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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Alaoui Sekkouri

Tendance.
Poker fever

Dans certaines soirées privées,
les mises atteignent des
sommes vertigineuses.
(DR)

La fièvre du Texas Hold’em, variante du poker la plus pratiquée, s’est emparée du joueur marocain. Jeux en ligne, soirées privées, tournois dans les casinos… Enquête sur une tendance qui n’en est qu’à ses débuts.


Un vendredi soir, dans un appartement cossu de Casablanca. Cette semaine, c’est au tour d’Amine, jeune cadre dans une multinationale, de recevoir ses amis pour “taper le carton”. À moins d’une heure du début de la partie, ce dernier fait un ultime “checking” du terrain de jeu : la grande table ovale a été couverte du fameux tapis vert, les
jetons sortis de leur coffret et minutieusement nettoyés, la lumière tamisée, l’iPod programmé… “On a failli oublier le plus important : les clopes !”, manque de s’étrangler l’hôte, qui envoie illico presto un boy, réquisitionné pour la soirée, chercher cinq paquets de Marlboro. “Je préfère prendre mes précautions, ajoute-t-il, on ne sait jamais combien de temps peut durer le jeu. Il y a quelques semaines, une partie marathonienne a duré plus de 24 heures non stop !”. Il est 21 heures. Les premiers invités arrivent. Ils sont une dizaine à se joindre à la fête ce soir. Âgés de moins de trente ans pour la plupart, ils font partie de la jeunesse dorée casablancaise. Les 20 000 dirhams mis en jeu au cours de cette soirée ne leur tirent qu’un haussement d’épaules : “C’est une somme correcte, mais on a vu mieux”, lance nonchalamment Salim, jeune héritier de l’entreprise familiale. La partie commence enfin, dans une ambiance bon enfant. Pas pour longtemps : à mesure que les donnes se succèdent, l’atmosphère s’alourdit, les sourcils se froncent et les plaisanteries se font plus rares. L’image d’Epinal des vieux routiers du jeu, s’épiant par dessus leurs cartes, prend place. Pourtant, la grande majorité des concurrents n’ont découvert que très récemment le poker.

Le virus du jeu
Comme Amine et ses amis, nombre de jeunes Marocains ont succombé à la pokermania. Plus exactement au Texas Hold’em, la variante du poker la plus pratiquée actuellement dans le monde. “Il y a deux ans, presque personne ne connaissait le jeu au Maroc, se souvient cet étudiant marocain aux Etats-Unis. Mais depuis cet été, on ne parle que de ça !”. Un engouement subit qui s’expliquerait, entre autres, par la médiatisation à outrance du jeu : de nombreuses chaînes satellitaires, notamment françaises (Canal Plus, Eurosport…), ont commencé à diffuser régulièrement des tournois, agrémentés par la participation de quelques people sur le retour. Idem sur Internet, où les sites de jeu en ligne, ont poussé comme des champignons, recrutant autant de nouveaux amateurs. “Ces sites séduisent, parce qu’ils permettent de jouer selon ses moyens. On peut jouer gratuitement, miser un dollar ou mille si on dispose d’une carte de crédit internationale. On peut même se qualifier à un championnat du monde ! ”, note ce cyber-pokeriste. Autour de cette frénésie pour le jeu, un véritable commerce est né. Ayant flairé le filon, de nombreuses enseignes (magasins d’ameublement et de décoration, boutiques de jouets) proposent tables de jeu, tapis, jetons et autres accessoires. Et là aussi, on trouve la confirmation du phénomène. “Depuis quelque mois, le chiffre d’affaires du rayon poker a été multiplié par 15, fait remarquer Mehdi Benghanem, le patron de la grande surface casablancaise Alpha 55. Nous avons même du mal à répondre à la forte demande”.

