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Par Abdellah Tourabi et Youssef Mahla
Islam. Les dix livres maudits
Les livres de cette sélection ont tous subi la vindicte des gardiens de la foi et de la morale en terre dislam. Interdits, brûlés sur la place publique, ces écrits ont parfois mis en danger de mort leurs auteurs.
Dans Fahrenheit 451, le romancier de science-fiction Ray Bradbury décrivait une société où les livres sont interdits. Une brigade spéciale avait pour mission de traquer les livres et de les brûler, devant un public en extase face à ces autodafés. Le monde musulman offre parfois une similitude troublante avec cette société qui détruit les livres et sen prend physiquement à leurs auteurs. Bien loin de la fiction, ces dix livres ont pour point commun davoir fait scandale et provoqué lire des pouvoirs politiques et religieux. |
Lislam et les fondements du pouvoir
Jacques Berque avait trouvé le mot juste en qualifiant ce livre dattentat. En 1925, lOrient est encore sous le choc de labolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk, lorsque Ali Abderraziq publie Lislam et les fondements du pouvoir, un essai remettant en cause la légitimité religieuse du califat et appelant à une séparation entre le spirituel et le temporel au sein de lislam. Pour ce jeune juge et lauréat de lUniversité dAl Azhar, le califat est le fruit de la contingence historique et ne peut être considéré comme une institution religieuse. Le califat nest quune construction humaine, qui ne puise pas ses fondements dans le Coran, mais dans les théories doulémas musulmans comme Al Mawardi et Ibn Khaldoun. Le prophète Mohamed nétait pas un roi, et il navait pas prescrit de modèle politique pour les musulmans. Ces derniers ont donc toute latitude pour édifier un état et un système de gouvernement propres, sur la base des dernières créations de la raison humaine, et des systèmes dont la solidité a été prouvée. Les idées de lauteur se sont fatalement heurtées à celles des oulémas dAl Azhar et aux visées politiques de la monarchie égyptienne, qui caressait le rêve de récupérer le califat des mains des Ottomans. Premier livre dans le monde arabe à faire lobjet dun recours devant les tribunaux, LIslam et les fondements du pouvoir a déclenché un débat houleux entre libéraux et conservateurs. Il fut retiré des librairies, et son auteur déchu de son titre dalem par un Conseil des grands oulémas dAl Azhar.
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De la poésie anté-islamique
Un an après la polémique déclenchée par le livre dAli Abderraziq, un autre lauréat dAl Azhar soulève le tollé. Rebelote. Si les gardiens du dogme religieux crient au scandale, cest parce que De la poésie anté-islamique provoque un véritable séisme culturel dans une Égypte en plein questionnement. Diplômé dAl Azhar et formé à la Sorbonne par le sociologue Émile Durkheim, Taha Hussein a tenté dappliquer à la littérature arabe les méthodes modernes de la recherche scientifique. Dans son livre, il conteste lauthenticité et lexistence même de la poésie anté-islamique. Pour lui, cette poésie a été inventée et créée après lavènement de lislam, pour des considérations politiques, ethniques ou religieuses. Le but était dinscrire, dans le marbre de la poésie, la supériorité dune tribu sur les autres, de renforcer le prestige dun clan, ou simplement de servir les intérêts du pouvoir en place. Taha Hussein juge que le seul texte qui traduit dune façon claire et cohérente la culture et la mentalité des Arabes avant lislam est le Coran. Lessai est iconoclaste et son mérite est davoir établi de nouveaux rapports avec des textes hérités du passé, auparavant érigés en monuments intouchables et sacrés. De la poésie anté-islamique a été accueilli par des réactions parfois hystériques, comme celle de ce député égyptien qui avait demandé la lapidation de lauteur. Ce dernier a dailleurs été jugé pour atteinte à lislam et outrage au Coran avant dêtre innocenté. Et à lépoque, lUniversité du Caire avait racheté toutes les copies du livre.
