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N° 303
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Y a de la fatwa dans l’air

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Que chacun donne son avis sur la marche du monde, rien de plus normal. Mais quand cet avis est fondé sur la religion, cela devient très dangereux.


S’asseoir sur une chaise, offrir des fleurs à un malade dans un hôpital, porter des chaussures à talons, parler anglais, laver la viande avant de la cuire… tout cela, paraît-il, est interdit par l’islam. Si, si ! Des centaines d’arrêts de ce genre, à la fois hilarants et consternants, sont aujourd’hui largement diffusés à travers le monde islamique (et notamment au Maroc). L’hebdomadaire Nichane en dresse cette
semaine un cocasse florilège. Ridicule ? Pas quand on sait que ces édits ont le statut islamiquement très officiel de “fatwas”.

Une fatwa (ou avis juridique) est un commandement émis par un spécialiste de la loi islamique, en réponse à une question sur laquelle ni le Coran ni les hadiths (récits rapportés du prophète Mohamed) ni la jurisprudence religieuse ne tranchent clairement. Quand une fatwa est émise, elle oblige en principe tous les musulmans. Qu’entend-on au juste par “oblige” ? En l’absence d’un Etat central qui contraindrait les gens, par l’usage de la force publique, à les respecter (ce n’est le cas – et encore, partiellement – qu’en Arabie Saoudite), les fatwas restent des commandements “flottants”. Mais quand même très dangereux, car ils édictent ce qui est islamiquement licite et ce qui, à contrario, relève du koufr (impiété). Quand on sait que dans les canons islamiques, les kouffar (impies) sont passibles de la peine de mort, qu’un “bon croyant” doit toujours être prêt au jihad contre les kouffar, et que les “bons croyants” de ce genre courent les rues, de Peshawar à Casablanca… ça fait froid dans le dos.

Là-dessus, Mohammed VI a été très clairvoyant quand, en 2004, il a étroitement limité (et mis sous contrôle) ceux qui, forts de leur érudition religieuse, ont le droit d’émettre des fatwas “légales”. Pour autant, rien n’empêche l’intégriste lambda de se référer à l’une ou l’autre des fatwas en circulation, légale ou pas. D’ailleurs aujourd’hui, ce n’est pas la légalité qui confère la crédibilité mais plutôt… l’exposition médiatique. Quiconque apparaît à la télévision, ou écrit dans un site web ou un journal, se voit ipso facto décerner par “la rue” arabo-musulmane le statut de “oustad”, docte professeur à l’avis infaillible. Nombreux, très nombreux, sont ceux qui en profitent pour canarder de leurs fatwas personnelles divers individus dont les attitudes sont nouvelles dans notre région du monde mais qui, sous d’autres cieux, relèvent des libertés individuelles les plus élémentaires, voire des droits de l’homme.
Que chacun donne son avis sur comment il voit le monde, pas de problème, cela relève de la liberté d’expression basique. Mais qu’il dise : “Mon avis est fondé sur la religion, et ceux qui ne le suivent pas se mettent en dehors de la religion, ou en opposition à la religion”… ça relève du takfir (excommunication). Ce qui est, redisons-le, théoriquement passible de mort. Et de la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas, pour peu qu’on soit un minimum exalté. Et Dieu sait qu’il y en a, des exaltés… La défense de ces nouveaux “prédicateurs médiatiques”, c’est qu’ils ne disent pas (ou n’écrivent pas) en toutes lettres “untel est impie” ou “quiconque fait [ceci ou cela] est impie”. Ils “se contentent” de dire ou écrire : “Untel est contre la religion” ou “untel attaque la religion”. La nuance est fine… et largement ignorée par la majorité du public, dans des sociétés très largement analphabètes, ou peu (et mal) éduquées. Pour la plupart, “attaquer” la religion, c’est en être l’ennemi. Et on sait ce qui attend les ennemis de la religion…

Moralité : en dehors d’un tout petit nombre de gens, très “cadrés” par des structures étatiques raisonnables, personne ne devrait avoir le droit de distribuer des avis fondés sur la religion, et encore moins de stigmatiser ceux qui ne suivent pas ces avis. Dans d’autres sociétés, cela s’appelle l’incitation à la discrimination et à la violence. Et c’est très lourdement puni par la loi. Il est impératif que nous adoptions une telle loi, le plus vite possible. Avant que nous ne soyons débordés par la violence. Avant qu’il ne soit trop tard…

 
 
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