Religion. La fatwa joker
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Par Nadia Lamlili

Religion. La fatwa joker

La Fatwa concernant Al Masalih
Al Moursala donnera plus de
liberté aux oulémas dans
l’interprétation des textes.
(TNIOUNI / NICHANE)

Les oulémas ont émis une fatwa qui place l’intérêt de l’Etat au-dessus de toute considération religieuse. Mais cet ijtihad est loin d’être la révolution réformiste que l’on attendait. Explications.


Dans la grande villa de Hay Ryad à Rabat, qui abrite le siège du Conseil supérieur des oulémas, un groupe de muftis planche, depuis plusieurs mois, sur un projet pour le moins spécial. Loin des regards, ils s’emploient à dresser l’inventaire des divers problèmes d’actualité requérant un avis religieux. Objectif : faire prévaloir la raison, et
“l’intérêt de la nation”, dans toute question d’ordre social ou économique. Mais cet ijtihad, aux allures de révolution, se plie à une restriction fondamentale : les muftis ne pourront pas s’attaquer aux sujets sur lesquels le Coran et la Sunna ont formellement statué. Ainsi, des règles comme l’interdiction de la consommation de boissons alcoolisées, le caractère illicite des crédits bancaires avec intérêts ou le maintien de la peine de mort, ne sont pas susceptibles d’être révisées, pour la simple raison que le Coran, “source suprême en matière de législation religieuse, a clairement tranché à leur sujet”, nous explique-t-on.

“Notre mission n’est pas d’avaliser le haram ou d’interdire le halal. Nous établissons un cadre général pour aider l’Etat à prendre des décisions dans les questions d’intérêt public”, explique Mohamed Ycef, secrétaire général du Conseil supérieur des oulémas.

Au-delà de tout halal ou haram
La montagne a-t-elle finalement accouché d’une souris ? Pas exactement. Connu sous le nom de “Al Massalih Al Moursala”, ce nouveau concept d’ijtihad, puisé dans le rite malékite, a été présenté au roi il y a déjà un an. Mais il est passé pratiquement inaperçu, ce qui est dommage pour sa portée moderniste.

Les 15 membres du Comité de l’iftae avaient formulé une fatwa spécifique, donnant au chef de l’Etat la prérogative de privilégier l’intérêt général sur toute autre considération religieuse…tant qu’aucune disposition formelle n’est présente dans le Coran ou la Sunna. Mine de rien, dans un contexte de radicalisation, cette option instaure une plus grande ouverture de l’exercice religieux. Elle donne aux théologiens une plus grande liberté en matière d’interprétation. “En réalité, la délimitation du haram et du halal est très simple”, tempère Brahim Asbane, professeur de sciences religieuses à l’Université de Casablanca. “Le cercle des interdictions est très restreint et il est clair. Au-delà, tout, absolument tout, peut être discuté”, continue notre source. Pour ce réformiste, l’un des premiers formateurs de la nouvelle vague des imams et des morchidate, “l’origine de toute chose est d’abord la permission”. Exemple : la musique, que beaucoup de fqihs s’empressent d’interdire au nom de la “sauvegarde des mœurs”. Alors que, comme le confirme notre source, rien dans le Coran ne mentionne une quelconque interdiction. “Le premier avant-age de ce genre d’ijtihad est de donner son importance à la raison. Tout ce que cette dernière accepte est incontestablement bon pour l’humanité”, poursuit le professeur. “Plus qu’une marque d’ouverture religieuse, la fatwa concernant Al Massalih Al Moursala a d’abord une portée politique. En principe, l’ijtihad ne peut se faire en présence d’un avis religieux tranché, mais le contexte actuel a imposé un nouveau mode de vie qui n’est pas tout le temps en adéquation avec le contenu des textes”, plaide pour sa part, lucide, le chercheur Mohamed Darif.

