hassan II arrive au pouvoir, le journaliste est frappé par le virage que prend le pays. Il rappelle qu’en mars 1965, une série de ses articles ont irrité Hassan II, à tel point que Lacouture fut invité de quitter illico le pays. “Que des hommes, mes amis, soient chassés du pouvoir, comme Bouabid, ou assassinés, comme Ben Barka, c’était un retour en arrière comme le Maroc en a connu et en connaîtra d’autres, peut être avec les islamistes», estime-t-il.

Les deux compères ont “bouffé du terrain”. Sans fard, ils racontent comment ils ont rapporté ce qu’ils ont vécu, les responsabilités qui ont pesé sur eux, leurs engagements et la difficulté de leur métier. Ils reviennent aussi sur leurs erreurs d’appréciation. Le premier confesse un “aveuglement” devant le génocide cambodgien, une “faute professionnelle grave” que Lacouture reconnaît avoir commise “par l’arrogance de celui qui croit savoir”. Guetta, lui, ne se remit ni de l’échec de Gorbatchev, ni du “Non” à la Constitution européenne.

Deux journalistes, deux générations…
Trente ans séparent les deux hommes. Lacouture est enfant de la libération, Guetta de Mai 68. C’est une rencontre en 1946 avec Hô Chi Minh, “ce personnage fabuleux”, qui a poussé le premier à devenir journaliste. Guetta voit au contraire en Hô Chi Minh celui qui a fait basculer le Viêtnam vers le totalitarisme. Pour Lacouture, le communisme et le bloc soviétique ont servi, malgré tout, à libérer certains peuples. Guetta, lui, est catégorique : le communisme ne fut que la “prison des peuples”. En croisant le fer, ces deux vieux routards livrent une leçon de journalisme magistrale. Car leur dialogue éclaire aussi les coulisses de l’information. Peut-on tout dire ? Le doit-on ? Faut-il dire la vérité ou la “tamiser” ? Tirer des conclusions à chaud ? Peut-on épouser une cause ? Jusqu’où peut-on aller dans l’interprétation ? Un débat fécond entre deux “éléphants”, qui redonne sa noblesse à cette profession bien singulière qu’est le journalisme.

*Le journalisme est mon métier, Bernard Guetta et Jean Lacouture, Editions Grasset, 396 pages.

 
 
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