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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi avec Karim Boukhari

Enquête exclusive. La jeunesse d'un roi

Le jeune Sidi Mohammed, 12 ans,
sur les bancs du collège royal.
(DR)

Entre 1973 et 1981, le prince héritier Sidi Mohammed a vécu, quasi exclusivement, dans l'enceinte du collège royal. Programmes surchargés et discipline de fer, mais aussi souvenirs d'internat et histoires d'amitié avec ceux qui deviendront les hommes forts du royaume… TelQuel a enquêté sur les “années lycée” du futur Mohammed VI.


“L’enseignement dispensé au collège royal ? Je n'en ai aucune idée, ces choses-là relèvent directement du roi”. Notre interlocuteur, un ancien ministre de l'Education nationale, manque de s'étrangler à chaque fois
que le mot “royal” revient dans la conversation. Il insiste, même, une lueur inquiète dans le regard : comme tous les ministres de l'Education qui se sont succédé au Maroc, il ignore tout du fonctionnement et des programmes dispensés dans cet établissement scolaire qui ne ressemble à aucun autre. Domaine réservé. Le collège royal, où princes et princesses vivent l'essentiel de leur adolescence, a des allures de cité interdite. Impossible de s'approcher dans un rayon d'un kilomètre. Constamment gardé par des éléments de la gendarmerie et de l'armée, le bâtiment, qui jouxte le ministère des Habous et la Primature, est une annexe du palais royal - en plein cœur du Mechouar Assaid, “quartier” de la capitale où seuls les privilégiés, de préférence de sang royal, ainsi que leurs invités et leurs serviteurs, peuvent mettre les pieds. C'est à l'intérieur de ce bâtiment, dont la superficie totale s'étend sur près de deux hectares, que Mohammed VI a fait ses classes, ne le quittant qu'en 1981, le bac en poche. “On y a vécu huit ans, le collège était à peu près notre seul univers, notre vie”, résume cet ancien pensionnaire du collège, compagnon de celui qui était encore, à l'époque, le prince héritier Sidi Mohammed. Un “univers”, antichambre de la vie publique des futurs princes et rois, qui a ses codes, ses rites, et… 66 ans d'histoire !

Aux origines du collège
Nous sommes en 1942. Le Maroc est soumis au régime du protectorat et Moulay Hassan, le jeune prince héritier, a 13 ans. A une époque où le royaume s'éveille à peine à la modernité, le sultan Mohammed V comprend vite la nécessité d'inculquer une double éducation à sa progéniture : traditionnelle, à l'ancienne, pour ne pas bousculer les fondements de l'institution monarchique, mais aussi moderne, occidentale, pour donner à ses enfants une chance de comprendre les réalités de leur époque. Le collège royal voit le jour. Espace privé, directement rattaché au palais, il est conçu dès le départ pour dispenser un enseignement d'élite, à la croisée des systèmes marocain et français, loin des regards, loin de la tutelle de l'Etat, régi par une discipline de fer. Avec, en plus, un système de “socialisation” (des jeunes princes) fait de dortoirs, de cantines, etc. On y étudie et on y vit.

Deux classes sont créées pour Moulay Hassan et, plus tard, Moulay Abdellah, son cadet de cinq ans. Une dizaine d'élèves triés sur le volet, pour la plupart fils de notables issus des diverses régions du Maroc ou familiers proches du sérail, accompagnent l'éducation des deux princes. Moulay Hassan et Moulay Abdellah, après un premier enseignement traditionnel, essentiellement religieux, entamé dès l'âge de six ans, rejoignent à tour de rôle le collège royal pour compléter leur éducation. Coran et traités de philosophie, éducation islamique et mathématiques modernes, la méthode porte ses fruits. Le collège royal est une réussite. Il produit, conformément aux vœux de Mohammed V, de nouvelles élites cultivées, modernes, mais parfaitement ancrées dans la tradition chérifienne.