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Les fils de la médina
Le 14 octobre 1994, un jeune intégriste égyptien poignarde au cou le vénérable Naguib Mahfouz, premier prix Nobel arabe de littérature. Justifiant son geste devant le tribunal, le fanatique explique que son mentor lui avait dit que Mahfouz était un apostat, qui méritait la mort pour son roman Awlad haretna, avouant au passage avoir agi sans lire une seule ligne du livre. Lhistoire de louvrage est riche en rebondissements, à limage du récit publié pour la première fois sous forme de feuilleton dans le quotidien Al Ahram, dirigé à lépoque par Mohammed Hassanin Haykal. Les fils de la médina a déclenché lire des oulémas dAl Azhar, qui ont vu dans ce roman une imitation, à peine dissimulée, de lhistoire de la création. Haykal refuse dinterrompre la publication de ce roman dans le journal officiel du régime et décide même de le publier intégralement dans un supplément. Il a fallu une intervention personnelle de Nasser pour en autoriser la publication, tout en demandant à Naguib Mahfouz de ne pas léditer en Egypte. Une demande que lécrivain a respectée jusquà lannée 2006. Quelques mois avant le décès de lécrivain, le roman a été publié pour la première fois en Egypte, avec la bénédiction de lUniversité dAl Azhar. Les fils de la médina est une épopée dont les faits se déroulent dans un quartier populaire du Caire, comme la plupart des romans de Mahfouz. La nature dramatique, tragique même, des personnages de ce roman symbolise léternel combat entre le bien et le mal, la quête de la liberté et la volonté dasservir, toutes deux inhérentes à lêtre humain.
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Critique de la pensée religieuse
La défaite de juin 1967, consécutive à la Guerre des 6 jours, fut une catastrophe, un traumatisme collectif dans le monde arabe. De cette Naksa, la région continue de panser les plaies. Que sest-il-passé ? Comment penser cette défaite ? Qui en a été responsable intellectuellement ? Lhumiliation appelait ces questions. Avec La critique de la pensée religieuse, le philosophe syrien Jalal Sadiq Al Adm voulait apporter des réponses. Dans ce livre, lauteur pointe du doigt la religion et son rôle dans la défaite. Dans une optique marxiste pure et sans compromis, Al Adm défend avec courage une opinion radicale. La religion a servi dinstrument aux régimes en place pour endormir leurs peuples et les maintenir dans la léthargie. Et cest cette même apathie qui explique les échecs et le retard accumulés par les sociétés arabes. Selon cette logique, la religion nest pas seulement lopium des peuples, mais aussi le poison que ces peuples acceptent volontairement des mains de leurs maîtres pour périr. Pour le philosophe, la pensée religieuse, basée sur le mystère et lintervention de forces occultes, empêche les Arabes davoir une analyse rationnelle et éclairée de leur situation et de leur environnement. Le livre de Jalal Sadiq Al Adhm a suscité la colère des autorités religieuses musulmanes et chrétiennes au Liban, où il a été, fait unique, poursuivi pour outrage aux deux religions. La justice libanaise se prononça pour un non-lieu en faveur dAl Adm et de son éditeur. Pourtant, La critique de la pensée religieuse demeure, jusquà aujourdhui, interdit de diffusion dans la plupart des pays arabes.
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Les cités de sel
Beaucoup pensent que le plus grand romancier arabe nest pas Naguib Mahfouz, mais plutôt Abderrahman Mounif. Ce romancier irako-saoudien occupe une place particulière dans le panthéon de la littérature arabe, en raison du caractère imposant de ses uvres, et notamment de son chef duvre Les cités de sel. Cette série de cinq tomes, dont le premier a été publié en 1984, retrace le lent processus de transformation des sociétés de la péninsule arabique. Du temps où elle nétait quun archipel de tribus bédouines, jusquà lère de lopulence qui suivit la découverte du pétrole. Dans Les cités de sel, Mounif décrit à la manière dun historien ou dun sociologue, et à travers les personnages de son roman, les effets de cette transformation : lEtat moderne greffé sur un corps social traditionnel, les conflits sourds et impitoyables pour conquérir le pouvoir, le rôle des puissances étrangères dans cette partie du monde. La lucidité de Mounif frôle parfois la prophétie et la prédiction, quand il décrit par exemple linstallation dun prince au pouvoir, à la place de son père qui était en voyage à létranger
comme cela sest réellement passé au Qatar. Abderrahman Mounif a payé un très lourd tribut pour son franc-parler : il est mort loin de ses deux pays dorigine. Très jeune, Mounif est obligé de quitter lIrak en raison de ses positions politiques, et ses romans sont mal perçus par le pouvoir saoudien qui le déchoit de sa nationalité saoudienne, avant de le réintégrer quelques années avant son décès à Damas. Ses uvres demeurent encore interdites dans la plupart des pays du Golfe.
