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Best of. 40 ans de cinéma marocain
N° 304-305
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Best of. 40 ans de cinéma marocain

Soleil de printemps
(DR)

En 2007, le cinéma marocain soufflait sa quarantième bougie, fêtant quatre décennies durant lesquelles il a enfanté une flopée de navets, quelques diamants bruts et de rares références, posées comme les jalons d’un style qui n’en finit pas de mûrir. Voici une sélection, aussi subjective que non exhaustive, des films qui ont marqué l’histoire du septième art marocain.


Soleil de printemps
(1969, de Latif Lahlou)
Il y a l’histoire officielle, et l’histoire cinéphile. La première s’enclenche
il y a cinquante ans, avec Le fils maudit, bricolé par Mohamed Osfour, sans rien enfanter d’autre qu’un mélo à l’égyptienne, Vaincre pour vivre (Al Hayatou Kifah, 1967), dont le premier rôle est campé par le chanteur Abdelouahab Doukkali. Mais le “vrai” premier film marocain de qualité est signé Latif Lahlou, actuel doyen de nos réalisateurs, récemment primé pour son audacieux Les Jardins de Samira. En 1969, après une décennie passée à signer de petits documentaires sur le milieu rural pour le CCM - comme la plupart des anciens de l’Idhec (actuel Femis) - Latif Lahlou raconte la déprime d’un petit fonctionnaire modèle, débarqué du bled et perdu dans Casa la grande. À l’affiche, Amidou, déjà star, qui ne tardera pas à s’exiler en France pour tourner (entre autres) avec Lelouch.


Wechma
(1970, de Hamid Bennani)
D’un avis unanime, c’est LE film culte du cinéma marocain. Celui des années ciné-club, de l’émergence des critiques. Si le scénario est, sur le papier, signé Hamid Bennani, ce sont plusieurs esprits bouillonnants et contestataires qui y prêtent main forte. Ceux de l’ex-bande de l’Idhec, réunis dans le collectif Sigma 3 : Bouanani est également au montage et Tazi peaufine l’image. Dans une écriture rigoureuse, le trio raconte la déchéance du jeune Messaoud, coincé entre l’enclume familiale et le marteau sociétal. Premier film intello du royaume, Wechma a certes pris des rides, mais ce film évènement d’une époque, qui vole précocement dans les plumes plombées du conformisme, demeure d’une époustouflante modernité, questionnant jusqu’à l’existence de Dieu. À travers l’univers étouffant de Messaoud, Wechma offre un plan serré sur la société marocaine, tout en se libérant de nombreux clichés sur les thèmes fondateurs de notre Septième art (enfance et rapport au père, misère et critique sociales, magie, religieux et profane). Pionnier, le long-métrage en inspirera d’autres - Mille et une mains, de Souheil Benbarka (pas encore à la tête du CCM), le film collectif Cendres du clos ou encore Une brèche dans le mur du déjà prometteur Jilali Ferhati… sans être tout à fait égalé.


Alyam, Alyam
(1978, d’Ahmed El Maânouni)
Petit film fauché, mais en prise directe avec la société, Alyam Alyam est le premier “docu-fiction” marocain, à l’écoute des confessions d’une poignée de candidats au hrig (déjà), campés par des amateurs recrutés parmi les ouvriers agricoles de Mediouna. Sa justesse, sa nouveauté et ses audaces - de la scène de drague malsaine coupée par le CCM, à son affiche, portrait dérobé d’une vieille femme à la cigarette provocatrice - en font rapidement une œuvre culte, projetée en marge de la sélection officielle cannoise. Elle n’en sortira pas moins en salle dans l’indifférence générale. Quatre ans plus tard, Transes (Al Hal) confirmera pourtant le talent visionnaire de Maânouni. Un quart de siècle s’écoulera avant son troisième long, Les Cœurs brûlés, Grand prix au dernier Festival national du film. Mais Alyam Alyam et Transes resteront deux authentiques ovnis dans le ciel bas et lourd des années 70-80, hormis quelques gros succès : Larmes de regret, mélo signé Hassan Moufti, avec le chanteur Mohamed El Hayani, et Amok, premier film “international” de Souheil Benbarka.