Hassan II se souvient de ce schéma quand, devenu roi, et père, il façonne à son tour l'éducation de ses enfants. Il reconduit la méthode Mohammed V dans ses grandes lignes, à quelques nuances près. Pour le prince héritier Sidi Mohammed, initié à l'enseignement religieux dès son quatrième anniversaire, il crée en 1973 une classe de douze élèves, qu’il veut issus des coins cardinaux du pays, ce qui traduit le souci de représenter fidèlement la carte géographique du royaume. A côté des fils de notables, Hassan II décide de greffer des fils du peuple choisis pour leur brillante scolarité. Le dosage est différent pour le prince Moulay Rachid dont la classe, inaugurée en 1982, compte essentiellement des fils de notables, avec un régime beaucoup plus souple que celui de la classe de Sidi Mohammed. Détail : le collège royal n'est pas un établissement mixte. Une annexe dédiée exclusivement aux princesses existe, à quelques encablures du collège des princes. Cette annexe est dépourvue de dortoirs, car les princesses dorment auprès de leurs parents.

Triés, filtrés, surveillés
Avant de mettre les pieds au collège royal, les élèves sélectionnés pour accompagner la jeunesse de Sidi Mohammed sont “filtrés” par différents services de renseignements marocains (renseignements généraux, DST, etc.). Les enquêtes approfondies peuvent s'étaler sur une durée moyenne de six mois. Tout est passé au peigne fin : environnement familial, proches et lointains parents, voisinage, connaissances, amis. Le but est de cerner, au plus infime détail près, le profil politique (même en constitution) de l'élève, les éventuels antécédents judiciaires des membres de sa famille, etc.

Ne parviennent jusqu'au collège que les candidats ayant validé, avec succès, toutes ces épreuves. Des élèves brillants, parfaitement fréquentables. Les enquêtes ne s'arrêteront d'ailleurs pas après le début du cursus scolaire en compagnie du prince. Tout au long de la scolarité du groupe, elles continueront sous forme de “pointages” réguliers de la situation familiale de chaque élève. Objectif déclaré : sanctionner le moindre écart par l'exclusion pure et simple du collège. Et même en fin de cursus, quand les élèves quitteront le collège, ils continueront d'être “suivis” par les agents du renseignement.

Mais nous n'en sommes qu'au début. En 1973, donc, “son équipe” constituée, Sidi Mohammed rejoint l'école qui forme aux métiers de prince, de roi et aussi, comme on le verra, d'homme de pouvoir. Il a 10 ans et il vient d'achever ses études primaires, dispensées par des précepteurs à l'intérieur même du palais. Pendant 8 ans, le collège deviendra le principal cadre de vie du futur roi du Maroc.

Une discipline de fer
La sévérité du régime disciplinaire y est sans pareille. Epiés dans leurs moindres faits et gestes par un personnel (vigiles, fonctionnaires) dévoué corps et âmes au maître suprême (Hassan II), Sidi Mohammed et ses condisciples sont par ailleurs soumis aux rigueurs d'un programme scolaire et éducatif à même de les occuper du lever au coucher du soleil. Réveillés chaque jour à 6 heures du matin, ils sont astreints à une séance quotidienne de récitation coranique qui dure une heure. Ce n'est qu'après qu'ils peuvent prendre le petit-déjeuner, avant des journées toujours extrêmement denses. Une moyenne de 45 heures de cours par semaine, y compris le samedi, sans compter les interminables séances de rattrapage qui débutent à 18h30 et se prolongent jusqu'à… 23 heures !

Seul moment de répit, le samedi soir, où les élèves ont droit à une séance à la cinémathèque du collège. Les films, entre classiques et cinéma d'auteur, ne sont pas toujours folichons. Leur contenu est scrupuleusement vérifié. Quand il arrive que l'opérateur oublie de couper une scène osée, un baiser plus long que la moyenne, par exemple, le surveillant assigné à la cinémathèque surgit pour empêcher les élèves de voir la scène... en s'interposant entre l'écran et les spectateurs. Ce qui, on l'imagine, n'est jamais évident, et fait parfois basculer le climat dans l'hilarité générale.

