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N° 306
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Théâtre. Histoires d’A

Faouzi Bensaïdi salue le public,
entouré de ses quatre comédiens.
(TNIOUNI / NICHANE)

Le cinéaste de Mille mois et de WWW. What a wonderful world revient avec bonheur à son premier amour : le théâtre. Et il a choisi l’amour comme fil conducteur. Bingo !


Ce qui est bien avec le théâtre, c’est que l’on ne sait jamais ce qui peut arriver. C’est tout l’art et la complexité du live. Écrire et jouer sans filet. Il y a toujours de la place pour l’exceptionnel, bon ou mauvais, un petit plus, un moins peut-être, une improvisation, la réaction du public, un décor qui flanche, un pied qui trébuche, une gorge qui se noue. Faouzi Bensaïdi a écrit sa pièce comme un musicien
de jazz enregistre un disque, avec deux ou trois idées en tête. Suffit. On sait où l’on veut aller, mais on ne sait pas ce qui peut se passer. “Les gens de la Fondation (des arts vivants) m’ont proposé de monter une pièce. J’ai dit oui et j’ai commencé par coucher noir sur blanc quelques bouts d’idées”, nous explique le metteur en scène avant de souffler, comme pour s’excuser : “Dans mon travail de préparation avec les comédiens, il y a eu des jours où j’arrivais le matin sans savoir où mettre les pieds, ni ce que j’allais dire”. Le public du complexe Touria Sekkat, niché en face des HLM de la Cité Plateau à Casablanca, a goûté à la beauté étrange de ce “work in progress”, dans la soirée du 4 janvier. Une pièce extrêmement maîtrisée mais avec de larges courants d’air frais. Verrouillée devant et derrière, tellement remuante et folle, folle, à l’intérieur. On s’embarque dès le premier décor, réglé comme un plan de cinéma. Un homme essaie de lire un texte étrange sous des ampoules que les uns et les autres se relaient pour éteindre coûte que coûte. Et on est là, plongé dans une ambiance de cinéma-scope, fermé aux chuchotements du spectateur de derrière, balayant tout le champ de la scène soudain large et grande comme le monde. Pas besoin de faire appel à ses doigts, ni même à sa mémoire visuelle : quand on aime, on ne compte pas (le nombre de baisers, de repas ou d’ampoules grillées).

En attendant Gharbaoui
Histoire d’amour en 12 chansons, 3 repas et 1 baiser appartient au genre moderne. Ça parle sans tout expliquer, ça vit, ça danse, ça chante. Effleurements et empoignades tiennent lieu de dialogues. Les rares moments de pure comédie relèvent davantage du commentaire général, off the record. C’est un théâtre à la frontière du cinéma, visuel, ébouriffé, qui donne l’impression permanente que quelque chose (la trame) avance via la lumière, les effusions sonores et l’expression corporelle. Un objet artistique non identifié, déroutant mais parfaitement efficace.

En cherchant absolument un point d’arrimage dans le répertoire marocain, on peut dénicher de vagues correspondances avec les meilleurs moments du théâtre de Tayeb Saddiki, celui d’Al Harraz et des Maqamat. Mais en version rock n’roll, loin de tout classicisme. Avant-gardiste ? Oui, comme nous le confirme cette source à la Fondation des arts vivants, qui a produit le travail : “Ce qui est bien, c’est de montrer qu’il est possible de s’exprimer autrement au théâtre, et pas seulement par le dialogue écrit”.

Faouzi Bensaïdi, cinéaste venu du théâtre, s’est offert cette gâterie à la brillance inouïe comme une halte entre deux escales cinématographiques : le petit dernier, WWW. What a wonderful world, que la pièce rappelle par son côté mondialisé, décomplexé, et le prochain, qui pourrait bien être l’adaptation de la biographie de Jilali Gharbaoui, grand peintre marocain. Histoire d’amour… est bien partie pour se faire une petite place au soleil. C’est un vrai ballon d’oxygène rendu possible grâce à la confiance de la Fondation des arts vivants (qui essaie aujourd’hui de vendre la pièce en Europe et dans le monde arabe) et au talent de comédiens franchement épatants, de Amal Ayouch à Amal Atrach, en passant par Hanane Ibrahimi ou Samir Eddou, étonnant transfuge de l’école du cirque. Même si vous n’êtes pas né avec l’amour de Beckett dans les veines, même si vous pensez que les histoires d’amour finissent mal en général, guettez les prochaines représentations de la pièce. Le voyage sera beau. Et si pas satisfaits, remboursés. Promis juré.

 
 
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