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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Histoire.
Lalla Aïcha, La princesse nationaliste

Lalla Aïcha, à son domicile,
(PARIS MATCH)

La fille aînée de Mohammed V a été une icône de l’indépendance pour les Marocains. Sur un pied d’égalité avec son frère, le futur Hassan II, depuis son discours de Tanger où elle était apparue tête nue. Sans voile, féministe avant l’heure.


Lalla Aïcha mène aujourd’hui la vie paisible d’une vieille dame bientôt octogénaire. Une existence loin des feux de la rampe, entre Marrakech et Tétouan, ses deux villes préférées. Elle joue au golf par tradition familiale, bien entendu. Un sport où elle excellerait, selon les commentaires laudateurs du Matin du Sahara. Elle fait des dons à la
Fondation Mohammed V, selon la MAP. Lalla Aïcha aime aussi la marche à pied et recevoir ses amis. Une dizaine de convives se bousculent à sa table presque tous les jours. “Le dîner est servi pas trop tard, parce que Lalla Aïcha se couche tôt”, rapporte un proche de la princesse. La tante de Mohammed VI a des animaux de compagnie, aussi. Un pékinois nommé Norbert et un couple de perroquets qu’elle emporte dans tous ses voyages, “dans des cages séparées pour qu’ils ne s’accouplent pas”, a-t-elle confié à Paris-Match en 2005. L’interview accordée au magazine français par la princesse est people, les brèves sportives du Matin, officielles, et les dépêches de la MAP téléguidées. Un bruissement médiatique sans commune mesure avec les premières interventions fracassantes de Lalla Aïcha. C’est que la princesse est rentrée dans le rang depuis qu’elle s’est retirée des affaires publiques, au début des années 70. Juste après son retour de Londres, où elle était ambassadrice du Maroc auprès de la reine Elisabeth II. Depuis, elle n’est plus qu’un nom sur la liste civile du roi, une case dans le Budget de l’Etat “ne voyant son neveu, Mohammed VI, qu’à l’occasion de cérémonies familiales”, précise un habitué de la cour. Et pourtant, la sœur de feu Hassan II a été un porte-drapeau du Maroc en lutte pour son indépendance, après que Mohammed V et le courant nationaliste ont fait d’elle le symbole d’un certain féminisme des années 40. La fille de Mohammed V était cultivée, naturelle, moderne. Une Lalla Salma du Maroc de l’avant et de l’immédiat après indépendance. Mais si Lalla Aïcha a revêtu la première le costume de la princesse moderne, c’est paradoxalement en se découvrant.

Tête nue et nationalisme échevelé
Le 11 avril 1947, une jeune fille de 17 ans monte à la tribune à Tanger. Une princesse (et une femme) s’apprête à prendre pour la première fois la parole en public. La veille, son père Mohammed V a tenu son fameux discours, dans les jardins de la Mendoubia, où il a réclamé l’indépendance du Maroc. Au tour de Lalla Aïcha d’apporter sa pierre à l’édifice nationaliste en cours de construction. Elle est vêtue à l’occidentale, d’un tailleur Lanvin en soie bleue. Sa chevelure est découverte. Le détail frappe les étudiants des écoles islamiques présents dans l’assistance. Des regards se baissent, d’autres se détournent. Une Marocaine ose apparaître en public sans voile ni foulard. Et, de surcroît, pour demander la scolarisation des femmes, une révolution pour l’époque ! “ Notre sultan, que Dieu le glorifie, attend de toutes les femmes marocaines qu’elles persévèrent dans la voie de l’enseignement. Elles sont le baromètre de notre renaissance”, affirme la princesse du haut de son estrade. Et pour ponctuer son propos, elle donne d’ailleurs l’exemple de son père, qui l’a poussée à étudier l’arabe et les langues étrangères.

L’allocution et la tenue de Lalla Aïcha font l’effet d’une bombe dans les milieux conservateurs, où les conséquences sont immédiates. À peine Lalla Aïcha et Mohammed V ont-il quitté la ville du détroit que le mendoub de Tanger ordonne l’arrestation des femmes marocaines vêtues à l’occidentale. Celles qui résistent voient leurs habits déchirés en public. Il n’est pas question pour les Marocaines de prendre leurs aises en imitant l’exemple de la fille de Mohammed V. “Ce qui est bon pour la princesse ne l’est pas pour les autres. Si nos femmes se mettent à porter des vêtements occidentaux, elles essaieront de devenir totalement occidentales. Elles boiront, porteront des maillots de bain et danseront, et elles iront à la plage la nuit et s’allonger à côté des hommes sur le sable”, s’insurge Mohamed Tazi, le mendoub de Tanger.

Naissance d’un mythe
Le pavé dans la mare, jeté par Lalla Aïcha, aurait été organisé par Mehdi Ben Barka de A à Z. “Il a écrit le discours de Lalla Aïcha. Le mouvement nationaliste désirait envoyer un message à la France. Avoir une princesse moderne, abandonnant le voile, signifiait aux autorités du protectorat que le Maroc était mûr pour voler de ses propres ailes”, explique l’historien Mustapha Bouaziz. Au moment de son discours, la princesse avait-elle conscience du rôle qu’on lui a attribué ? Après coup, sans doute, à en croire ses déclarations faites au magazine Time en 1957, dix ans après sa montée à la tribune : “Je n’étais pas nerveuse (…) J’étais simplement ignorante. Je ne réalisais pas l’importance de mes propos. Sa Majesté m’a demandé de parler. Ce n’est qu’après mon discours que j’ai réalisé, moi qui vivais si librement, ce que les choses étaient vraiment au Maroc. Et ce qui pouvait se passer car j’avais parlé”.

