Lannée Youtube
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Aux citoyens vigilants en croisade contre la corruption se sont substitués les corbeaux, délateurs sans vergogne des agissements privés dautrui.
Alors que lEtat cherche, par linstrumentalisation de la justice, à contrôler une presse écrite coupable de ne pas plaire à tout le monde, un autre médium absolument incontrôlable sépanouit et gagne en influence chaque jour, hors de toute contrainte déontologique et légale. Il sagit bien sûr dInternet, un vecteur dexpression qui tire désormais lessentiel de sa puissance du son et de limage, plus encore
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que du texte. 2007, à cet égard, aura été sans conteste lannée Youtube. Dès quil a été lancé, ce site de diffusion de vidéos privées a connu un succès fulgurant au Maroc, grâce à quelques affaires qui lont très vite popularisé.
Il y a dabord eu le feuilleton du Sniper de Targuist, pseudonyme derrière lequel se sont cachés une dizaine de jeunes de ce petit village oublié du Rif, pour rendre publiques des vidéos où on voyait des gendarmes en flagrant délit de corruption, sur un barrage routier. Le Sniper est tout de suite devenu très populaire et, du même coup, a fait connaître Youtube au plus grand nombre. Les Marocains, séduits par ce geste citoyen inédit, ont vite fait de considérer Youtube comme LE média davant-garde. Grâce à lui, de courageux anonymes allaient dorénavant redresser les torts contre lesquels les médias traditionnels ne pouvaient rien, faute de preuves.
Quelques mois plus tard, la chasse à lhomo de Ksar El Kébir faisait (sous divers angles) les gros titres de la presse nationale. Les responsabilités étaient certes partagées. Mais on a un peu vite oublié le rôle de Youtube sur lequel, très tôt, ont circulé des vidéos du prétendu mariage homosexuel qui a déclenché lhystérie collective, jusquà en arriver à des actes de pillage et de destruction. Sur la vidéo, on voyait, outre cet homme déguisé en femme, et qui a été à lorigine de tout ce tragique quiproquo, des images dune fête plutôt bien arrosée. Rien que de très banal, dans un cadre privé. Mais dès que les images sont devenues publiques, beaucoup ont bondi sur loccasion pour stigmatiser le climat de débauche et de perdition qui aurait caractérisé cette fête et qui risquerait de contaminer la vertueuse petite ville du Nord. La suite, on la connaît.
Des cas isolés avaient déjà attiré lattention sur le danger de ce nouveau mode de communication sauvage. Les images dune animatrice télé qui dansait en décolleté dans une soirée, immédiatement qualifiée de prostituée par quelques internautes, celles dun autre, verre à la main, toujours dans une soirée privée, instantanément qualifié dalcoolique
Des abus qui ont atteint leur apogée dans laffaire Ksar El Kébir où, pour la première fois, Youtube a joué un rôle néfaste et dangereux à large échelle. Aux citoyens vigilants se sont substitués les corbeaux, délateurs sans vergogne qui propulsent des agissements privés sur la scène publique, avec tous les risques que cela comporte pour les concernés.
Que faire ? Légiférer ? Sûrement. Mais la problématique est très complexe, et la ligne entre ce qui relève de la citoyenneté et de la délation, particulièrement ténue. Tout est question de référentiels : morale religieuse contre libertés individuelles, vigilance contre voyeurisme
Objectivement, le législateur marocain est encore loin dun tel degré de subtilité. Pour linstant, la seule chose à faire est de recommander la prudence à chacun (attention aux portables munis de caméras vidéo !). Et de prier pour quen 2008, Youtube ne devienne pas le vecteur n° 1 de nos frustrations et de nos tensions sociales.
Dici là, bonne année à tous ! |