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La vérité absente
Le cas de lécrivain égyptien Faraj Fouda est un exemple tragique des limites du droit à une expression différente dans le monde arabe et musulman. Cet homme avait laudace de déclarer ouvertement et sans ambiguïté, dans le pays dAyman Zawahiri et de Omar Abderrahman, son attachement à la laïcité. La vérité absente condense lessentiel des idées de Faraj Fouda et de sa lecture de lhistoire politique de lislam, en utilisant les mêmes sources historiques que ses adversaires. Pour lui, lidée dune cité musulmane idéale, qui aurait existé au temps des premiers califes de lislam, et que les musulmans pourraient reproduire en appliquant des lois dinspiration religieuse, est au mieux une utopie, au pire une immense tromperie intellectuelle. Lauteur passe au crible lhistoire du premier siècle de lislam, pour démontrer que les intérêts politiques ont toujours primé sur les considérations religieuses. La piété et les vertus personnelles des compagnons du prophète ne les ont pas empêchés de se livrer à des luttes sanglantes pour la conquête du pouvoir. En sappuyant sur les récits des historiens comme Al Tabari, lauteur cite les assassinats de trois califes (Omar, Othman et Ali) et les guerres entre les compagnons du prophète (la bataille du chameau, la bataille de Safaïn) pour démonter le mythe de cette histoire idéalisée, présentée par les islamistes comme un modèle et un horizon ultime à atteindre. Faraj Fouda fut assassiné en juin 1992 par des membres du groupe radical Al Jamaâ Al Islamya, à la sortie de son bureau et sous les yeux de son fils, qui fut blessé dans lagression. Son assassin reconnut navoir jamais lu le moindre des écrits de sa victime.
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Le pain nu
Il fut un temps où avoir Le pain nu entre les mains, au Maroc, semblait un acte téméraire de sédition, une entrée en rébellion politique et culturelle. Comme si on allait grossir les rangs de la bande de Cheikh Al Arab au simple contact de sa couverture. Le pain nu circulait sous le manteau et se lisait à labri, chez soi, loin des regards indiscrets. On se demande même si Mohamed Choukry a écrit son roman, ou si cest le roman qui a créé son auteur dans sa splendide marginalité, son caractère entier. Les deux se mêlent et se confondent pour former le même mythe littéraire. Mohamed Choukry aimait dailleurs répéter : Dans la rue, les enfants ne mappellent pas Mohammed Choukry, mais Le pain nu. Roman autobiographique, le livre est à limage de lenfance et ladolescence de son auteur : cru, violent, exsudant la vie et la révolte contre toutes les formes dinjustice. Cette dernière est au cur du récit et semble avoir alimenté le désir de Choukry décrire une uvre radicale. Il y a linjustice du père violent et impitoyable, celle de la nature qui fait des pauvres et des riches, linjustice des hommes qui ôtent à un enfant son innocence et larriment à la chaîne dexploitation qui les relient. Le pain nu a été traduit en anglais par Paul Bowles et en français par Tahar Ben Jelloun, mais le lecteur marocain a dû attendre jusquen 2000 pour pouvoir le lire en version originale. Plus de 17 ans après une interdiction décidée par un certain Driss Basri. Un autre mythe marocain, qui aurait bien trouvé sa place dans lunivers de lauteur.