Le coup médiatique orchestré par Ben Barka est une réussite, même si le discours de Lalla Aïcha ne touche, dans un premier temps, que le milieu nationaliste encore étriqué. Mais la machine à propagande va vite fonctionner à plein régime, pour faire de la princesse une icône, en diffusant auprès de la population l’image d’une princesse tout acquise au combat nationaliste. Moham-med V “multiplie les flashs sur la scolarité du prince héritier Moulay El Hassan, et de sa fille aînée, Lalla Aïcha. Il donne à voir [...] le périple de la modernisation en trouvant le point d’équilibre entre la qâ’ida (tradition) et l’emprunt à la civilisation matérielle de l’Autre. Il rassure les partisans du changement sans rupture et n’offusque que les vieilles barbes qui s’indignent des prises de parole, en public, de Lalla Aïcha dévoilée”, écrit l’historien français Daniel Rivet. Malika Al Fassi, la seule femme signataire du manifeste du 11 janvier, se fend même, quelques années plus tôt, d’un article pour glorifier Lalla Aïcha lorsqu’elle obtient son certificat d’études primaires.

Lalla Aïcha, bras gauche de Mohammed V
Les fruits de la com’ autour du produit d’appel nationaliste Lalla Aïcha ne se font pas attendre : “Mohammed V était sur la première marche du piédestal. Lalla Aïcha et le prince héritier Hassan occupaient la deuxième position à égalité pour les Marocains”, analyse l’historien Mohamed Hatimi. “Les Marocaines portaient en pendentif des khmissate où étaient représentés Mohammed V sur une face et Lalla Aïcha sur l’autre. Elle était devenue un signe extérieur de nationalisme pour les femmes, si bien que le protectorat s’est mis à arrêter les Marocaines portant ce bijou, au lendemain de l’exil de Mohammed V à Madagascar”, surenchérit Mustapha Bouaziz. Lalla Aïcha est omniprésente dans l’imaginaire collectif durant ces années d’avant indépendance. On aurait ainsi vu la princesse sur la lune, en médaillon, tout comme le prince héritier, jouxtant Mohammed V. Membre à part entière d’une trinité royale et d’une hallucination collective propagée par les nationalistes. Mais qui dit action, dit réaction. En sous-main, le pacha de Marrakech, Thami El Glaoui, qui se voyait bien calife à la place du calife, orchestre une campagne de dénigrement contre Lalla Aïcha, afin de nuire à Mohammed V. Il fait circuler de manière massive des photos de la princesse en maillot de bain, riant avec son frère le prince héritier Moulay Hassan. L’attaque est bien ciblée, la princesse n’étant plus une figurante du nationalisme marocain. Elle a même la pleine confiance du sultan, qui n’hésite pas à lui demander conseil. “Au moment de partir en exil, le sultan a confié à sa fille aînée le soin de superviser la fermeture des palais royaux. Il lui a quasiment donné les clés de la maison”, raconte un témoin de l’époque.

Hassan II, un frère ingrat ?
Au lendemain de l’indépendance, Mohammed V confie à Lalla Aïcha la direction de l’Entraide nationale. Le poste est loin d’être honorifique : “L’Entraide nationale a été créée pour happer toutes les associations créées par les nationalistes. C’était un moyen pour la monarchie de s’approprier cet héritage”, explique Mustapha Bouaziz. Les Marocains qui fréquentent les cinémas de l’époque connaissent alors très bien le visage de la princesse : elle est omniprésente dans les actualités précédant le film, inaugurant à tout va, comme un avant-goût des activités royales de la RTM. En 1957, la princesse fait même la Une du magazine Time consacré aux femmes musulmanes. Pour les médias étrangers, cette princesse qui fume des Kool, écoute Benny Goodman et Louis Armstrong, se maquille, conduit sa voiture et se baigne en public est l’avant-garde de la libération féminine en terre d’islam. L’équivalent d’une “Oum Kaltoum et de la danseuse orientale Samia Gamal”, s’enthousiasme le journaliste du Time. À son accession au trône, Hassan II met fin à tout cela. “Le nouveau roi envisageait le pouvoir de manière exclusive.

Personne ne devait lui faire de l’ombre, même pas les membres de la famille royale”, explique l’historien Maâti Mounjib. Aussi, Hassan II envoie en exil doré Lalla Aïcha, qu’il nomme ambassadrice du Maroc en Italie en 1965, avant de l’expédier à Londres dans la foulée. «Un limogeage par le haut, pour l’éloigner», ajoute Mustapha Bouaziz. “Londres était une plaque tournante de la diplomatie. Lalla Aïcha s’est retrouvée à jouer un rôle prépondérant auprès des autres ambassades arabes”, raconte un diplomate marocain de l’époque. Lalla Aïcha se découvre même des atomes crochus avec la princesse Margaret, sœur de la reine Elisabeth II. Les deux princesses se lient d’amitié… Et bis repetita, Hassan II rappelle au Maroc sa sœur devenue trop active et visible à son goût, même en exil. “Elle ne lui en a jamais tenu rigueur en public. Lalla Aïcha s’est cloîtrée dans le mutisme pour ne pas écorner l’image de la famille royale. Malgré l’exil imposé par son frère, elle a d’ailleurs été très affectée par la mort de Hassan II”, raconte un familier des arcanes de la cour. Aujourd’hui, sans fonction officielle, Lalla Aïcha tue désormais le temps en tapant dans une balle de golf…

 
 
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