Le coiffeur du quartier des pauvres
(1982, de Mohamed Reggab)
Peut-être le premier grand film marocain, adapté de la mythique pièce homonyme de Youssef Fadel (1979), qui signe le scénario. Personnel et intellectuel, mais moderne et bien ancré dans la réalité urbaine de l’époque, Le Coiffeur du quartier des pauvres ruine les finances et la santé de Mohamed Reggab, mais suffit à consacrer ce réalisateur parti trop tôt (48 ans), ainsi que Mohamed Habachi, mythique interprète de Miloud. Suivent d’autres films intéressants, au moins par leur propos (Une porte sur le ciel de Farida Belyazid, tentative de mysticisme et de spiritualité à travers l’histoire d’une femme qui se cherche), leur esthétique puissante (Badis de Mohamed Abderrahmane Tazi, co-écrit par Noureddine Saïl), ou leur humble justesse (Le Facteur), premier film de Hakim Noury.


Un amour à Casablanca
(1991, de Abdelkader Lagtaâ)
à travers les amours libertines d’une jeune fille (Mouna Fettou, dans son premier rôle au cinéma), Abdelkader Lagtaâ transforme une chronique sociale en œuvre audacieuse, moderne et dérangeante, à l’image de ce que sera son cinéma, manifeste pour les libertés ou la laïcité. Dans un contexte social et politique encore dur, le cinéaste fustige la tradition qui prend les individus en otages. Plus tard, Les Casablancais, ambitieux film à étages, sera le premier à évoquer Tazmamart et l’extrémisme religieux. En ce début des années 90, noter aussi Chronique d’une vie normale, sorte de Ali, Rabia et les autres avant l’heure - en moins hippy - qui tentera de s’approcher, même de loin, des années de plomb et de la prison, et le très poétique La Plage des enfants perdus de Jilali Ferhati.

À la recherche du mari de ma femme
(1993, de Mohamed Abderrahmane Tazi)
Un mythe est brisé : un film marocain peut battre, en affluence, les films hollywoodiens. Délaissant la figure de style cérébrale, Tazi fait un carton en tournant en dérision, avec causticité, les dommages collatéraux de la polygamie. Ce sont les années 90, période de réconciliation du Septième art marocain avec son public, via un cinéma “social”, quoique assez populiste (L’Enfance volée, de Hakim Noury) ou racoleur (Rhésus, le sang des autres, de Mohamed Lotfi). Sans oublier le road-movie Mektoub, premier Nabil Ayouch, ou le superbe Dans la maison de mon père, poignant documentaire de Fatima Jebli Ouazzani.


Adieu Forain
(1998, de Daoud Aoulad Syad)
En posant son regard sur la perdition d’une tradition, celle des forains ambulants, qui sillonnaient le Maroc pour divertir ses douars les plus reculés, le photographe, désormais cinéaste, transpose avec sensibilité la nostalgie poétique d’une pellicule à une autre. Du vrai bon cinéma d’auteur, fort par son thème - Rabii, le personnage principal, est un jeune travesti - comme par sa qualité d’écriture, qui contribue à ancrer le Septième art marocain dans son époque, avec des normes de qualité universelles.