Hormis la salle de sport, la bibliothèque constitue le second lieu de loisir au sein du collège. Le choix des livres, toujours “sérieux”, va des essais pédagogiques aux traités d'histoire, en passant par les classiques de la littérature arabe et française. Sérieux et discipline caractérisent aussi les séances d'activités sportives (quatre heures en moyenne par semaine). Sans surprise, l'équitation est le sport-roi. Les séances d'entraînements, très physiques, sont supervisées par des instructeurs issus de la Gendarmerie royale et des FAR. Et l'élève le plus sportif de la classe ne s'appelle pas Sidi Mohammed , mais… Yassine Mansouri !

Le dimanche, à partir de 9 heures, les élèves sont autorisés à quitter le collège. Quartier (plus ou moins) libre, mais avec l'obligation de retourner au collège à 17 heures précises. Alors que Sidi Mohammed rejoint naturellement son père au palais royal, ceux parmi ses compagnons qui sont issus de Rabat peuvent, dans la journée de dimanche, visiter leurs familles. Ceux qui viennent de régions lointaines - comme Mansouri (Bejaâd) - passent leur excursion dominicale dans la famille de l'un ou l'autre de leurs compagnons de classe. Mais la “famille d'accueil” est tenue de signer un engagement pour veiller au bon comportement de l'élève invité… et garantir son retour au collège en temps et en heure. Un régime quasiment militaire.

Littéraires comme Smyet Sidi
Le collège royal, et particulièrement sous la promo Sidi Mohammed, est sans doute l'établissement qui a le programme scolaire le plus chargé au Maroc. Le contenu est un mélange savamment dosé entre les programmes propres aux établissements scolaires “normaux” et ceux des missions françaises. Il en est ainsi du latin et de la philosophie, par exemple, qui sont enseignés à partir de la deuxième année. Toutes les disciplines ont le même coefficient. Le programme comporte des matières relativement insolites, comme… la menuiserie ! Mais l'éducation religieuse y reste prépondérante. En plus de la séance quotidienne de récitation du Coran à partir de 6h30, les élèves ont droit à deux heures d'éducation islamique par semaine. Jusque-là, tous les élèves, qu'ils soient de sang royal ou pas, sont astreints au même programme, prédéterminé par la direction du collège (sous l'étroite supervision de Hassan II en personne). Mais à partir de la quatrième année, celle dite du “brevet”, les programmes de tous sont adaptés… en fonction des penchants du prince. C'est ainsi que dans la classe de Mohammed VI, les cours ont pris une orientation littéraire à partir de 1977, pour la simple raison que le prince héritier préférait les lettres aux maths, discipline dans laquelle il ne brillait pas particulièrement. Ce qui a valu à deux élèves à l'orientation plutôt scientifique (dont l'actuel directeur général de CasaShore, Naïm Temsamani), de quitter la classe du prince héritier pour être remplacés par deux nouveaux venus : un certain Rochdi Chraïbi, venu de Ouarzazate, et un certain Fouad Ali El Himma, venu des Rhamna, dans la région de Marrakech. Intéressant constat : les deux hommes, qui seront par la suite les plus proches amis du roi (et parmi les hommes les plus puissants du pays), ne sont tous les deux entrés dans son périmètre que sur le tard...

Le collège voyage avec le prince
Sur le plan administratif, le collège royal relève de la tutelle directe du Palais et échappe totalement, comme on l'a vu, à l'emprise du ministère de l'Education nationale. Environ trois cents personnes y travaillent en permanence pour veiller aux moindres besoins du prince et de ses onze compagnons. L'année scolaire commence début septembre et se prolonge jusqu'à la mi-juillet. C'est un collège “ponctuel” réservé aux seuls princes et princesses du premier et du deuxième degré. Quand il n'y a pas de princes à former, le collège ferme tout simplement ses portes en attendant une nouvelle promotion. Dans l'ensemble, entre la classe de Hassan II (de 1942 à 1949) et celle de Mohammed VI (de 1973 à 1981), le collège royal est resté fermé une vingtaine d'années. Durant cette période de vacances, ses locaux ont servi de… tribunal du Chraâ !

