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N° 302
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

En lisant cette étrange prose, ZB s’est demandé ce que cet homme voulait dire.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



C’est en circulant en plein Casablanca, à deux pas de Derb Ghallef, que notre homme Zakaria Boualem est tombé sur ce panneau énigmatique : “riparation duchapemons radiatoure elecetriciti out-mobil”. Oui, exactement tel qu’il est retranscrit. Il arrive parfois que certains chroniqueurs prennent des libertés avec la réalité pour la rendre plus drôle, ou pour servir une théorie quelconque. Au Maroc, c’est, bien entendu, inutile : la réalité bat la fiction à plate couture, tout le temps. Le panneau, donc, qui stipule : “riparation duchapemons radiatoure elecetriciti out-mobil” est parfaitement véridique et vous pouvez aller le vérifier près des bouchers clandestins de Derb Ghallef, ce qui est un autre sujet d’ailleurs… En lisant cette étrange prose, Zakaria Boualem s’est sincèrement demandé ce que cet homme voulait dire. Que vend-il ? Que veut-il dire ? Quelle est sa compétence ? Il est clair que ce n’est pas le français, ni la conception de panneaux publicitaires… C’est un pot d’échappement, placé à côté du panneau, qui a mis notre homme sur la voie. Et c’est ainsi qu’il a pu reconstituer la phrase d’origine, avant le passage de l’Education nationale : “réparation des échappements, radiateurs, électricité automobile”. Il y a donc au minimum une faute par lettre, et c’est tout simplement formidable. Passé l’étape de la stupéfaction, Zakaria Boualem se met à réfléchir. Certes, le français est terrible, mais comment en est-on arrivé là ? Quelle chaîne d’incompétences a produit pareille monstruosité ? Analysons étape par étape la catastrophe linguistique. Le garagiste, sans doute compétent par ailleurs, veut signifier au monde qu’il répare des échappements, ce
qui est son droit le plus légitime. Pour ce faire, plutôt que de recruter un crieur public, il a estimé nécessaire de passer par l’écrit, ce qui est plutôt une bonne idée. Quel choix se présente alors à lui ? Il aurait pu écrire le panneau en arabe, le vrai. C’est la langue officielle de notre pays. Sauf que personne ne sait dire “pot d’échappement” en arabe. Une enquête serrée permet d’établir que ça se dit “massorat assiyara”. S’il avait écrit ça sur son panneau, il est probable que personne n’aurait jamais rien demandé au garagiste, faute d’avoir compris ce qu’il proposait. Sauf peut être un Syrien égaré, ce qui aurait réduit considérablement la puissance commerciale de son entreprise. Il aurait pu l’écrire en darija, et parler ainsi de “chagma”, qui a l’avantage d’être comprise par tout le monde. Mais s’il ne l’a pas fait, c’est sans doute parce qu’on lui a dit que ce n’était pas bien. Notre Premier ministre lui-même a estimé que la darija n’était pas une langue, et qu’il ne l’utilisait jamais, même chez lui. Il n’a peut-être jamais eu de problème de chagma, sinon il aurait compris que cette position était difficile à défendre. Le même Premier ministre a également ajouté que la montée de la darija était due à un lobby étranger, qui a pour objectif de déstabiliser les arabes, les pauvres. Donc, le garagiste, probablement effrayé à l’idée d’être manipulé par l’étranger, a écarté la darija et a basculé aussitôt vers le français, avec le résultat que l’on sait. On rigole, mais c’est tout de même une catastrophe nationale. Pour écrire, on a le choix entre deux langues qu’on maîtrise mal et une troisième dont on nous dit qu’elle n’existe pas. Il faut y ajouter les trois berbères, que seule une poignée d’initiés savent écrire, et on arrive à la conclusion qu’on est très mal parti, et merci. Une solution ? Zakaria Boualem n’en a pas. Il est juste convaincu qu’il est rigoureusement impossible d’en être arrivé là sans la ferme volonté de le faire. Ce n’est pas lui, avec ses maigres neurones, qui va réussir à trouver une issue à ce que des cerveaux brillants ont construit sur plusieurs générations : l’analphabétisation massive du peuple marocain.

 
 
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