Ali Zaoua
(1999, de Nabil Ayouch)
“Prince de la rue” : le sous-titre dit tout. Ali Zaoua, c’est la poésie d’un conte urbain à la fois banal et extraordinaire, où magie et cruauté jouent des coudes le long des trottoirs d’un Casablanca (celui du port) quasi disparu. Personnel, juste et créatif, magnifiquement écrit, subtilement dirigé (les acteurs sont des gamins des rues, sans bricolage ni cabotinage), le deuxième long-métrage de Nabil Ayouch, fruit d’une technicité et d’une production abouties, susurre des promesses aux années 2000, sans que celles-ci les tiennent tout à fait. Sous une pluie de prix, Ali Zaoua, classé parmi les “1001 films qu’il faut avoir vus avant de mourir” par les Leading international critics, rejoint sans conteste les grands films sur l’enfance.

Les Yeux secs
(2003, de Narjiss Nejjar)
Dans un huis clos beau et tragique, une jeune réalisatrice déploie des trésors d’esthétisme pour dénoncer la fatalité de la condition humaine et l’antagonisme des sexes. Un symbole derrière chaque flocon de neige, une histoire inventée dans un vrai village, un thème délicat (la prostitution), abordé avec courage : le premier film de Narjiss Nejjar s’offre en quelques mois les feux de la rampe, à la Quinzaine des réalisateurs cannoise, et les foudres polémiques de berbéristes opportunistes. Avec Noureddine Lakhmari (Le Regard), Faouzi Bensaïdi (Mille mois), Daoud Aoulad Syad (Tarfaya) et Nabil Ayouch (Une minute de soleil en moins), une certaine “nouvelle vague” s’affirme, et ses films prennent le large dans les festivals.


Les Bandits
(2004, de Saïd Naciri)
Un blockbuster marocain, c’est possible. Déjà, quatre ans plus tôt, Hakim Noury annonçait le retour des comédies grand public avec les loufoqueries d’Elle est diabétique et hypertendue et elle refuse de crever. Mais quand Saïd Naciri débarque, c’est tout un star-system qu’il espère faire pousser pour rameuter les spectateurs dans des salles désertes. Il faut bien un ex-banquier un peu mégalo mais sympa pour pareille entreprise, au slogan percutant : “Marre des films prise de tête et des artistes trop accessibles et mal fringués”. Naciri veut du smoking, de la limousine, de l’agent et de l’argent. Dans le comique, il est pratiquement le seul à toujours faire mouche, comme le confirmera, deux ans plus tard, Abdou chez les Almohades.


Marock
(2004, de Laïla Marrakchi)
Des liasses de fric, quelques gouttes d’alcool, un soupçon de sexe, un paquet de gros mots, une prière, pas de ramadan, et surtout beaucoup trop d’amour entre une musulmane (enfin, une Marocaine) et un juif (enfin, un Marocain). Sous couvert d’une bluette rock n’roll juste et fraîche, cette bourrasque gentiment irrévérencieuse égratigne trop de tabous à la fois pour les réacs du royaume. Applaudi à Cannes (section Un Certain regard) et au Festival de Casablanca, Marock fait scandale au Festival national du film. Taxé de “sioniste” (allons donc…), et par des artistes (oui, oui). Pour les intégristes, c’est du pain bénit. La polémique remonte même au Parlement, histoire d’y réveiller quelques somnolents. Mais en salle, c’est un carton. En plus d’un film évènement et d’une prometteuse réalisatrice, le cinéma marocain découvre deux acteurs intenses et lumineux : Morjana Alaoui et Assaâd Bouab. Laïla Marrakchi n’aura pas grandi dans du coton pour rien.

WWW What a wonderful world
(2006, de Faouzi Bensaïdi)
What a wonderful world of cinema ! semble crier Faouzi Bensaïdi, à travers les néons de WWW. Générique à la James Bond, silhouette style Buster Keaton, plongées urbaines façon Orson Welles, music-hall, polar, Bollywood, western spaghetti… Son deuxième long-métrage est un festival de références du Septième art mondial. Une ode à l’universalité, servie par un style terriblement moderne, personnel, excentrique et avec zéro complexe. Un ovni comme on rêverait d’en voir plus souvent, tant le cinéma national s’accroche au réalisme, sans réellement l’assumer.

 
 
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