Mais il arrive que le collège suive les princes lors de leurs déplacements. Pendant ces périodes particulières, l'établissement royal devient une sorte d'école itinérante. Il arrive que toute la classe, élèves et enseignants compris, suive Sidi Mohammed quand il accompagne son père en voyage, notamment à Marrakech, Fès ou Ifrane. Logés dans des hôtels ou, le plus souvent, dans des résidences royales, les élèves suivent alors les cours dans des salles spécialement aménagées à cet effet.

Apprendre même à table
En plus du bureau du proviseur et des autres bureaux du staff administratif, le collège compte deux salles de cours agencées sous la forme d'amphithéâtres. L'une sert aux cours et l'autre aux devoirs. Un laboratoire scientifique, ainsi qu'un atelier de travaux manuels (menuiserie, peinture) sont également mis à la disposition des élèves. A partir de la deuxième moitié des années 90 (époque des promos Moulay Ismaïl et Lalla Soukaïna), il y aura aussi, évidemment, une salle multimédia dernier cri. “Au départ, l'irruption de l'informatique rendait la direction nerveuse, raconte un ancien du staff administratif. Il est arrivé que, pour une souris défectueuse, tout le parc soit changé !”.

La cantine du collège est tenue par des cuistots issus du palais. Véritables cordons bleus, ils se sont longtemps limités à des préparations simples et diététiques pour maintenir les élèves en forme. Mais ce régime, pour le moins frugal, a été amélioré après les nombreuses réclamations de certains élèves…

Les repas sont pris sur des tables rondes. Et même là, la pédagogie n'est pas loin. Ainsi, le prince héritier Sidi Mohammed est habituellement assis à côté d'une nurse spécialement chargée d'indiquer la bonne façon de se tenir à table. Ce “cours particulier” comble, en fait, une lacune dans le cursus du collège royal qui ne dispense aucune formation en “bonnes manières”. Pour en profiter, tous les élèves s'installent à tour de rôle aux côtés de la nurse princière pour profiter de ses enseignements.

La vie dans le dortoir
A la fin du dernier cours de rattrapage, tard dans la nuit, les pensionnaires du collège retournent aux chambres du dortoir. Trois pièces sont équipées de trois lits chacune, la quatrième (où vivent Fouad Ali El Himma, Yassine Mansouri et Karim Ramzi) comporte un lit supplémentaire, théoriquement réservé au prince héritier. Sauf qu'il y a aussi une cinquième chambre, officiellement réservée à Sidi Mohammed et à sa nurse, qui l'a accompagné pendant ses premières années au collège. Les élèves disposent de placards personnels qu'ils sont tenus de garder constamment ouverts. But officiel de cette curieuse mesure : éviter que les placards ne servent à cacher des cigarettes, des boissons alcoolisées, des magazines ou des transistors, objets strictement proscrits dans l'enceinte du collège. “On ne pouvait pas prendre de risque, introduire des objets interdits ou faire le mur, explique un ancien pensionnaire du collège. Les descentes étaient fréquentes et tout était contrôlé”. Il n'était pas rare que Hassan II en personne fasse une inspection surprise. Le roi ne surveille pas seulement l'avancement sco-
laire du prince héritier, il s'intéresse à tout et en permanence. “Il s'intéressait à tous les services du collège, et spécialement aux installations du dortoir. Il est ainsi souvent arrivé que des matelas usagés ou que le menu de la cantine soient changés sur son ordre”, ajoute notre source.

Angoisse et obligation de résultats
Et Sidi Mohammed, dans tout cela ? Il mène son bonhomme de chemin… Intégré au groupe, entouré, le prince héritier ne bénéficie, en classe, d'aucun traitement de faveur. Hormis le fait, peut-être, qu'il est placé quasi systématiquement au premier rang. Mais il n'est pas le premier de la classe pour autant, le titre revenant invariablement à son ami Hassan Aourid. Un Aourid qui pousse le zèle jusqu'à essayer d'apprendre par cœur… l'encyclopédie Bordas ! Ou de répondre, le jour où, malade, on l'autorise à rentrer chez ses parents (à Rich) pour se soigner et se reposer : “Mais pourquoi le ferais-je ? L'écrivain Taha Hussein n'a pas arrêté ses études alors même qu'il était aveugle !”.

