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N° 306
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abla Ababou

Portrait.
Abderrahim Yamou. Jardins imaginaires

Abderrahim Yamou, dans
son atelier de Montreuil.
(DR)

Cela fait près d’un mois que les toiles de Abderrahim Yamou sont exposées à la galerie marrakchie Noir sur Blanc. Retour sur le parcours d’un artiste-peintre dont l’œuvre est une flore dédiée au végétal onirique.


Abderrahim Yamou est à l'image de ses œuvres : tout en discrétion et en finesse. Derrière sa réserve naturelle, l’homme dissimule une sensibilité à fleur de peau et une infinité de nuances, qu'il vaut mieux prendre le temps de découvrir. Surtout ne pas brusquer l’artiste et le laisser livrer, à son propre rythme, son regard sur le monde et sa conception d'un art libre et sans compromis. Et le laisser entrouvrir son
univers dans son atelier de Montreuil, en France. C'est dans ce triplex de 140 m2 qu'il travaille depuis plus d’une dizaine d’années, consacrant, tel un scientifique, plusieurs heures par jour à son art. Car pour Yamou, la création est d'abord faite de rigueur, de travail et de cohérence. Fidèle à sa démarche de représentation d'une nature en constante évolution, il enchaîne les périodes, où les mystères de la vie sont omniprésents. Entre imagination débridée et réalisme méticuleux, il laisse galoper sa créativité. Des paysages de terre de ses débuts, aux formes animales plongées dans un halo brumeux dans les années 90, en passant par la sculpture, son oeuvre est une flore luxuriante, grouillant d'une infinité de détails.

Des plantes et des clous
Avec minutie, le pinceau de Yamou invite à contempler d'étranges formes situées entre ovule et graine. En juin 2006, à l’occasion de son exposition à la galerie Delacroix à Tanger, le directeur de l'Institut français, Gustave de Staël, écrit : “Le peintre fait le relevé des éléments survenus sous sa dictée. Il égrène des composantes qui rêvent de floraison, de grandes graines aux formes arrondies gardent en gestion une part de l'énigme. Le mystère de se retrouver hors du végétal en attente d'une nature. Peinture à rapprocher d'un paysage lacustre qui semble toujours avoir existé”. Dans ce monde où fleurit un jardin onirique, la vie s'exprime avec harmonie. Il ne faut surtout pas se laisser mystifier par l'apparence décorative de ses toiles, où les arabesques flirtent avec les formes aériennes. Le travail de Yamou est exigeant : il demande de la concentration, un regard qui s'attarde plus qu'il n'effleure. Au détour d'un enchevêtrement de feuillages, de branches et de graines microscopiques, apparaît un nouvel élément : l'eau. La palette de l'artiste s'ouvre également sur des couleurs plus vives. Après les tons ocre, pastel, noirs, gris et blancs, Yamou se départit désormais de son habituelle sobriété, comme s’il préparait sa transition vers un nouveau champ représentatif, mais dans une démarche artistique toujours étroitement liée au cycle de la vie. “J'aime cette idée de la vie qui peut constamment passer du végétal à l'animal”, explique Yamou. Cette obsession du détail et de l'infiniment petit, l’artiste la doit probablement à une année d'études supérieures en biologie. Dans la famille casablancaise où il est né en 1959, l'art n'avait pas droit de cité, et ses parents le voyaient déjà dans une blouse blanche de chercheur. Pourtant, enfant, Abderrahim rêvait déjà d'inventer son propre monde. Murs, cahiers, papiers Kraft… aucun support ne résistait à sa fièvre dessinatrice. Des années plus tard, le jeune homme découvrit la peinture dans les magazines, puis dans les rares galeries casablancaises. Vint ensuite le départ à Paris. Dans la capitale des arts, le jeune étudiant en biologie comprit rapidement que ses pas le mèneraient loin des laboratoires. Un an plus tard, il abandonne les éprouvettes pour des études de sociologie. Il décroche un DEA et prépare même une thèse de doctorat sur l'art contemporain au Maroc. En parallèle, Yamou n’avait pas cessé de fréquenter les galeries parisiennes et d’enchaîner les rencontres avec des artistes d’horizons divers. À 27 ans, sa décision était prise : il sera artiste-peintre à temps plein. Et qu’importent les fins de mois étriquées. Le jeune homme s’accroche à ses rêves de création, accumulant les petits boulots. Guidé par des questionnements personnels et le souvenir de son pays natal, il affirme très tôt un style particulier, avant de trouver, au début des années 90, sa véritable signature : celle d'une nature qui ne demande qu'à s'exprimer, qu'à évoluer au gré de l'inspiration et du vécu. Car le vécu de l'artiste est riche. Dans sa première série de peintures en terre, il s'inspirera de ses séjours dans différentes régions du Maroc. “Au lieu de rédiger mes impressions sur un journal intime, j'ai préféré réaliser une sorte de carnet de voyage avec du sable et de la terre récoltés dans ces régions”, explique-t-il. De retour à Paris, Abderrahim Yamou se mit à l'ouvrage. Sur la surface de ses toiles, il mélangea la terre à de la colle, y grava une série de signes et l’orna de feuilles d'arbres. À la manière d'un paysan, comme il aime à se comparer, l’artiste rêvait de voir ses ouvrages germer. À défaut, elles deviendront des sculptures, faites de clous, de goudron, de bois et de plantes vivantes, prenant la forme de cactus monumentaux ou de bacs où pouvait s'épanouir une véritable végétation. Dans ce travail, Yamou s'inspira des statuettes congolaises, les N'kondés, qui sont une passerelle entre l'univers des vivants et celui des ancêtres. “En mettant en présence plantes et clous dans mes sculptures, je voulais mettre côte à côte croissance et détérioration, photosynthèse et oxydation, vie et mort. Cette mise en présence est prolongée par la forme des sculptures, des formes organiques”, précise-t-il sur son site Internet.

Succès international
Depuis, la démarche artistique de Yamou ne quittera plus le monde végétal. Au fil des années, sa peinture commence à se faire connaître et à s’exporter vers différentes galeries du monde. Londres, Genève, Paris, en passant par les Etats-Unis, la Pologne ou la Roumanie, l'artiste enchaîne les expositions… et n'oublie pas le Maroc, où il multiplie également les ventes. Un succès face auquel Yamou dit rester vigilant, se gardant de s'enfermer dans la bulle du confort matériel : “Pour rester en éveil, il est nécessaire de toujours se confronter avec ce qui se passe dans le monde”, argumente-t-il. C’est ainsi que le peintre met un point d’honneur à multiplier les rencontres et les échanges avec d’autres artistes. À partir du mois de juin prochain, il réalisera, avec d'autres “confrères”, une série de sculptures qui seront exposées en plein air au Jardin du Luxembourg, à Paris. Il travaille également avec un galeriste londonien, qui l'expose tous les deux ans dans le célèbre quartier de Chelsea. Là-bas, comme il l'explique, il est un artiste parmi tant d'autres, qui “refusent de se confiner dans une nationalité ou une tendance dictée par la loi du marché”. Il espère aussi pouvoir voir l’éclosion d’une nouvelle génération d'artistes marocains, plus présente dans les manifestations artistiques internationales. “Les artistes arabes, dont quelques Marocains, font de plus en plus parler d'eux. On assiste à une évolution du marché de l'art international”. En attendant, Yamou continue à cultiver sa créativité. Et comme ses jardins imaginaires, il préfère s'épanouir dans un monde où la création ouvre la porte à toutes les rêveries.

 
 
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