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Le passé simple
Paru en 1954, soit deux ans avant lindépendance, Le passé simple fait, à Paris, où il fut publié aux éditions Denoël, et au Maroc, leffet dune déflagration. La vieille garde nationaliste reprochera à lauteur de trahir son pays, de faire le jeu des ennemis du Maroc, avant de le féliciter quelques années plus tard pour Les Boucs, dénonciation implacable de la condition immigrée. Driss Chraïbi naimait pas quon lui tresse des lauriers, mais dans lespace littéraire marocain, Le passé simple signe une rupture fondamentale avec tous les écrits qui lont précédé, comme Le chapelet de lombre dAhmed Sefrioui. Par sa langue rêche, avec fracas, humour et talent, Driss Chraïbi attaque les pesanteurs de la société traditionnelle, la dictature dun père féodal et le carcan de la religion, en assumant pleinement sa double culture. Des thèmes qui firent alors scandale et qui continuent danimer, aujourdhui, la société marocaine. Le récit est émaillé de scènes violentes, qui racontent le désir du jeune Driss Ferdi darracher sa liberté à ceux quil connaît et quil survole en quittant son pays. De longues introspections succèdent aux proclamations fougueuses. Un autre écrivain révolté, le Turc Nedim Gürse disait : Je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent pas dans la vie l'injure à la bouche. Beaucoup nier à vingt ans, c'est signe de fécondité. Cest sûr, le narrateur aime son pays bien plus quil ne le laisse paraître. Mis sur liste noire par les nationalistes, Le Passé simple est reconnu aujourdhui comme lun des ouvrages majeurs de la littérature maghrébine. Mieux, un classique lu à lécole.
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Les versets sataniques
Ce livre est une exception dans cette sélection. Cest le seul à navoir pas été écrit par un auteur arabe. Salman Rushdie,dorigine indienne, est un sujet de Sa Majesté britannique. Pourtant, par lincroyable histoire de sa réception dans le monde musulman et arabe, ce livre est peut-être le plus maudit dentre tous. Qui na pas donné son avis sur lauteur des Versets sataniques, mais combien sont-ils à lavoir vraiment lu ? Il est faux de croire que lauteur ne doit sa notoriété quà limbécile fatwa dun Khomeiny grabataire. Avant cela, Salman Rushdie avait publié lexcellent Les enfants de minuit, sans doute lun des plus grands romans de langue anglaise, publié en 1980. La polémique autour des Versets sataniques, paru à lautomne 1988, a été la répétition générale de la crise des caricatures danoises, à une époque pas si lointaine où la télévision satellitaire et Internet nexerçaient pas le même pouvoir de mobilisation. Jugé irrévérencieux à légard du prophète Mohamed, le livre est brûlé en autodafé au pays de la liberté dexpression (et de résidence de lauteur) en janvier 1989. Totalement inimaginable, un mois plus tard, Radio Téhéran diffuse lappel au meurtre de lAyatollah Khomeiny. Des attentats ont visé les librairies qui le distribuaient et les maisons dédition qui le traduisirent partout dans le monde. La folie a failli reprendre lété dernier, lorsque des manifestants pakistanais protestèrent contre le titre de chevalier accordé à lauteur par la reine d'Angleterre. Au final, on na jamais aussi peu parlé de littérature. Qui est le Mahound du récit et que veut dire finalement échanger des vers avec le diable ? Désespérant !
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Saison de la migration vers le Nord
Dans un Soudan sortant de la colonisation, un jeune auteur, diplômé de lUniversité de Londres, rentre dans son pays pour construire un avenir meilleur. Tayeb Salih enseigne, fait de la radio, bien avant dentamer une carrière diplomatique. Dans Saison de la migration vers le Nord, le narrateur Effendi, de retour dans son village natal du Soudan, après sept ans détudes en Angleterre, rencontre un nouvel arrivant, un paysan adulé par ses voisins pour son travail. Mais lorsquun soir, le mystérieux Mustafa Saïd se trahit en récitant des vers dans un anglais parfait, le narrateur décide de percer le mystère. Le paysan a eu une première vie, de laquelle rejaillissent une violente haine des femmes et un rejet de sa culture occidentale. Le récit de la relation tumultueuse de Mustafa Saïd avec une amante anglaise occupe lessentiel du récit, qui voit son héros sombrer, en fin de parcours, dans une folie destructrice, à limage du narrateur pris dans le Nil. Cette fin annonce lémancipation du narrateur, qui prend conscience de son individualité. Élu Roman arabe le plus important du 20ème siècle par lAcadémie littéraire arabe de Damas, Saison de la migration vers le Nord nen a pas moins été interdit dans de nombreux pays arabes. La raison : avoir décrit, dans une langue accessible, un itinéraire de libération sexuelle, de la découverte de soi, et peut-être aussi du choc des civilisations. Tayeb Salih vit, depuis quarante ans, en exil, à Londres. Le Soudan quil a rêvé est bien loin de la réalité. Mais son livre suffira à porter lespérance.
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