S'il n'est pas premier de la classe, le prince fait tout de même partie du peloton de tête. Par ailleurs, il aime particulièrement le dessin, une discipline non enseignée au collège et avec laquelle il meuble une partie de son temps libre. Régulièrement supervisé par son père, ses bulletins scolaires décortiqués en permanence, il sait qu'il ne peut pas se permettre la moindre baisse de régime. “Il subissait nettement plus de pression que nous”, commente ce camarade de classe. Et d'ajouter : “Quoi de plus normal, vu ses futures fonctions ?”. Comme tout élève “normal”, le prince voue un profond respect, mêlé de crainte, à ses professeurs. A l'approche des examens, il est parfois saisi de crises d'angoisse. Mais il n'est pas le seul. “L'angoisse gagnait les autres élèves, notamment ceux issus des milieux modestes. Ils avaient peur que la moindre baisse de niveau soit sanctionnée par leur exclusion du collège. Conscients de la bénédiction que constituait pour eux et pour leurs familles le fait de suivre leur scolarité avec le futur roi, ils faisaient donc tout pour garder leur place au sein du collège”. Une angoisse, manifestement source de motivation : en huit ans de vie commune, jamais un membre de la “dream team scolaire” rassemblée autour du prince héritier n'a été exclu pour mauvais résultats. Au niveau des performances, la plupart se valent, et tous ont des notes largement au-dessus de la moyenne. Avec, bien entendu, un respect absolu, et général, de la discipline et du respect dû aux professeurs. “Comment imaginer l’irrespect, quand on sait que nos professeurs, quand ils n'étaient pas des experts de renommée mondiale, étaient des personnalités aussi influentes que Ahmed Bahnini (ancien Premier ministre) ou Abdelhadi Boutaleb (ministre et conseiller du roi) ?”, poursuit un ancien élève.

El Himma et Chraïbi doublent tout le monde
Durant les premières années du collège, il n'existe aucune hiérarchie parmi les élèves. En dehors des cours et à l'abri des regards des profs et du staff administratif, les empoignades sont légion, comme dans toute promotion normale. Le prince n'échappe pas à la règle même si son tempérament réservé, presque timide, autant que le sang royal qui court dans ses veines, en font un intouchable. Comme tout groupe d'adolescents, la promo Mohammed VI rit, blague, se chambre… Les surnoms y sont légion. Du fait d'un léger boitillement probablement occasionné par sa grande stature, Fouad Ali El Himma est ainsi surnommé “Moulay Hmed Lâarej”, du nom d'un ancien vizir. Hassan Aourid hérite, lui, du sobriquet d'“Aoudir” dans un verlan avant l'heure, Anas Khales devient “Qillouch”, Karim Ramzi est “Krikaum”, Samir Lyazidi, “Chamain”, etc. Mais la potacherie a des limites, et jamais Mohammed VI ne sera désigné autrement que par le très officiel “Smyet Sidi” (le nom de mon seigneur), en usage à Dar El Makhzen. Et ce n'est pas lui non plus qui distribue les sobriquets, ce rôle ayant échu, assez tôt, au boute-en-train de la bande, Driss Aït Mbarek. Il n'empêche que, même à douze, un cercle de proches du prince se forme. Certains vont et viennent, mais le noyau est formé (sans surprise, au regard de leurs trajectoires futures respectives) de Chraïbi, El Himma, Mansouri et Aourid. Les deux premiers, qui ont pourtant rejoint le collège avec quatre années de retard, finissent par prendre définitivement l'ascendant sur les autres. Notamment l'année du bac, la dernière du cursus, où - changement protocolaire notable - tous les élèves adoptent la règle du baisemain princier. C'est à partir de cette année, en effet, que les voyages en compagnie du prince se limitent aux amis les plus proches. Principalement El Himma et Chraïbi.