Tournois “privés”
Résultat : avec quelques centaines de dirhams, chacun peut transformer son salon en petit casino improvisé. “On commence par jouer entre amis. Et progressivement, on élargit le cercle en fonction de son niveauet de ses moyens”, explique Othmane Kejji, un joueur de 25 ans, fondateur de www.marocpokerclub.c.la, le premier forum Internet dédié aux pokeristes marocains. “Pour le moment, nous avons une cinquantaine d’inscrits. Mais je suis certain que ce chiffre augmentera très vite. En 2004, j’étais le 500ème enregistré sur le premier forum de ce genre en France. Aujourd’hui, il en compte 20 000”, argumente-t-il.

Les enseignes commerciales ne sont pas les seules à surfer sur la vague. D’anciens joueurs se sont convertis dans l’événementiel amateur, pour organiser des tournois ou des soirées plus ou moins informels. Et ça peut rapporter gros : “Ils louent des villas ou des appartements, où ils organisent des parties entre invités triés sur le volet”, confie cet aficionado du carré d’as. Les mises atteignent parfois des sommes vertigineuses, permettant aux “entremetteurs” d’empocher des commissions confortables, “avoisinant facilement les 40 000 ou 50 000 DH par soirée”, poursuit-t-il. Moins scrupuleux, d’autres joueurs expérimentés écument les soirées privées, dans le but de “plumer” les plus novices… et aisés.

Moins discrètes, les parties de poker dans les casinos ont aussi leur part du gâteau. “Grâce au Texas Hold’em, la fréquentation des casinos a nettement augmenté, souligne Amine, notre jeune joueur casablancais. Car contrairement au poker traditionnel, cette variante vous permet de jouer contre d’autres adversaires, et d’éviter d’affronter la banque”. Confirmation auprès de Michel Lahousse, directeur des jeux au casino Essaâdi, à Marrakech : “Avec l’arrivée du Texas, nous avons bénéficié d’une nouvelle image jeune et novatrice, qui a attiré une nouvelle clientèle”. Et celle-ci est généralement jeune et plutôt fortunée. Dans la ville ocre, on parle encore de cet héritier qui a récemment perdu toute la fortune familiale (près de 20 millions de dirhams) sur une table de jeu. “Les choses prennent une tournure dramatique. Et les casinos ont une part de responsabilité dans ce qui se passe : ils appâtent le chaland avec leurs pubs, leurs chambres d’hôtel gratuites et les bouteilles de champagne offertes”, tonne ce vétéran du jeu, dont le fils vient de laisser trois salaires sur le tapis vert. Mais plus que les faveurs accordées aux joueurs, ce sont les tournois qui constituent un fort produit d’appel. Désormais organisées à un rythme de deux à trois rencontres par mois, ces compétitions attirent même les débutants, rêvant d’entrer dans la cour des grands. “Pour un joueur aguerri, il est difficile de résister, reconnaît Amine. Surtout lorsqu’il s’agit de tournois dotés de centaines de milliers, voire des millions de dirhams”. Le dernier tournoi en date, organisé par le casino Essaâdi, était doté de six millions de dirhams. De quoi susciter des vocations !



Joueurs. Entre bonnes gens

Il y a quelques mois, se tenait à Marrakech un tournoi de poker, réunissant des joueurs de calibre international, dont l’ancien champion du monde Patrick Bruel. Surprise : ce dernier ne s’est classé que troisième, devancé par deux joueurs… marocains. Le premier a empoché une cagnotte de 580 000 dirhams, alors que le second est parti avec 370 000 DH. Quelques semaines plus tard, l’Open de Paris, l’une des plus prestigieuses compétitions de poker, a accueilli nombre de joueurs du royaume. Le Maroc, pays où l’accès des casinos est officiellement interdit aux musulmans, regorgerait-il de pokeristes professionnels ? “Pas vraiment, explique ce vétéran des tables de jeu, la majorité des grands joueurs marocains sont des membres fortunés de la bourgeoisie, pour qui le poker est un simple hobby”. Et d’ajouter : “D’ailleurs, les deux vainqueurs du tournoi de Marrakech étaient un grand patron et un joaillier casablancais”. Pourtant, la tendance pourrait bien s’inverser dans l’avenir. De plus en plus de jeunes, attirés par la médiatisation du jeu et séduits par les sommes astronomiques mises en jeu, se disent prêts à franchir le pas de la professionnalisation.

 
 
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