Y a de la fatwa dans lair
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Que chacun donne son avis sur la marche du monde, rien de plus normal. Mais quand cet avis est fondé sur la religion, cela devient très dangereux.
Sasseoir sur une chaise, offrir des fleurs à un malade dans un hôpital, porter des chaussures à talons, parler anglais, laver la viande avant de la cuire
tout cela, paraît-il, est interdit par lislam. Si, si ! Des centaines darrêts de ce genre, à la fois hilarants et consternants, sont aujourdhui largement diffusés à travers le monde islamique (et notamment au Maroc). Lhebdomadaire Nichane en dresse cette
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semaine un cocasse florilège. Ridicule ? Pas quand on sait que ces édits ont le statut islamiquement très officiel de fatwas.
Une fatwa (ou avis juridique) est un commandement émis par un spécialiste de la loi islamique, en réponse à une question sur laquelle ni le Coran ni les hadiths (récits rapportés du prophète Mohamed) ni la jurisprudence religieuse ne tranchent clairement. Quand une fatwa est émise, elle oblige en principe tous les musulmans. Quentend-on au juste par oblige ? En labsence dun Etat central qui contraindrait les gens, par lusage de la force publique, à les respecter (ce nest le cas et encore, partiellement quen Arabie Saoudite), les fatwas restent des commandements flottants. Mais quand même très dangereux, car ils édictent ce qui est islamiquement licite et ce qui, à contrario, relève du koufr (impiété). Quand on sait que dans les canons islamiques, les kouffar (impies) sont passibles de la peine de mort, quun bon croyant doit toujours être prêt au jihad contre les kouffar, et que les bons croyants de ce genre courent les rues, de Peshawar à Casablanca
ça fait froid dans le dos.
Là-dessus, Mohammed VI a été très clairvoyant quand, en 2004, il a étroitement limité (et mis sous contrôle) ceux qui, forts de leur érudition religieuse, ont le droit démettre des fatwas légales. Pour autant, rien nempêche lintégriste lambda de se référer à lune ou lautre des fatwas en circulation, légale ou pas. Dailleurs aujourdhui, ce nest pas la légalité qui confère la crédibilité mais plutôt
lexposition médiatique. Quiconque apparaît à la télévision, ou écrit dans un site web ou un journal, se voit ipso facto décerner par la rue arabo-musulmane le statut de oustad, docte professeur à lavis infaillible. Nombreux, très nombreux, sont ceux qui en profitent pour canarder de leurs fatwas personnelles divers individus dont les attitudes sont nouvelles dans notre région du monde mais qui, sous dautres cieux, relèvent des libertés individuelles les plus élémentaires, voire des droits de lhomme.
Que chacun donne son avis sur comment il voit le monde, pas de problème, cela relève de la liberté dexpression basique. Mais quil dise : Mon avis est fondé sur la religion, et ceux qui ne le suivent pas se mettent en dehors de la religion, ou en opposition à la religion
ça relève du takfir (excommunication). Ce qui est, redisons-le, théoriquement passible de mort. Et de la théorie à la pratique, il ny a quun pas, pour peu quon soit un minimum exalté. Et Dieu sait quil y en a, des exaltés
La défense de ces nouveaux prédicateurs médiatiques, cest quils ne disent pas (ou nécrivent pas) en toutes lettres untel est impie ou quiconque fait [ceci ou cela] est impie. Ils se contentent de dire ou écrire : Untel est contre la religion ou untel attaque la religion. La nuance est fine
et largement ignorée par la majorité du public, dans des sociétés très largement analphabètes, ou peu (et mal) éduquées. Pour la plupart, attaquer la religion, cest en être lennemi. Et on sait ce qui attend les ennemis de la religion
Moralité : en dehors dun tout petit nombre de gens, très cadrés par des structures étatiques raisonnables, personne ne devrait avoir le droit de distribuer des avis fondés sur la religion, et encore moins de stigmatiser ceux qui ne suivent pas ces avis. Dans dautres sociétés, cela sappelle lincitation à la discrimination et à la violence. Et cest très lourdement puni par la loi. Il est impératif que nous adoptions une telle loi, le plus vite possible. Avant que nous ne soyons débordés par la violence. Avant quil ne soit trop tard
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