En attendant Moulay Hassan
Quand, dans un discours de l'année 1981, Hassan II invite les Marocains à partager sa joie “parce que le prince héritier vient d'obtenir son bac”, il sait, comme les pensionnaires, les enseignants et les nombreux employés du collège royal, que Sidi Mohammed vient de clore un chapitre-clé de son éducation, et de sa vie. 18 ans avant son arrivée au pouvoir, le futur Mohammed VI est alors un adulte. Il quitte le collège royal comme un adolescent peut quitter, enfin, la maison familiale.
D'autres promotions princières ont pris, depuis, le relais. Dont celle, soumise à un régime beaucoup plus souple, du prince Moulay Rachid, dès 1982. “Jamais le collège n'a retrouvé la rigueur imprimée à la promotion Mohammed VI”, juge cet habitué du sérail. Jamais plus jamais ? Réponse quand le prince héritier Moulay Hassan, qui fêtera ses cinq ans en mai prochain (un âge où son père avait entamé sa formation préscolaire), rejoindra à son tour le collège royal. Alors, une nouvelle page d’histoire s'ouvrira…



Promotion mohammed VI
Que sont-ils devenus ?

Fouad Ali El Himma
Même s'il n'a rejoint le collège royal que sur le tard (1977), ce fils d'instituteur a rattrapé son retard en devenant très vite l'un des compagnons les plus proches du prince héritier. Une proximité qui ne s'est plus jamais démentie, jusqu'à mener l'enfant des Rhamna au statut officieux de numéro 2 du régime. Aujourd'hui “recyclé” dans la politique, son influence reste considérable.


Noureddine Bensouda
Enfant de la bourgeoisie fassie, il a traversé les années collège sans faire de vagues, et sans jamais réellement appartenir au cercle des intimes de Sidi Mohammed. Après l'intronisation de ce dernier, il a longtemps attendu un signe, avant de se voir récompensé par l'octroi du poste de directeur général des impôts.


Rochdi Chraïbi
Le dernier arrivé au collège royal (1977, comme El Himma), fils d'instituteur à Ouarzazate, sans doute l'intime parmi les intimes du prince. Malgré quelques épisodes troubles qui l'ont fait tomber en disgrâce, il a retrouvé, après l'avoir perdu, son poste de directeur de cabinet de Mohammed VI. A ce titre, il est probablement celui qui le voit le plus souvent.


Driss Aït Mbarek
Il a eu l'oreille du prince pendant 3 ans, jusqu'à l'arrivée d'El Himma au collège en 1977, année à partir de laquelle il a été plus en retrait. Le boute-en-train de la bande, toujours le mot pour rire, a été nommé, à l'intronisation de Mohammed VI, gouverneur permanent attaché au ministère de l'Intérieur. Une mission honorifique, sans éclat.


Fadel Benyaïch
Le fils du docteur Benyaïch, un des médecins de Hassan II mort lors de la tentative de putsch de Skhirat en 1971, a toujours été un élève effacé. Il doit sa proximité avec le prince au fait que, de mère espagnole, il était son seul compagnon pendant les cours de langue espagnole. Aujourd'hui chargé de mission au palais royal, il intervient ponctuellement sur des questions ayant trait à l'Espagne - comme pendant la crise de l'îlot Leila, en 2002.


Hassan Aourid
Le crack du collège royal, éternel premier (et intellectuel) de la classe. Fils d'instituteur, comme El Himma et Chraïbi, il a connu une longue traversée du désert avant de se retrouver porte-parole du Palais. Retombé en (relative) disgrâce depuis, il a été nommé wali de Meknès. En attendant de rebondir ?


Karim Ramzi
Fils d'un ancien ministre des Habous, sorti du cercle des intimes du prince héritier dès l'année du bac, Karim Ramzi est, parmi ses camarades, le seul à ne jamais avoir tâté des fonctions officielles. Il a négocié un virage spectaculaire en devenant… photographe d'art ! Récemment, il a lancé un magazine dédié au cinéma, sa grande passion.


Zouhair El Ibrahimi
Fils du tailleur personnel de Hassan II, il était régulièrement classé dernier de la classe (ce qui reste très relatif, sachant à quel point tous les pensionnaires du collège royal brillaient dans leurs études). Progressivement éloigné du cercle du prince, il a tout de même été gratifié par un poste de gouverneur au ministère de l'Intérieur.


