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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Mahla

Édition. Impubliabl ou bikheer !

Abdelrhaffar Souiriji
(DR)

Une maison d’édition marrakchie bouscule la scène littéraire locale en publiant inédits et traductions d’oeuvres jugées invendables. Un parti-pris qui a valu aux Infréquentables une petite renommée, en attendant que le public suive.


En 2001, Abdelrhaffar Souiriji et un groupe d’amis férus de littérature concrétisent un vieux fantasme et lancent une maison d’édition à Marrakech. Les Infréquentables sont nés. Leur premier projet donne le ton de leur ligne éditoriale : publier la traduction des oeuvres de l’écrivain Jean Genet. L’idée est née d’un constat, un coup de gueule :
la scène éditoriale au Maroc manque de livres dérangeants, et depuis la mort de Khaïr Eddine en 1995, les écrivains s’endorment, les éditeurs ennuient un public par ailleurs souvent chimérique. Pour Michel Bulteau, qui signe la postface d’une traduction du Funambule, de Jean Genet (un des premiers livres publiés par les Infréquentables, en 2002), “la littérature a besoin d’infréquentables. De ces infréquentables qui ont encore une idée sublime de l’univers et qui sont capables de la transmettre”.

On est là pour choquer !
Une constante saute aux yeux à la lecture de leur catalogue : les Infréquentables semblent avoir récupéré tous les manuscrits refusés par les autres. Exemple d’une de leurs dernières publications en arabe. L’islam (expliqué) à mon fils, de l’Egyptien Raouf Moussaid, est un livre d’entretiens avec le chercheur polémique Nasr Hamid Abou Zaïd. Un éditeur a même refusé de publier Raouf Moussaid au motif que “ses écrits posent problème”. Pour Abdelrhaffar Souiriji, c’est justement là tout l’intérêt du travail d’éditeur : “un éditeur doit être capable de surprendre”. Et de rebondir sur le dernier titre de la maison, un recueil de poème érotiques : “Les trois salopards est un livre qui renoue avec une tradition ancienne, celle des poètes maudits (ach-chouâarae assaâalik)”. Sauf que les poètes font plus qu’évoquer l’homosexualité à la manière de Abou Nawas. Ils en explorent les détails dans une langue crue. L’histoire des Infréquentables est faite de rencontres peu orthodoxes. Il en est ainsi de l’un des auteurs fétiches de la maison, Hans Werner Geerdts, peintre et écrivain allemand. Installé à Marrakech depuis 1963, après un exil qui l’a mené au Proche-Orient puis au Sahara, il connaît la galère au début. “Oui, ma vie était difficile : un bol de soupe par jour, pour 20 centimes”, confesse l’auteur. Aujourd’hui, à 82 ans, le peintre se sent chez lui dans la ville ocre. Cet expatrié, arrivé au Maroc pour enseigner à l’Institut Goethe, a succombé au charme de la foule de la place Jamaâ El Fna, inventant au passage un style propre. Le “foulisme” cherche à reproduire les dynamiques de rassemblements qui ne sont chaotiques qu’en apparence. Geerdts s’en explique en détail dans un beau texte, publié par les Infréquentables, Journal d'un flâneur, et dans Yahia Marrakech, ouvrage enrichi d’illustrations de l’auteur.

Rôle d’agitateur
En plus d’illustrer d’autres ouvrages de la maison, Hans Werner Geerdts était à la fin des années 1990 un des instigateurs de la mobilisation pour sauver Jamaâ El Fna, en compagnie de l’écrivain Juan Goytisolo et de Abdelrhaffar Souiriji. D’ailleurs, ce dernier revendique volontiers un rôle d’agitateur (“Je ne suis pas très poli”). Depuis cet épisode, qui l’a opposé au Conseil de la ville de Marrakech, Souiriji a décidé de consacrer son énergie à sa passion. Il a bien quelques griefs à l’égard du ministère de la Culture, qui fait si peu pour le livre. Mais c’est sur le ton du regret qu’il en parle, le problème ne venant pas seulement de l’offre en livres : “Quand j’étudiais la littérature dans les années 90, la lecture était encore une pratique banale”. Lorsqu’on lui demande pourquoi les livres ne se vendent pas mieux, l’éditeur ne renie pas un certain aristocratisme : “Je ne pense pas que l’on doive aller chercher les lecteurs ou un quelconque public, la lecture doit rester une démarche volontaire”. Vous l’aurez compris, rien ne vous oblige à lire les Infréquentables. Et c’est tout le charme de l’affaire.

 
 
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