Un “compromis” pour le crédit logement
Le cas des crédits logement est un exemple éloquent à cet égard. Cela fait un an que les oulémas du royaume reportent l’examen de cette question. Motif : le Coran a formellement interdit l’usure. Suivant le raisonnement des théologiens, tout ijtihad est dès lors rendu impossible. Pourtant, ce qui se prépare au sein de la Commission de l’iftae est tout autre. “En Islam, il existe une règle qui permet au musulman de commettre le haram sous la contrainte”, argumente Mohamed Ycef. Les muftis du royaume s’acheminent visiblement vers un compromis, en stipulant qu’un musulman en situation d’indigence, qui cherche à acquérir un logement, peut contracter un crédit… parce qu’il n’a pas le choix. “De toute manière, nous ne pouvons pas, du jour au lendemain, remettre en question l’ensemble du système économique du pays”, justifie un membre du Conseil. Pour autant, le geste n’est pas aussi progressiste qu’on pourrait le penser : il ne porte pas sur tous les crédits bancaires, mais uniquement sur le volet logement. Et même à ce niveau, les muftis ont assuré leurs arrières, en appelant à la mise en place de produits bancaires dits islamiques, conformément aux préceptes coraniques. D’ailleurs, Bank Al-Maghrib n’aurait décidé d’autoriser la commercialisation des “produits alternatifs” (appellation officielle des produits islamiques) qu’après une réunion tenue au sein du Conseil des oulémas sur les crédits logement. Du coup, quand la fatwa sur ces crédits sera annoncée, probablement au printemps prochain, les produits islamiques de prêts immobiliers seront déjà en place.

Abolir la peine de mort ? Mmm…
Mais si le cas des crédits logement sera bientôt débloqué, d’autres questions, plus sensibles, restent en suspens. C’est notamment le cas du commerce et de la consommation d’alcools, et celui de l’abolition de la peine de mort. La plupart des oulémas contactés admettent qu’il sera “très difficile” de se prononcer sur ces points, en présence d’un texte coranique formel.

“La consommation d’alcool est interdite par le Coran. Nous n’allons quand même pas l’autoriser parce qu’elle recèle un intérêt économique”, tranche Mustapha Benhamza, membre du Comité de l’iftae. Même quand c’est l’Etat qui distribue les licences pour les débits d’alcool ? “Notre message s’adresse à la Oumma dans sa globalité. En plus, de nombreux Etats combattent aujourd’hui la consommation d’alcool”, répond, évasif, Benhamza. Idem pour l’abolition de la peine de mort. “Les versets du Coran sont clairs sur ce point : il faut tuer celui qui a tué. Par conséquent, toute tentative d’ijtihad dans ce domaine devient impossible”, lâche le alem en chef, Mohamed Ycef. Aïe, les abolitionnistes n’auront pas la partie facile.



Analyse. Oulémas, bougez-vous !

Ksar El Kébir, fête des vignes à Meknès… alors que la société marocaine bouillonne, les oulémas ont préféré faire profil bas, s’enfermant dans un silence assourdissant. “Nous ne voulons pas intervenir sur des questions qui risquent d’envenimer la situation à l’échelle nationale. Nous préférons qu’on nous traite d’incapables plutôt que de nourrir la fitna dans la société”, justifie un membre du Conseil des oulémas. “Les oulémas marocains ont toujours été critiqués pour leur léthargie. Ce qui les sauve, peut-être, c’est qu’ils ne sont réellement acculés à se prononcer que lorsqu’ils sont sollicités par le roi, ou alors par un département public”, contrebalance, pour sa part, le chercheur Mohamed Darif. En dehors de ce parapluie institutionnel, donc, il n’y a point d’ijtihad ! Nos élites religieuses se recroquevillent sur elles-mêmes, laissant le champ libre aux intégristes de tout poil pour véhiculer, parfois, les croyances les plus erronées (et les plus dangereuses, surtout). Prenons par exemple les festivals et les projets touristiques : ils sont indiscutablement inscrits dans une volonté publique, et relèvent donc de la politique de l’Etat. Pourtant, aucun alem, même parmi les plus réformistes, n’a eu le courage de faire prévaloir “l’intérêt de l’Etat” pour dénoncer publiquement la chasse aux impies régulièrement orchestrées par les journaux islamistes ou les minbars de la haine. Paradoxal, non ?

 
 
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