Yassine Mansouri
Proche de Sidi Mohammed depuis son arrivée au collège royal en 1973, ce fils de alem originaire de Bejaâd, sportif et travailleur, passait, hier comme aujourd'hui, pour être le plus discret de la bande. Rien d'étonnant à ce qu'il se soit retrouvé, après diverses fonctions officielles, chef du service d'espionnage extérieur du royaume (DGED).


Anas Khales
Plutôt effacé, il n'a jamais été parmi les intimes du prince. Ce qui ne l'a pas empêché de se voir décerner, après l'intronisation de Mohammed VI, la fonction honorifique de consul général du Maroc à Londres, où il vit.

Samir Lyazidi
Le pitre de la promotion royale, celui qui faisait toujours rire ses camarades, c'était lui. Eloigné du premier cercle princier après le bac, il a fini par bénéficier d'un poste permanent au cabinet du Premier ministre.



Une idée hassanienne. Le cadeau du (deuxième) bac

La promotion Mohammed VI n'a pas connu une année du bac, mais deux. La première en 1980, la seconde en 1981. Ayant estimé que les notes de son fils étaient en légère baisse, Hassan II a en effet décrété, en 1980, que l'ensemble de la classe de Sidi Mohammed devait refaire l'année du bac, même si tous les examens étaient validés ! Au grand dam des pensionnaires du collège, pressés de quitter les lieux. “Le défunt roi jugeait la classe en baisse de régime, et il mettait cela sur le compte de l'assouplissement du régime auquel nous étions soumis”, explique l'un des anciens compagnons du prince héritier. L'année du “premier” bac, en 1980, les élèves avaient pu obtenir l'autorisation de quitter chaque samedi soir l'enceinte du collège pour des virées nocturnes. Une petite révolution. “Au début, on en profitait surtout pour organiser des sorties cinéma, au Zahwa principalement. Par la suite, nous avons développé la variété de nos loisirs pour découvrir au passage les sorties en boîte”, raconte notre source. La promo du futur Mohammed VI s'amuse et s'affiche dans le tout-Rabat. Hassan II, régulièrement informé de ces sorties, commence par laisser faire, conscient sans doute que “ces choses-là” font partie de l'apprentissage de la vie. Jusqu'à ce que les résultats scolaires en pâtissent, même très légèrement. Deuxième bac, donc, pour tout le monde ! A l'issue de l'année scolaire 1980-1981, ponctuée par un mélange de sévérité et de souplesse, de privations et de largesses, le monarque offre tout de même à son fils la voiture de ses rêves : une Ford Mustang. Jusque là, le prince héritier roulait dans une Fiat 131 Mirafiori.



Université. Les copains d'abord

Un ancien pensionnaire du collège royal rapporte une histoire, jusqu’ici méconnue, selon laquelle le futur Mohammed VI devait, au lendemain du bac, poursuivre ses études en France, à la Faculté de droit d'Aix-en-Provence. Deux parmi ses camarades de classe devaient l'accompagner et il revenait au prince héritier de les choisir… “Rochdi Chraïbi et Fouad Ali El Himma étaient bien sûr favoris, mais Sidi Mohammed a entretenu le doute, en faisant part du projet à d'autres camarades de classe”, rapporte notre source. La course aux deux places exacerbe la tension parmi les membres du cercle princier. Les commérages, les intrigues, les brouilles ne prennent fin que lorsque le prince héritier apprend que, finalement, il ne va pas poursuivre ses études en France ! Le nouveau président français, le socialiste François Mitterrand, en froid “structurel” avec la monarchie chérifienne, aurait clairement signifié qu'il ne pouvait pas garantir la sécurité du jeune prince. Résultat : Sidi Mohammed s'inscrit, pour sa première année d’études supérieures, à l'Université Mohammed V de Rabat. Il est accompagné par nombre de ses anciens camarades de classe, dont le duo El Himma-Chraïbi, bien sûr, mais aussi Yassine Mansouri, Hassan Aourid, Fadel Benayaïch et Driss Aït Mbarek. Seul le dernier ne fera pas carrière sous les ors des palais royaux.

 
 
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