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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Sport.
Jockeys. Champions sans gloire

(DR)

Boudés par les médias sportifs, mais adulés dans le monde des turfistes, les jockeys constituent une congrégation sportive à part. Découverte d’un métier où passion rime avec précarité.


Dimanche 2 décembre. Ce n’est pas la foule des grands jours à l’hippodrome de Souissi, à Rabat. Eparpillés sur les gradins décrépis, les spectateurs ne dépassent guère la centaine. Turfistes irréductibles pour la plupart, ils ont décidé de braver le froid automnal pour assister à la principale course de la journée : le prix “Impérial Mashhar” pour les pur-sang arabes âgés de quatre ans et plus. Doté de 18 000
dirhams, ce prix sera finalement remporté par Ali El Baraka, un étalon de l’écurie Hakam. Sur la selle, Redouane Arbalame, le jockey, est tout sourire. Paradant sur son destrier, il savoure les applaudissements d’une partie du public, constitué essentiellement de parieurs qui ont misé sur le bon cheval. Plus discrets, les jockeys vaincus rejoignent, tête basse, les box à chevaux. Malgré la pluie d’insultes et d’objets non identifiés qui s’abat sur eux, aucun ne souffle la moindre protestation. En bons professionnels, ils sont bien placés pour comprendre ce type de réaction. Surtout, ils savent qu’un jour viendra où ce même public leur tressera des lauriers. “Humilité et patience, tels sont les maîtres mots du métier de jockey”, explique, depuis la loge VIP de l’hippodrome, Jean-Claude Pecout, entraîneur de chevaux au sein de l’écurie Sedrati. Fils d’éleveurs de chevaux, ce professionnel, qui a longtemps exercé en France avant de venir s’installer au Maroc, il y a quatre ans, sait de quoi il parle. “Dans l’imaginaire collectif, les jockeys ne sont que ces personnages fluets, chevauchant des étalons de race. Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’avant de devenir jockeys, la plupart de ces cavaliers ont dû trimer dur dans les écuries et dans les élevages de chevaux en tant que palefreniers”.

Une obsession de poids
Hormis leur poids plume et leurs tuniques multicolores, les jockeys demeurent en effet une énigme pour le commun des Marocains. Ignorée par les médias sportifs, leur notoriété dépasse rarement les cercles des parieurs et des professionnels du cheval. Pourtant, dans la corporation des jockeys locaux, ce ne sont pas les champions qui manquent. “Le métier compte actuellement entre 350 et 400 jockeys professionnels. Une centaine évoluent dans les courses régionales, tandis que le reste pratique à l’échelle nationale”, précise le Dr Ahmed Slimani, le directeur délégué de la Société royale d’encouragement du cheval (SOREC). Parmi ces derniers, Thami Zerkane, un jeune Jdidi qui figure parmi les jockeys les plus titrés au Maroc durant la dernière décennie. “C’est un métier passionnant, mais difficile, explique-t-il dans un français impeccable. Chaque jour, il faut se réveiller à cinq heures du matin pour faire courir les chevaux. Il faut aussi faire des exercices pour se maintenir en forme et, surtout, surveiller son alimentation pour ne pas dépasser le poids réglemen-taire”. Comme Thami, la plupart des jockeys évoluant au Maroc pratiquent le métier à plein temps. En plus de “la gagne” (la victoire, dans le jargon des courses), leur première obsession reste le poids. “Même si le règlement admet de légers dépassements, un jockey ne doit pas dépasser les 53 kilos. Au-delà, le cheval est pénalisé”, nous explique le Dr Hicham Debbagh, directeur technique des courses à la SOREC. Pour éviter l’embonpoint, souvent synonyme de chômage technique, les jockeys s’imposent donc un régime alimentaire des plus sévères. Et comme tout sportif professionnel, ils sont astreints à une hygiène de vie irréprochable… qui n’exclut pas quelques écarts. “Des jockeys ivres ou drogués au haschich, qui participent à des courses, j’en ai vus beaucoup. Mais la plupart ne vont pas loin dans leur carrière”, nous confie l’entraîneur d’une célèbre écurie. Car dans le monde des courses hippiques, il n’y a pas que les chevaux qui courent, la rumeur aussi. Résultat : un jockey à la réputation sulfureuse aura le plus grand mal à trouver un employeur, avant de se retrouver définitivement éjecté du circuit. D’autant que sur les 400 jockeys qui exercent au Maroc, seule une petite minorité est liée par contrat à une écurie. Le reste sont de simples free-lances qui courent pour les écuries qui les sollicitent.

