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Musique. L'homme orchestre
N° 303
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Musique. L’homme orchestre

Jauk Armal entend se faire
une place dans la nouvelle
scène musicale marocaine.
(STEFANO BERCA)

Le “Gnaoui blanc” est de retour au pays, après de nombreuses années en France. Percussionniste de renommée internationale, Jauk Armal entend bien se faire (re)connaître du public marocain.


Jauk Armal est attablé dans un bar casablancais. Il décline un “Au clair de la lune”, en be-bop, à la gnaouie et en latino, en tapotant de son briquet sur la table. Un rien semble amuser ce petit homme chétif, qui, la soixantaine entamée, garde une étincelle dans les yeux. À moins que ce ne soit l’effet des vapeurs éthyliques du lieu. Chemise à
carreaux, gilet de chasseur et chapeau à la Indiana Jones vissé sur le crâne, il explique entre deux bouchées de pop-corn, en quoi son “Takztatataktak” est le dénominateur commun de tous les Marocains. D’ailleurs, il l’expliquera à de nombreuses reprises ce soir. Après quelque dix années d’absence, le “Gnaoui blanc” parle de son retour au Maroc, de ses six années de traversée du désert, ponctuées de problèmes familiaux et de santé, avant de revenir à la musique, (dé)formation professionnelle oblige, et de se lancer dans une interminable tirade sur le code percussif et de syntaxe jazzistique. Ne cherchez pas l’expression dans un quelconque manuel de solfège, “ce sont des mots de mon invention, c’est le musicologue qui vous parle là, et il a beaucoup de choses à vous dire”, lance-t-il, mi-sérieux, mi-amusé.

Créateur de la fusion
Beaucoup de choses… Un album en perspective par exemple ? “Pourquoi faire ? J’ai déjà des dizaines de titres à remastériser”, répond-il. Auteur, compositeur, interprète, Jauk traîne dans une mallette, adossée à sa chaise, quarante ans de carrière, sous forme d’articles et de feuilles jaunies, qu’il est prêt à dégainer à la moindre sollicitation. L’homme, qui a une quinzaine d’albums à son actif, déclare avoir un press-book pour chaque décennie de sa carrière, preuve de son parcours prolifique. Né El Maleh - puis rebaptisé Armand Le Mal, après le remariage de sa mère, ce natif de Casablanca en 1944 a grandi dans un mellah “dans la misère noire du ghetto”. Mais là-bas, il se passait aussi des choses merveilleuses. Dans sa jeunesse, il découvre le style gnaoui et s’abandonne aux plaisirs des percussions, d’abord sur les gamelles de la cuisine, puis, sur une vraie batterie. “Ce sont les troubadours gnaouis qui m’ont ouvert le chemin de la musique”, répète-t-il. Plus tard, il découvrira le jazz et le rock, et le Coca-Cola dans les bases de G.I.’s américains. La vingtaine à peine entamée, Jauk part pour l’Hexagone. Là-bas, il “inventera” la fusion jazz-gnaoui, dont il revendique aujourd’hui la paternité. “Et j’ai les vinyles pour le prouver”, défie-t-il. Comme nul n’est prophète en son pays, c’est d’abord en France que son talent est reconnu. Il se fera remarquer lors d’un free-jazz, organisé par un centre américain de Paris, allant jusqu’à susciter l’admiration d’un jazzman noir américain, qui lui témoigne son respect en lui embrassant la tête.

Objets sonores non identifiés
Dans les années 70, il formera ses premiers jauks (orchestre en arabe), nom qu’il préférera au “band”, de rigueur à l’époque. “Le surnom m’est resté”. Jauk est alors de tous les festivals. On le croise à Angoulême, il fait des duos à Nîmes. La prestigieuse Université de la Sorbonne crée même une chaire où il dispense son enseignement. Il donne alors libre cours à son imagination, en trafiquant d’improbables instruments. Avec son bidon électrique rempli d’eau et d’huile, (“mon objet sonore non identifié”) et une distorsion à la Jimi Hendrix, il fait swinguer des danseuses en tutu sur les rythmiques des Ahouache. “Cela fait partie de moi, je suis un berbère pur jus, mes grands-parents viennent d’Ighrem, dans la région de Taroudant”, tient-il à rappeler. De son séjour en France, Jauk gardera des souvenirs plein la tête, des bœufs dans les gargotes parisiennes, à l’hommage rendu par le fabricant d’instruments de percussion Paiste, qui le mentionne dans son classement des 100 meilleurs percussionnistes mondiaux. Mais c’est probablement tout ce que Jauk a ramené dans ses bagages. L’homme, qui vivote aujourd’hui grâce à une maigre pension, refuse toutefois de verser dans le misérabilisme. “Hamdoullah, je n’ai jamais mangé de pain sec”, lance-t-il, fier. “Et puis, avec Malek, je me suis remis dans la bain, avec quelques tournées”. Aujourd’hui, Jauk aspire à reconquérir le public marocain. “Je me sens entièrement à ma place dans ce qu’on qualifie de nouvelle scène”, lance-t-il sans complexe. Avant de conclure : “C’est cela, le luxe du visionnaire”.

 
 
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