La tentation de l’exil
En cas de victoire, le jockey a droit à 10% du prix remporté, tandis que ceux qui parviennent à se classer parmi les cinq premiers se contentent de 5% de la cagnotte. Les perdants, eux, sont payés à la monte. Celle-ci leur rapporte 150 dirhams pour les courses nationales, et 75 dirhams pour les courses régionales. “Lors d’une seule réunion, un jockey peut participer à une dizaine de courses. Cela lui permet de s’assurer un revenu mensuel plutôt décent. En plus, le règlement impose aux écuries participantes d’assurer leurs jockeys pour chaque course”, rassure Ahmed Slimani, le directeur délégué de la SOREC.

Il n’empêche. Malgré l’apparente noblesse du métier de jockey, la réalité est bien moins rose. Il suffit d’une petite promenade autour des champs de courses pour constater que nos jockeys sont loin de rouler sur l’or. Parqués sur des pick-up ou enfourchant des mobylettes, la plupart déclarent vivoter avec des gains mensuels se situant entre 2000 et 4000 dirhams. Quant aux plus titrés, ils arrivent rarement à dépasser la barre des 10 000 dirhams. Et encore ! La gloire étant souvent éphémère dans ce milieu, même les plus grands champions finissent, un jour ou l’autre, par retomber sur terre. Et pour ne rien arranger, l’absence de tout régime de retraite les condamne souvent à des fins de carrière misérables. Les plus chanceux parviennent à se hisser dans la hiérarchie, en décrochant des postes d’entraîneur de chevaux. Les autres, tous les autres, sont contraints de renouer avec le dur métier de garçon d’écurie, quand ils ne basculent pas de l’autre côté de la barrière, dans le camp des parieurs obsessionnels qui écument les gradins des hippodromes.

Conséquence logique de cette précarité, de plus en plus de jockeys marocains optent pour l’exil. Spécialisée dans le transfert des jockeys vers les pays du Golfe, une véritable filière opère depuis plusieurs années au Maroc. Entre autres arguments imparables, ses membres promettent aux cavaliers nationaux des contrats en bonne et due forme, avec salaires motivants et sécurité sociale à la clé. Dernières recrues en date, cinq parmi les plus brillants jockeys de la région de Bir Jdid ont embarqué pour l’émirat de Dubaï, le 29 novembre dernier. Malgré tout, quelques passionnés résistent tant bien que mal à l’appel des pétrodollars. C’est le cas de Saïd Madihi, jockey également issu de Bir Jdid, qui explique : “Cela fait plus de deux années que les recruteurs des Emiratis me harcèlent. J’ai en ma possession trois contrats qui n’attendent que ma signature. Le salaire qu’on me propose dépasse les 20 000 dirhams, sans compter les primes. Mais je préfère courir sur ma terre natale”… Jusqu’à quand ?



Formation. Jockey Academy

Dans l’objectif de professionnaliser la filière hippique, la Société royale d’encouragement du cheval (SOREC) vient de mettre en place une formation dédiée à l’apprentissage du métier de jockey. Constituée de quatorze jeunes novices, ayant rompu avec la scolarité, la première promotion de cette véritable “Jockey Academy” a récemment pris ses quartiers dans l’Institut royal d’élevage de Fouarat, à Kénitra. En plus des subtilités de l’art de la cavalerie, le cursus des apprentis-jockeys comprend une formation en informatique, des cours de mathématiques, de langues (français et anglais), mais également de savoir-vivre ! On ne badine pas avec les us des sports hippiques. Après l’étape de Fouarat, les lauréats poursuivront leur formation dans un centre situé à Témara, avant d’être placés en stage dans différents haras privés. Et pour bien faire les choses, la direction de la nouvelle école de jockeys a été confiée à Lahcen Kabab, doyen des jockeys marocains et président de leur association.

 
 
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